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vendredi 15 septembre 2017

Zézette épouse X

Selon des estimations TNS-Sofres, voici le top 3 des choses préférées des Français.es:

- la lecture
- le sexe
- Séverine Vidal, Manu Causse, Benoît Broyart, Gilles Abier, Sandrine Beau, Rachel Corenblit, Cécile Chartes, Antoine Dole, Chrystome Gourio, Driss Lange, Hélène Rice, Emmanuelle Urien, Taï-Marc Le Thanh, Axl Cendres, Arnaud Tiercelin, et moi.

Et ça tombe vraiment vachement bien, parce qu'une combination de ces choses-là sera disponible en librairie la semaine prochaine!

Introducing... (#célecadeledire)


Oui je sais c'est des nouvelles. Les nouvelles, ce truc invendable! Ce truc que personne n'aime! Mais attention poulet: c'est des nouvelles sur un thème très très particulier.

La Toute Première Fois! (toutoutepremièrefois essaie de désentendre cette chanson maintenant bon courage).

C'est Manu et Séverine qui ont eu l'idée: va voir le blog de Manu ici, qui explique. Ensuite reviens s'il te plaît, j'ai pas fini.

Merci rebonjour. Je peux donc vous dire qu'on a eu bien des fou-rires par email avec les 16 concerné.es, au cours de cette année où on a écrit nos nouvelles. Il paraît que certain.es ont fait des ateliers pratiques mais je ne peux ni infirmer ni confirmer cette rumeur.

il ne faut pas gossiper sur les gens et d'ailleurs Sandrine Beau a le droit d'écrire des livres au titre qu'elle veut ça ne veut pas forcément dire quoi que ce soit
C'est donc le 21 septembre que ce texte équivoque et multivoque, 16 nuances de première fois, sortira aux éditions Eyrolles.

Et pour célébrer cette nouvelle pleine de nouvelles, je me mets à nu aujourd'hui devant vous pour vous parler de ma propre expérience personnelle de ma Toute Première Fois et de mes Tous Premiers Emois.

De lectrice, s'entend. Ben oui. T'as cru qu'ici c'est Confessions Intimes? C'est un blog sérieux figurez-toi.

n'insiste pas, beau brun, je n'ai bu qu'une tisane
Donc laissez-moi un peu vous parler de la Toute Première Fois où j'ai deviendu toute rouge en lisant un livre...

Déjà je dois préciser que chez moi, quand j'étais petite, ce n'était pas exactement l'ambiance 'scotcher ensemble toutes les pages du dictionnaire entre 'Anal' et 'Zigounette'.' Mes parents se contrefichaient tellement que je tombe sur des Trucs Adultes qu'ils avaient dans les toilettes un énorme bouquin de blagues, parfaitement épouvantables, de Mina et André Guillois, que je lisais et répétais à tout un chacun en rigolant comme une baleine.

madeleine de Proust de ouf

Rétrospectivement, c'était absolument choquant et tout à fait inapproprié, et je peux vous dire que mes enfants à moi ne seront jamais autorisé.es à pénétrer dans les toilettes de mes parents. ('Mais pourquoi on doit faire pipi dans les plantes de Mamie?' 'Parce que.')

Ah oui, et mon père laissait traîner tous ses Largo Winch, ses XIII, ses Jessica Blandy, etc. Je m'arrête là sinon la DDASS va venir nous chercher ce weekend. Mais donc autant vous dire qu'à l'âge de quelques années, j'étais tout à fait au courant de quel organe allait où et dans quel but, et je trouvais ça alternativement hilarant (blagues de Mina et André Guillois) et boring-boring-BORING (sauter les pages dans Largo Winch pour arriver à l'ACTION paske ràf des nibards de l'autre blondasse!).

Et comme tout cela avait lieu dans le joyeux contexte des années 90, mes parents, comme nombre de leurs congénérationatriotes, ont eu à répondre à l'inévitable question de leur délicieuse enfant:

"Sa veux dire quoi Monikalévinski a fais une félassion à Bilklintonne?'

Je m'en rappelle très bien. L'explication était claire, et je trouvai la chose un peu trop dégueulasse, mais avec cette sorte de fascination qu'on a pour les autres enfants qui mangent les crottes d'oreille alors que, comme chacun sait, c'est super amer.

Bref, il m'a fallu attendre un âge beaucoup moins tendre pour ressentir pour la première fois de vraies émotions plus complexes à la lecture de textes faisant allusion au sexe. Ado, j'étais hyper complexée et très prude, donc je ne lisais pas de trucs franchement outrageants. Et je me souviens tout à fait du premier livre qui m'a fait transpirer dans le CDI. Il s'agissait, figurez-vous, de la série des Nils Hazard, de Marie-Aude Murail.

Rien que la couv est phallique. Enfin, pour l'edl.
A l'époque, j'allais au CDI du collège Montaigne tous les jours en heures de permanence et endossais le brave rôle d'Aspirateur à Ecole des Loisirs. Il s'agissait de dévorer de manière systématique et linéaire tous les livres ado de la légendaire collection, gentiment alignés sur l'étagère tout près de l'entrée, je me souviens.

Et donc, je devais être en sixième ou en cinquième, j'ai lu la série des Nils Hazard, qui est non seulement parfaitement géniale mais tout à fait érotique, pour une raison très précise: le héros (Nils, donc) et l'héroïne, Catherine, se vouvoyaient. 

Il en fallait peu pour déchaîner mon imaginaire, je sais. Mais c'était une relation absolument incandescente. Je ne crois pas qu'il y ait eu quoi que ce soit de décrit dans les livres, pourtant je me rappelle à peu près deux mille six cents heures en HD panoramique Dolby Surround Sound de leurs ébats sexuels, que j'avais sagement inventés dans ma petite tête.

Ils se vouvoyaient! C'est fou!

En plus le mec était étruscologue et elle, étudiante. Je pense que j'avais déjà une machinerie imaginative très développée pour l'éroticisation des couples universitaires.

Voilà donc l'histoire de mes premiers émois de lectrice. Je passe le reste sous silence, parce que quand même.

Allez, en prime, et pour terminer, je vous offre mon avis sur la description de sexe la plus magnifique dans la littérature jeunesse contemporaine. Il s'agit du Copain de la fille du tueur, de Vincent Villeminot. 


Il faut dire que le bonhomme connaît son Cantique des Cantiques. Je vous laisse découvrir ça.

Rendez-vous donc le 21 en librairie. Ma nouvelle à moi s'appelle 'Nouvelle Notification', et les 15 autres nouvelles, toutes plus déjantées, shocking, tragiques, drôles, tristes, belles, dans toutes les positions, sous toutes les coutures, montrent toutes les nuances de cette fameuse première fois.

Je précise que c'est pour les grands ados, hein. Pas les petits. Les petits ados ils peuvent lire Nils Hazard, d'ailleurs ça restera toujours mille fois plus hot. Insurpassable. 

mercredi 29 janvier 2014

Sur le voyeurisme en littérature ado


Nouvelle du jour: la littérature pour ados est souvent bien trash. Il y a Tabitha Suzuma qui nous met en scène une relation incestueuse entre frère et soeur dans Forbidden, Hunger Games qui nous montre une douzaine d'enfants entre onze et dix-huit ans se trucider les uns les autres, et Junk de Melvin Burgess où une héroïnomane se pique le sein en allaitant son bébé (c'est le seul endroit où il reste des veines). Et des centaines d'autres livres pour ados où on viole, tue, torture, ou tout simplement où les scènes de sexe, même consenties et aimantes, sont carrément explicites.

cela ne nous...

Il y a toujours des gens qui diront que c'est du voyeurisme; ce terme est employé à tire-larigot, mais rarement défini. Du coup, c'est facile de répondre que la personne est trop prude, comme si 'voyeurisme' dans ce cas-là voulait simplement dire 'ça me choque'. C'est d'ailleurs souvent le cas, il  y a des sacrées tripotées de prudes dans ce monde.

on en repère d'ailleurs qui préparent la prochaine Manif pour Tous (et l'IVG pour Personne)

Mais parfois, c'est une critique tout à fait justifiée. Et les torts sont partagés, car la communauté (anglo-saxonne du moins) des auteurs et lecteurs de littérature 'Young Adult' est extraordinairement active, fusionnelle et autoprotectrice, et flingue tous ceux qui osent critiquer leur fonds de commerce. Or l'accusation de voyeurisme n'est en réalité ni idiote ni prude ni moralisatrice, et ça peut être une critique tout à fait valide.

Alors, qu'est-ce que le voyeurisme, que ce soit en littérature jeunesse ou autre part? Quelques suggestions:

  • La représentation 'gratuite' d'épisodes de sexe, de violence psychologique ou physique, etc., qui n'ajoutent rien de particulier à l'intrigue mais sont là principalement pour créer le dégoût, l'excitation ou autre sensation forte chez le lecteur. 
  • Des descriptions explicites qui ne laissent pas d'espace au lecteur pour imaginer ce qui se passe; tout est dit. 
  • Le désir, conscient ou inconscient, de susciter une excitation sexuelle chez le lecteur, ou une fascination pour la violence.
  • Un manque de distance narrative par rapport à ce qui est représenté; par exemple le choix d'une focalisation unique et impérieuse, de laquelle le lecteur ne peut pas se détacher.
  • Le choix de certains thèmes particulièrement 'chauds', comme la prostitution infantile, les mariages forcés, la grossesse adolescente, le viol, l'inceste, etc., principalement pour leur valeur narrative, c'est-à-dire sans prendre assez en considération le fait que des personnes réelles en ont fait l'expérience.
  • Un manque de critique vis-à-vis des implications idéologiques des épisodes représentés, ou une représentation qui élude les aspects déplaisants pour se concentrer sur les aspects sulfureux des épisodes en question. 
  • Un manque de prise en compte du décalage générationnel entre auteur et lecteurs implicites, et donc des problèmes éthiques et idéologiques qui découlent de la représentation, par exemple, de violence extrême ou de sexe 'vocalisés' par des personnages jeunes, mais derrière qui se 'cache' en réalité un auteur adulte. 
Tous ces éléments, et sans doute d'autres, font courir le risque à un livre de sombrer dans le voyeurisme. Le voyeurisme est, je pense, souvent le fait d'une paresse de l'auteur. C'est un moyen facile d'accrocher le lecteur et de susciter des sensations fortes. 

La solution n'est évidemment pas d'éliminer les thèmes controversés de la littérature ado. Je pense au contraire que la littérature ado n'est souvent pas assez trash, dans le sens où elle reste souvent moralisatrice et ne va pas souvent assez loin dans la représentation, notamment, du sexe et de la violence psychologique.

petits joueurs!

Ce sont des thèmes qui non seulement sont attirants et importants pour les ados, mais qui en plus peuvent donner lieu à des représentations et des analyses extrêmement intéressantes et différentes de celles de beaucoup de médias contre lesquelles on est en 'compétition', comme les films et les jeux vidéo.

Le problème n'est pas non plus de ne pas 'choquer'. Le voyeurisme n'a rien à voir avec le fait de 'choquer' le lecteur. Choquer le lecteur, c'est très bien, c'est nickel - c'est exactement, selon moi, ce qu'il faut chercher à faire. Ce qui est problématique d'un point de vue à la fois idéologique et littéraire, c'est de le piéger dans une position dont il ne peut pas s'extraire, et qui le force à ressentir, sans pouvoir se contrôler, du plaisir ou du dégoût pour une scène.

Alors comment faire pour éviter le voyeurisme tout en abordant des thèmes controversés? Je ne dis pas que j'ai la réponse, hein, mais voici quelques pensées en vrac:
  • Affaiblir la voix narrative. C'est une question d'abord de rapport de force: choquer sans voyeurisme, c'est permettre au lecteur de se rebeller contre ce qu'on veut le forcer à voir. Et au niveau narratif, ça se présente comme une voix narrative qui n'a plus les pleins pouvoirs. Elle laisse entrevoir des faiblesses, même si elle cherche à s'affirmer; elle n'est plus digne de confiance. Le lecteur peut s'en détacher, et examiner la scène 'en creux', dans les espaces qui s'ouvrent.
  • Créer l'inconfort ou le malaise. Là où il y a malaise, il ne peut y avoir de voyeurisme. Le voyeurisme, c'est la fascination, l'adhésion totale à ce que l'on voit. Le malaise, c'est la sensation qu'on ne devrait pas voir ce que l'on voit, et donc qu'on juge ce qu'on est en train de voir. Le malaise indique un lecteur divisé, donc un lecteur qui est forcé de se poser des questions. Pourquoi je me sens mal de regarder ça? Qu'est-ce qui ne va pas dans cette représentation? On ne tombe plus dans les pièges du voyeurisme quand le texte orchestre un questionnement par rapport à ce voyeurisme. 
  • Choquer plus pour donner moins à voir. Etre hyperbolique si besoin, lyrique s'il le faut, grandiose, excessif, dégueulasse, jouissif, ou alors au contraire abuser des litotes et des allusions, mais s'il faut outrer, le faire de telle manière que le lecteur sidéré ne peut même plus voir ce qui se cache derrière. Nabokov laisse Humbert Humbert déclarer: 'Mon seul grief contre la nature était de ne pouvoir retourner Lolita comme un gant et plaquer mes lèvres voraces contre sa jeune matrice, son coeur inconnu, son foie nacré, les raisins de mer de ses poumons.' Il parle là de la fille de douze ans qu'il viole 'tous les soirs, tous les soirs'. Dans Lolita, qui est l'histoire d'une obsession pour Lolita, on ne voit pas Lolita. Dès qu'Humbert Humbert la voit, nous, on ne la voit plus; il n'y a plus que du langage. On ne peut pas, en tant que lecteur, en profiter. Il n'y a rien à voir.
  • Ne pas donner assez à voir. Creuser des trous, laisser des brèches, décevoir, ne pas mener à bien ce qu'on commence, terminer sur une fausse note. Surprendre par la pauvreté des détails, frustrer. Forcer le lecteur à être responsable de sa propre vision des choses. Le forcer, du coup, à prendre le pouvoir. Le forcer à inventer la suite (et le milieu).

D'autres idées? Des désaccords? Des accords? Des raccords?
 
allez, à la revoyure!

lundi 25 mars 2013

X comme X

Je voulais qu'il soit question aujourd'hui de l'interdit et des tabous en littérature jeunesse, et puis... je me suis souvenue que j'avais déjà écrit un article de blog sur le sujet! Je vais donc, pour aujourd'hui, me concentrer sur le thème de la sexualité dans la littérature jeunesse.

Le mot 'sexualité' recouvre un très grand nombre de choses différentes, et depuis Freud on sait (ou du moins, certaines personnes pensent) que les histoires pour enfants contribuent à répondre aux besoins de l'enfant quant à son apprentissage de la sexualité dans son rapport à sa famille et aux autres, même quand on ne parle jamais de quéquette.

Mais le sexe - explicitement - est aussi très présent en littérature jeunesse, à la fois fictive et informative:

dès le titre...

... on sait à quoi s'attendre
Petite anecdote. Ma petite soeur, qui devait avoir à l'époque 8 ou 9 ans, avait emporté Le guide du zizi sexuel un été, quand on était partis en vacances avec ma joyeuse bande de cousins. Evidemment, elle et nos deux cousins à peu près du même âge qu'elle (10 et 12 ans) passaient leur temps à le lire en rigolant comme des otaries. Le jour du départ, après deux semaines de vacances, c'est la consternation: Le guide du zizi sexuel a disparu! on le cherche de la cave au grenier, sans succès. On retourne à Paris la mort dans l'âme, pleurant la perte de ces pages légendaires, surtout celle où on passe le doigt dans un trou pour faire comme si le monsieur dessiné avait un gigantesque zizi avec un ongle au bout. Quelques jours plus tard, ma tante nous appelle: elle a retrouvé Le guide du zizi sexuel tout au fond du sac de notre tout petit cousin, 6 ans à l'époque...

Comme quoi les éditeurs ont raison de parier sur ce genre d'ouvrages, parce que ça fascine et ça intéresse à tous les âges.

Gros Problème n° 1.
Mais tant que tout ça reste virtuel ('Comment ça se passe un rapport sexuel?' expliqué à des gamins dont la descente testiculaire n'est même pas vaguement amorcée), tout va bien. Là où ça se gâte, c'est en littérature ado, où le sexe n'est plus du tout un horizon lointain mais une possibilité bien réelle, une préoccupation quotidienne, qui apporte avec elle son lot de Gros Problèmes.

Petite pub en passant: l'un des épisodes de mon podcast en anglais sur la littérature jeunesse, Kid You Not, est justement sur le sexe dans la littérature pour ados: vous pouvez le trouver ici. La thèse qu'on déploie dans cet épisode, c'est que le sexe en littérature ado est rarement 'gratuit'; rarement un élément indépendant, superflu, positif, sans conséquences. Quand il apparaît, il y a, la plupart du temps, une dimension morale et prescriptive évidente. 

On parle souvent de Pour Toujours, de Judy Blume, comme l'un des premiers livres pour ados où la sexualité est présentée de manière explicite, extrêmement clinique et pratique. C'est presque un manuel de la première fois, et clairement il cherche à prévenir les maladies non désirées et les bébés graves. Ou l'inverse.

De nos jours, il est presque impossible de trouver un bouquin pour ados digne de ce nom qui ne parle pas de sexe. Mais c'est rarement, encore une fois, une sexualité décomplexée, facile, sans problèmes. En général, le sexe porte à conséquences. Il y a un nombre extraordinaire de grossesses adolescentes en littérature ado, surtout en fantasy, certaines extrêmement dangereuses pour la mère (Twilight), le père (Entre chiens et loups de Malorie Blackman), certaines glamourisées à l'excès (Twilight à nouveau), mais la plupart accentuant plutôt la violence infligée au corps de la mère pendant la grossesse.

Le sexe lui-même est souvent une violence, qu'elle soit d'ailleurs déplorée ou non par le livre pour ados. Les situations de viol, ou du moins très limite, sont légion. Dans Entre chiens et loups, les deux personnages ont beau être fou amoureux, leur premier rapport sexuel a lieu quand l'héroïne est en captivité, et le héros est l'un de ses ravisseurs. Elle tombe immédiatement enceinte. Symboliquement, cette scène est un viol. Sans parler du dernier Twilight où la nuit de noces laisse cette nouille de Bella couverte de bleus, et aussi enceinte.

On perçoit à travers ces représentations de la sexualité adolescente la terreur des adultes vis-à-vis, en particulier, des filles - leur désir de les prévenir, de les protéger. Mais aussi, de manière plus dérangeante, l'ambivalence, l'étrange fascination des adultes pour la sexualité adolescente: la mettre en scène de façon si violente et répétitive, c'est aussi s'en délecter, c'est aussi réaffirmer le pouvoir narratif et symbolique d'une sexualité pourtant extrêmement taboue dans notre société.

On a aussi, cependant, des portraits plus positifs, plus assurés, plus optimistes, plus forts de la sexualité adolescente. L'excellent Candy d'Anne Loyer présente sans concessions la décision d'une jeune fille d'avorter, en toute indépendance des adultes et avec l'aide de son amie et de son nouveau copain. J'appelle ce genre de livres des représentations éthiques, et non morales, de la sexualité en littérature jeunesse. L'adolescent reste un agent libre, responsable, même s'il est parfois traumatisé. Il n'y a pas de voyeurisme de la part de l'adulte, pas de pression symbolique de l'adulte pour qu'il se conforme à un rôle préfabriqué.

Mais quid du sexe 'pur', de la représentation telle quelle de la sexualité ado, des plaisirs, des questions, des problèmes, en mode cash, sans complexes? Il y a clairement des limites. On peut avoir un mal fou à 'vendre' un projet très cru pour ce genre de lectorat, parce que c'est un thème qui rebute un peu les parents, les profs et les bibliothécaires, et que les ados ne dépensent pas beaucoup leur propre argent en livres.

En tant qu'auteur, on se heurte facilement à un mur si on ne moralise pas les représentations du sexe chez les ados, si on ne les enveloppe pas de conseils, de prescriptions, d'attentes, et si on décrit la sexualité sans mentir, c'est-à-dire en ce qu'elle est de jouissive, tendre, visqueuse, douloureuse, nauséeuse, imparfaite, euphorisante.

vendredi 8 mars 2013

Q comme Queer

(Ca se prononce Couir, pas Kir ni Cuir, pour les alcooliques et fashionistas qui s'y tromperaient.)

Qu'est-ce que queer veut dire? C'est un terme anglosaxon qui nous vient du fond des âges pour désigner ce qui est bizarroïde, pas tout à fait normal, pas très catégorisable et un peu louche. Et par extension, c'était devenu une insulte envers ces gens aux pratiques sexuelles fort étranges consistant à privilégier dans leurs rapports intimes d'autres personnes du même sexe. Vous en connaissez, vous? Ca fait froid dans le dos! mais il paraît que ça existe.

En bref, la communauté LGBT (lesbienne/ gay/ bi/ trans; pas seulement, d'ailleurs, mais c'est une appellation pratique) s'est dans les années 80 approprié cette insulte pour la transformer en revendication: queer désigne depuis toutes les pratiques, comportements, apparences, discours, etc., qui se situent en-dehors d'une vision hétéronormative, hétéroérotique, hétérosexuelle du monde.

La critique et la théorie queer sont nées de ce désir politique et idéologique de dénoncer une société et une culture qui attribuent artificiellement aux sexes (mâle/ femelle) un genre (masculin/ féminin). La brillante (mais férocement jargonneuse) Judith Butler a été l'une des premières à théoriser que le genre est fait de manifestations fluides et modulables, reposant essentiellement sur des représentations, une mise en scène: c'est un déguisement, pourrait-on dire, complètement indépendant du sexe (zizi ou zézette) de la personne qui s'en pare.

Comme toutes les power theories (féminisme, Marxisme, postcolonisalisme, écocritique, etc), la théorie queer cherche à déconstruire les discours et les comportements pour comprendre les mécanismes socioculturels qui les ont normalisés et naturalisés, alors qu'ils n'ont en fait rien de biologique.

Et alors? Quid de la littérature jeunesse à l'aulne de la critique queer?

Première réponse basique:

La littérature jeunesse, comme tout produit culturel, distille et reflète l'idéologie dominante de la société dans laquelle elle est produite. Du coup, on peut en décrypter les représentations du genre et de l'orientation sexuelle: critique queer basique. Cela nous en apprend beaucoup sur ce que l'on raconte implicitement aux enfants quant aux penchants sexuels qu'on attend d'eux ('un papa, une maman, c'est le mieux pour un enfant') et quant aux 'déguisements' du genre qu'on voudrait qu'ils portent ('mon fils c'est pas une tapette, et cette fille-là c'est un vrai garçon manqué').

Surprise surprise, on découvre que la majeure partie des livres jeunesse sont désespérément hétéronormés et fortement genrés, et essentialistes de surcroît (partisans du 'naturel'). Bien sûr, il y en a qui s'opposent explicitement à ces normes, et j'en ferai sans doute un article un jour, mais aujourd'hui je reste théorique sinon je vais vous prendre toute votre pause déjeuner.

Deuxième réponse plus complexe:

Splendide roman ambigu, ambivalent...queer
Mais la littérature jeunesse, si elle reste globalement conservatrice, est aussi peut-être queer... par essence.

Car l'enfant, dont le corps est androgyne, dont les amitiés sont très proches des amours, dont de nombreux vêtements sont empruntés - aux grands frères, aux adultes, au coffre à déguisements - et qu'on essaie de mettre dans des cases, de lui prédire un destin - l'enfant est un être plastique et protéiforme, louche, ambivalent et constamment en représentation de lui-même, sexuellement équivoque - un être queer, au sens large du terme.

La littérature jeunesse joue énormément sur les déguisements - les jeux d'inversion des rôles, de mise en scène du genre et de la sexualité. Qu'ils le veuillent ou non, bien des livres pour enfants font dans l'ambiguïté, présentent des amitiés ambivalentes, des sentiments équivoques, des essayages de vêtements 'de l'autre genre' - le drag est extrêmement courant en littérature jeunesse - et sont par endroits extrêmement subversifs.

Jan Ormerod, Sunshine


La littérature jeunesse est une plate-forme expérimentale extraordinaire pour détruire les dualités ordinaires - physiques, sociales, culturelles, émotionnelles - à travers la figure de l'enfant, ses rencontres, ses histoires. Peut-être mieux que beaucoup d'autres types de littérature, et parce qu'elle s'adresse à des êtres dont la sexualité et les mises en scène de genre sont encore en formation, elle interroge les conventions par le fait même de nous faire voir cette sexualité, ce genre en formation.


C'est tout pour aujourd'hui! la prochaine fois je vous parle de Rose. Non, pas celle du Titanic. On va dire que c'était plutôt l'iceberg, dans cette histoire... qui a fait couler la critique de la littérature jeunesse (ou du moins beaucoup d'encre) au début des années 80.