mercredi 5 juin 2019

Faire de la traduction littéraire dans les écoles (3): Avec les ados, entre poétique et politique


La dernière fois, j’ai parlé des ateliers de traduction littéraire avec les enfants tout petits (voire pré-lecteurs). Aujourd’hui, je m’intéresse au genre de travail que l’on peut faire avec des ados. Ce type d’exercice permet d’initier des conversations sophistiquées sur les aspects non seulement esthétiques, mais également politiques, de l’écriture littéraire.

On peut faire cela de manière fondamentalement expérientielle dans un atelier de traduction littéraire, car la situation met les traducteurices dans l’obligation de prendre des décisions formelles, rhétoriques, stylistiques etc., qui calibrent, idéologiquement autant qu’esthétiquement, le monde littéraire auquel on donne accès.

Généralement, pour les ados, je commence par engager une discussion sur la traduction pendant une dizaine de minutes – qu’est-ce que ça veut dire, traduire ? etc. – et puis je leur montre une vidéo de l’autrice et slammeuse dominicaine-américaine Elizabeth Acevedo disant l’un de ses textes. Je spécifie ‘Vous n’allez rien comprendre, mais ce n’est pas grave – je ne vous demande pas de comprendre, mais d’entendre’ :



Je leur demande ce qu’ils ont entendu dans cette vidéo. Cette étape est très intéressante car, contrairement aux petits enfants qui sont très attentifs aux sonorités, au rythme, etc., les ados et les adultes sont assoiffés de sens ; ils veulent savoir ce que quelque chose ‘veut dire’. Alors d’abord ils vont répondre à la question : ‘Qu’est-ce que vous avez entendu ?’ par des tentatives de pré-traduction : ‘Elle parle d’identité’, ‘Elle parle de danse’, etc. Cela prend du temps de désactiver nos approches sémantiques du langage.

‘Je me fiche de ce que vous avez compris ; qu’est-ce que vous avec entendu ?’ Les réponses finissent par changer, hésitantes : du rythme, du battement ; des rimes ; des mots en espagnol ? ; des changements de volume ; des allitérations et des assonances… Ainsi on établit que le texte que l’on va traduire est poétique, et se déploie dans le temps, l’oralité, la voix, le corps ; qu’il va falloir prendre tout cela en compte.

Ensuite je leur donne un poème tiré du roman en vers d’Elizabeth Acevedo, The Poet X




Dans ce texte, la jeune Xiomara parle de harcèlement de rue – qui va de remarques à attouchements. Dans cette première strophe, cependant, on ne sait pas encore cela ; on sait juste que quelque chose ‘arrive’ ou ‘se passe’ :

It happens when I'm at bodegas.
It happens when I'm at school.
It happens when I'm on the train.
It happens when I'm standing on the platform.
It happens when I'm sitting on the stoop.
It happens when I'm turning the corner.
It happens when I forget to be on guard.
It happens all the time.

D’abord je le lis à voix haute (pas aussi bien que l’autrice évidemment, mais je fais de mon mieux…) et je leur demande ce qu’ils ont entendu. C’est le ‘It HAPpens’ qu’ils entendent beaucoup, cette impression de hache qui tombe, et la répétition lancinante. Ils entendent aussi que le rythme ralentit vers le milieu : ‘when I’m STANDing on the PLATform’. On peut coder la strophe en termes de battements :

It HAPpens when I’m at boDEGas
It HAPpens when I’m at SCHOOL
It HAPpens when I’m on the TRAIN
It HAPpens when I’m STANDing on the PLATform
It HAPpens when I’m SITting on the STOOP
It HAPpens when I’m TURNing the CORner
It HAPpens when I forGET to BE on GUARD
It HAPpens ALL the TIME

(NB: on peut aussi le rythmer différemment; tout rythme est une proposition d'interprétation). On voit qu’on a une structure rythmique qui passe de deux battements par vers à trois, puis à quatre dans l’avant-dernier vers (on pourrait même dire cinq si on traite BE ON GUARD comme trois battements).

Ça donne quoi comme impression ? De lassitude, de résignation, disent certains, d’épuisement, disent d’autres, ou de difficultés qui s’accumulent. De colère ? Ou de patience… les avis divergent, et commencent déjà à orienter des traitements de traduction différents. Ainsi on voit que le rythme est porteur d’une humeur, qu’il soutient une interprétation, qu’une décision stylistique n’est jamais que formelle. 

Mieux : qu’il n’existe pas de dichotomie simple entre fond et forme.

Cette prise de conscience intense, expérientielle, qu’un texte littéraire ce n’est pas une forme + un contenu, mais un ‘contenuforme’, un tout organique et insécable, c’est l’une des plus grandes révélations que peut générer un atelier de traduction. Pour moi, c’est une révélation qui est préliminaire à l’émergence d’un véritable ressenti du littéraire. 

Reprenons. Ce poème est très pratique parce qu’il nécessite très peu de temps d’élucidation sémantique au premier abord. On a cette anaphore, ‘it happens’ – et puis un ‘when I’m’ qui est assez couramment compris, même d’ados qui ont fait très peu d’anglais. Puis des noms : ‘bodega’ ; ‘school’, ‘train’, ‘platform’, ‘stoop’, ‘corner’, ‘guard’. Dans ceux-là, il y en a plusieurs qui peuvent être devinés, comme train, guard et, dans une certaine mesure, platform (un faux ami : c’est le quai). ‘School’ : les ados traduisent direct par ‘école’, et je les laisse faire, jusqu’à ce qu’en général quelqu’un finisse par faire remarquer qu’à 16 ans, l’héroine est plutôt au lycée. Et même le train, est-ce un train de banlieue, un métro, un TGV ?

De préférence, il vaut toujours mieux décrire ce qu'un mot veut dire plutôt que traduire directement : j’explique que ‘bodega’ est une sorte d’épicerie, ou de mini supermarché, mais où on peut aussi parfois prendre un café, que c’est ici à New York, que ça fait partie de la culture de quartier latinoaméricaine, etc. Pareil pour le mystérieux sitting on the stoop, la pratique de s’asseoir sur les marches devant chez soi : habitude architecturalement impossible à Paris, par exemple, mais à New York, il y a une volée de marches devant beaucoup de maisons. Il est clair qu’il va falloir prendre des décisions de traduction au sujet de tout cela.

On arrive bientôt au nœud du problème, le fameux ‘It happens’. Je demande généralement aux ados, en groupes, de réfléchir en trois minutes à autant de manières que possible de dire ‘Ca arrive’, qui serait la traduction la plus évidente. On arrive à des options du type ‘Ca se passe’, ‘Ca se produit’, etc., ainsi que des variantes d’un registre plus élevé avec ‘Cela’. Et aussi tout un tas d’autres possibilités.

Les ados (et je vous prie de croire que je ne parle pas ici d’ados en terminale anglais renforcé à Janson-de-Sailly) sont absolument capables non seulement de trouver des possibilités de traduction très diverses, mais d’en saisir les implications esthétiques ET politiques. ‘Ça arrive’, c’est pas joli, ça fait comme un trou entre les deux ‘a’ (un hiatus). ‘Ca se passe’, c’est plus comme un serpent, et ca rappelle un peu le ‘P’ de ‘happens’. Les deux, ca fait comme un truc qu’on peut pas prévoir, ca arrive comme ca, blam… ‘Ca se produit’ ? non, c’est moche. Ca fait trop langage de la télé, genre des journalistes et tout. Autre variante : ‘C’est là’. C’est plus direct madame, c’est genre c’est toujours là, on peut rien faire…




Ca se passe quand je suis dans la Bodega 
Ca se passe quand chuis a l'école 
Ca se passe quand chuis dans le train 
Ca se passe quand chuis sur le quai 
Ca se passe quand chuis devant chez moi 
Ca se passe aux coins des rues 
Ca se passe quand je fais pas gaffe 
Ca se passe tout le temps
Et voilà que d’autres propositions émergent : ‘Ca m’arrive’. Alors là qu’est-ce qui se passe ? Ben, ca montre que c’est ce qui lui arrive à elle. Elle est au centre, c’est elle qui est emmerdée. Ca enlève le hiatus aussi, c’est plus fluide.





Ca m'arrive a l'épicerie 
Ca m'arrive au lycée 
Ca m'arrive debout sur le quai 
Ca m'arrive dans le métro 
Ca m'arrive devant chez moi 
Ca m'arrive au coin de la rue 
Ca m'arrive quand j'y pense plus 
Ca m'arrive constamment 


Un jour j’ai eu un choix assez fascinant, d’une tablée de garcons qui pourtant avaient l’air de faire rien d’autre que des petits ricanements dans un coin depuis trois quarts d’heure :




Ils le font au bar  
Ils le font au lycée 
Ils le font dans le car 
Ils le font sur le quai 
Ils le font devant chez moi 
Ils le font dans la rue 
Ils le font (illisible) 
Ils le font contamment.

'Ben oui madame, parce que c’est des garcons et des hommes qui le font.' ... D’accord, et donc ce choix est très fort quand meme, ca donne quoi comme impression ? Ben c’est pas genre un truc qui arrive sans personne derrière, c’est leur faute à eux…

Comme différents groupes arrivent à des solutions différentes, on peut engager des débats sur les implications de chaque choix. Certains groupes défendent mordicus qu’il faut que ça reste désincarné, comme la foudre qui tombe. D’autres veulent qu’on voie bien que c’est elle qui est au centre de cela. D’autres disent ‘Oui, mais c’est moche comme son…’ Dans tous les cas, on a une réflexion étirée entre les aspects politiques et poétiques du langage.

Lorsque les groupes tentent de créer une traduction littéraire de toute la strophe, cela fait émerger intuitivement des remarques très liées à des interrogations théoriques fondamentales en traductologie. Je parlerai plus en détail de cela dans un prochain billet, car cela mérite une attention spécifique.

‘Madame, est-ce qu’on a le droit de rajouter des rimes ?’ – souvent, je remarque que l’effort poétique passe par un désir de rime, interne et en fin de vers. Le français, langue beaucoup moins puissamment rythmée que l’anglais, exige ses marqueurs poétiques d’une autre manière, et les ados sont intuitivement poussés (comme je le suis moi-même) vers la rime.

On a le droit de dire métro ? et RER ? et bar ou café ? en cours plutôt qu’au lycée ? On a tous les droits, du moment qu’on arrive à expliquer nos choix sans trop de mauvaise foi…

On termine la session avec la lecture à voix haute – aussi ‘performée’ que possible – des traductions obtenues. J’adore ce moment, car c’est toujours fascinant d’entendre tous les différents mondes qui éclosent à partir d’un même œuf. Et c’est l’occasion d’une discussion comparative, non pas pour évaluer et hiérarchiser ces décisions, mais pour les frotter l’une à l’autre, en éprouver les aspérités, les richesses et les omissions, les insuffisances compensées par des fulgurances…

L’atelier se termine souvent sur des constats assez mélancoliques quant à la nécessité, en traduction, de toujours négocier. Ces négociations – avec soi-même, avec son lectorat, avec le texte source – exigent une réflexion sur des plans multiples, et apportent des joies autant que des frustrations.

Pour moi, l’expérience de la frustration de la traduction est l’une des plus formatrices, car elle est porteuse d’enseignements métalinguistiques – c’est-à-dire de réflexion sur ce qui fait le langage. Car ce n’est pas qu’entre deux langues que le langage frustre, qu’il refuse de dire ce qu’on voudrait. 

Quand on s’aperçoit que parfois (que souvent !) le langage échoue à signifier, que dans sa propre langue aussi, on est constamment en train de procéder à des ajustements, et qu’il reste toujours quelque chose qui baille - alors on a appris quelque chose de fondamental sur les rapports entre les êtres humains.

On a aussi appris, me semble-t-il, quelque chose de fondamental sur la nécessité du littéraire – car le littéraire, c’est dans une large mesure ce qui, du langage, continue à gigoter dans ces espaces flous...

La prochaine fois, je ferai un billet sur les ateliers de traduction littéraire collective d'un album avec des public mixtes (adultes, enfants, etc.).

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