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mercredi 19 août 2020

Âge tendre sort aujourd'hui !

 🏵️🏵️🏵️ Aujourd'hui "Âge tendre" sort en librairie et je trouve ça sensass que tous les garçons et les filles de tous âges puissent maintenant suivre Valentin, 15 ans, jusqu'à Boulogne-sur-Mer où il va passer un an à faire un stage dans une unité Mnémosyne: un centre de pointe, destiné aux personnes atteintes de démence, où tout est minutieusement reconstitué pour ressembler à leurs environnements d'enfance... 🏵️🏵️🏵️ 


Notre Valentin est affecté à la section années 60-70, et clairement très qualifié pour ce stage, car il ne connait strictement rien à la période en question. Alors quand il raconte, sur les conseils hasardeux d'un garçon croisé dans un bus, qu'il est fan de Françoise Hardy, il est loin de s'attendre à devoir assumer jusqu'au bout les conséquences de ce petit mensonge. Jusqu'au bout, ça veut dire trouver un sosie de Françoise pour venir chanter 'La maison où j'ai grandi' en juillet à l'unité... 🏵️🏵️🏵️ 

C'est un roman que j'écris depuis longtemps - je l'avais commencé en 2016, bien avant Brexit Romance - et il m'a fallu un bail pour trouver la forme : le rapport de stage de Valentin. Un mélange de journal, de notes rétrospectives, de considérations sur les compétences transversales développées... Et de l'écriture de la vie des personnes que Valentin rencontre. Dont Sola, sa mystérieuse encadrante, docteure en gérontologie et qui, contrairement à ses patients, voudrait bien, elle, pouvoir oublier le passé. 🏵️🏵️🏵️

La couverture qui fait crac boum hue est de Claudine Devey, l'édition qui fait shebam pow bop whizz de Tibo Bérard et Julia Thévenot , et bien entendu le tout est publié par Éditions Sarbacane , où tout le monde danse bien le rock'n'roll et qui ont tant fait déjà pour accompagner la sortie de ce roman.🏵️🏵️🏵️Spécial merci à Anaïs Malherbe qui m'a donné le temps et la disponibilité d'esprit pour écrire les 350 pages de ce rapport de stage qui dépasse les trente pages autorisées...

jeudi 11 juin 2020

Age tendre

Salut les copains, 
et vous les mesdemoiselles âge tendre, 

(J'écris en police Courier pour vous faire croire, avec une force de persuasion époustouflante, que ceci est rédigé sur machine à écrire vintage.)

Ce qui est sensass, bath et qui fait crac-boum-hue aujourd'hui, c'est qu'avec les Editions Sarbacane on peut enfin vous annoncer la sortie de mon prochain roman: 

Age tendre, sortie prévue le 19 août chez Sarbacane

La couv popissime et topissime est de Claudine Devey. Et comment mieux le présenter qu'avec cette bande-annonce exceptionnelle de Julia Delbourg? 







Un pitch pour vous petites babydolls:
 
La présidente de la République l’a décidé : tout élève doit faire, entre sa troisième et sa seconde, une année de service civique quelque part en France. Valentin Lemonnier n’a pas de chance : ses vœux ne sont pas respectés, et il est envoyé dans le Pas-de-Calais, dans un centre pour personnes âgées atteintes de démence, reconstitué minutieusement pour ressembler à un village des années 60. 

Sa première mission semble assez simple : écrire une lettre à une pensionnaire qui a répondu à un concours dans un Salut les Copains de 1967, pour lui annoncer que, malheureusement, Françoise Hardy ne va pas pouvoir venir chanter dans leur ville.

Sauf que c’est difficile d’annoncer une telle mauvaise nouvelle. Alors il annonce l’inverse. Françoise Hardy viendra ! il s’y engage personnellement. Et pour ce faire, il va falloir trouver un sosie de la star, qui vienne chanter son tube ‘La maison où j’ai grandi’ à tous les pensionnaires.

A la recherche de Françoise Hardy dans les Hauts-de-France, Valentin grandit lui aussi, ainsi que son amour pour l’écriture.

Grandit aussi son amitié avec Sola Perré, sa directrice de stage, qui a une histoire à cacher – une histoire que, contrairement aux pensionnaires, elle n’arrive pas à oublier…
C'est édité, comme toujours, par le sémillant Tibo Bérard et la non moins sémillante Julia Thévenot.

On s'en reparle bientôt. D'ici là, bon été!

Et n'oubliez pas d'écouter plein de chansons yéyé.



mercredi 29 août 2018

Io et Zeus, au galop aujourd'hui...

Une semaine pile poil après Brexit Romance, voici mon petit deuxième de la rentrée:

ill. Aline Bureau




Il est pas joli comme tout, mon roman mythologique aux éditions Nathan, dans la superbe collection 'Histoires Noires de la Mythologie Grecque', dirigée par Marie-Thérèse Davidson?

(La réponse est oui. Il est trop trop joli.)

Bienvenue donc à Io, pour l'amour de Zeus. Je suis très fière de ce petit titre qui suit Io, jeune prêtresse séduite par le roi des dieux - et le séduisant en retour, et j'ai adoré faire le récit de cet amour. Amour qui la transformera en génisse, jusqu'à ce que, poursuivie par un taon, elle s'élance au grand galop vers un nouvel avenir...

Io, pour l'amour de Zeus, et Brexit Romance: il dit qu'il voit pas le rapport? Pourtant, je les ai écrits en même temps, l'été dernier: Io le matin tôt, Brexit le soir en rentrant du travail. C'est la première (et la dernière fois j'espère) que je m'astreignais à une telle discipline, contrat oblige. Mais les deux projets, je crois, se sont fertilisés l'un l'autre. Io a gagné en sensualité, au contact des grands ados et jeunes adultes de Brexit Romance, et ma Grande-Bretagne fictive a gagné en magie, à force de se frotter à la Grèce mythique où tout peut arriver. Et puis des falaises du Yorkshire à celles de la Grèce, d'hier à 2017, les amours illicites sont toujours aussi exaltantes...

J'ai adoré le retravail éditorial rigoureux et généreux sur ce petit bouquin, pour lequel j'ai eu l'entier loisir de faire d'Io une jeune fille travaillée par la découverte du désir, de la liberté, de la question de l'identité. J'ai vraiment tenté de m'engager dans une expérience de pensée, darrieusecquoise à souhait, d'être dans la peau d'une vache pendant une centaine de pages. C'est un bonheur de faire partie d'une collection très utilisée dans les collèges, mais dont les versions des mythes grecs ne sont pas le moins du monde anesthésiants, sucrés, adoucis. Il est question de sexe, de jalousie, de vengeance, de corps qui se transforment et de volontés qui s'aiguisent. 

J'espère qu'il vous plaira, et si vous êtes prof ou élève, n'hésitez pas à le commander pour votre CDI, et à lui faire vivre sa vie dans les classes...

mercredi 20 décembre 2017

L'étrange cas du presque-premier-roman

Petit billet sur une mini-polémique récurrente dans notre grand petit milieu de la littérature jeunesse: il arrive souvent qu'un.e auteur.e jeunesse de romans pour adolescents, qui publie son premier roman pour adultes (nous on dit: 'de littérature vieillesse') se voie qualifié.e dans la presse, voire par son éditeur, de primo-romancier.e, et le roman catégorisé en 'premier roman' dans les sélections de prix, les entretiens, la pub, etc.



Récemment, un tel cas a tellement attristé un certain éditeur que je connais bien qu'il en a fait une petite tribune sur Facebook, expliquant que ça fait quand même mal au coeur, quand on a soi-même publié deux, trois, dix romans ado d'un.e auteur.e, de voir que ça ne compte pas. Quand l'auteur.e se décide enfin à faire un roman vieillesse (vers où tout le monde tend, de manière évidente, secrètement, quand on écrit en jeunesse, c'est bien connu), ça devient, aux yeux du monde, son Premier Roman. 

Alors que, comme le dit aussi l'éditeur en question, c'est lui qui en général a découvert l'auteur.e, l'a aidé.e à développer son écriture, et que le succès en jeunesse est souvent la raison pour laquelle l'auteur.e a attiré l'attention d'éditeurs vieillesse. 

Juste un point de vue d'éditeur vexé? non, car cette catégorisation blesse aussi les lecteurs. C'est assez insultant de s'entendre dire, en tant que lectrice fidèle de telle ou tel, qu'on n'a, en fait, jamais lu de roman de lui ou d'elle auparavant. Ah bon what sorry? C'est bizarre, parce que j'en ai quatre sur ma bibliothèque... pardon? Ah, c'était pas des romans? ils y ressemblent drôlement quand même...

Non, rétorque (véridique) le ou la journaliste: c'étaient des 'ouvrages', c'était 'de la jeunesse', c'était... enfin c'était différent quoi! Toi: différente catégorie éditoriale OK, mais on est d'accord, c'était aussi des romans? Mouinon, enfin c'était, enfin, on se comprend! là, c'est son premier roman 'roman', tu vois.

Cette absurdité peut aller loin: on a des exemples de gens qui vont gagner des prix du premier roman avec un roman vieillesse... alors qu'ils ont déjà écrit plusieurs romans ado auparavant.

Il n'est bien entendu pas question d'accabler les auteur.es, puisque tout un chacun dans le métier sait bien que ce n'est pas facile en tant qu'auteur.e de s'opposer à ce genre de décisions éditoriales et, encore plus, journalistiques. Très honnêtement, si j'étais dans la même situation, qu'est-ce que je ferais? Si mon éditrice vieillesse me disait 'ton roman on va l'envoyer à une sélection de prix du premier roman'? Je broncherais quand même un peu, probablement, en mode 'Euh mais j'ai déjà écrit X nombre de romans...', mais si elle me disait, 'Si on veut qu'il marche, il faut qu'il ait le plus de visibilité possible, enfin!', j'aurais du mal à m'y opposer farouchement.

Et ensuite, une fois que t'es sur l'estrade avec ton prix du premier roman pour ce que tu sais sciemment être ton huitième roman, tu vas faire ton Sartre et le refuser avec force protestations? Evidemment que non.

Ce problème est intéressant car il a plusieurs racines.

D'abord le statut assez particulier de la littérature jeunesse, qui à la fois existe et n'existe pas aux yeux de la presse et de l'édition générale; ou du moins, dont on peut choisir d'occulter l'existence en appuyant sur un interrupteur magique. Les éditeurs vieillesse qui ont recours à ce genre de stratégies veulent le beurre et l'argent du beurre. Ils signent un.e auteur.e chevronné.e, qui connaît tout le processus éditorial, qui a déjà une réputation, beaucoup de contacts, qui (le plus souvent) sait très bien parler à des auditoires divers, qui a l'habitude de faire des salons, des interventions scolaires, etc. Ca, c'est le beurre. Mais en le marketant comme primo-r, ils s'octroient la fraîcheur, la nouveauté, l'audace, d'une nouvelle découverte. L'argent du beurre.

La presse suit alors, s'auto-contredisant parfois assez incroyablement dans un même article, où on peut avoir en titre et en début d'article 'Le premier roman de XX', et tout en bas, 'L'auteur est déjà connu en jeunesse pour ses ouvrages ayant reçu de nombreux prix...'

Nuance quand même, il n'est pas question d'accabler non plus tous les éditeurs ni toute la presse. C'est vraiment une bonne nouvelle qu'il y ait des éditeurs vieillesse qui contactent activement les auteur.es jeunesse dont ils ont aimé les livres. Ca veut dire qu'il y a une vraie curiosité et une vraie valorisation du travail des auteur.es jeunesse et ça montre l'ouverture d'esprit de certains éditeurs vieillesse. D'ailleurs, beaucoup de ces éditeurs-là ne disent pas 'premier roman'  - mais 'premier roman pour adultes'. Parfait.

Il y a une deuxième raison, plus large, à ce problème: c'est la fascination générale pour 'le premier roman'.

En français il nous manque un mot. Les anglo-saxons disent 'debut novel': le roman par lequel on 'débute', c'est-à-dire le premier publié, dans tel ou tel domaine.

Le terme 'debut novel' est utile parce qu'il sous-entend que ce n'est pas forcément - que ce n'est sans doute pas - le 'premier roman' écrit par la personne.

C'est utile de le rappeller parce que quand je fais des ateliers d'écriture je vois bien que beaucoup de gens qui veulent devenir auteurs ont la très forte impression que leur premier roman terminé doit être celui qui va être leur 'premier roman' (et sont désespérés si ce n'est pas le cas). En réalité, je suis prête à parier que le nombre de gens pour qui le 'first novel' a également été leur 'debut novel' est très très mince. Je me rappelle un entretien avec Teri Terry où elle disait qu'elle avait écrit onze romans avant d'être publiée. Personnellement, au moins cinq, et je serais curieuse d'avoir dans les commentaires votre propre nombre, collègues auteur.es...

On entend à la télé: 'cette auteure a vendu son premier roman à Gallimard' et on a l'impression qu'elle s'est mise à écrire l'année dernière. Le plus souvent, un premier roman publié, c'est un roman qu'on n'a pu écrire que parce qu'on en a déjà écrit tant d'autres. On ment implicitement aux auteurs débutants en leur faisant miroiter l'idée d'un premier roman sorti tout en armure, du premier coup, de la tête de quelqu'un.

Le terme de debut novel serait aussi une solution au problème jeunesse-vieillesse exposé dans ce billet. On peut dire en anglais, par exemple récemment ici, 'Hachette is publishing XX's debut book for children'. Techniquement, on peut avoir des debuts dans plusieurs domaines éditoriaux. Cela indique la fraîcheur de l'auteur.e dans ce domaine, sans avoir à nier le travail précédent. Car c'est vrai que l'auteur.e jeunesse même confirmé qui publie en vieillesse pour la première fois 'débute'. Mais c'est faux de laisser entendre que c'est un premier roman. 

Il faudrait enfin revenir sur l'idée qu'un premier roman publié est, ou doit être, un monument si important de toute façon. Soyons sincères, la plupart du temps, ce n'est pas le meilleur. La plupart du temps, ce n'est même pas celui qui a le plus de succès. En tant qu'auteur.e débutant.e on passe beaucoup de temps à s'angoisser inutilement sur la portée symbolique de ce 'début', alors qu'en réalité on devrait s'envisager dans la durée comme quelqu'un qui, du moins on l'espère, va progresser.

Alors chill out everyone, et disons-le haut et fort: on a le droit de débuter dans plusieurs tranches éditoriales au cours de sa vie sans être pour autant présenté comme un jeune premier; on a le droit de célébrer un premier roman pour adultes sans occulter implicitement tous les romans qui sont venus avant; on a le droit de se rappeler que toute personne présentée comme une primo-romancière a probablement écrit plein de romans non publiés avant. On a le droit de rater son premier roman. 

On a même le droit, comme Michel Onfray, de dire après son 80e livre qu'il a enfin écrit 'son premier livre'.

Bon remarque, là, peut-être pas.

T'abuses, Michel.

lundi 1 mai 2017

La littérature jeunesse et la province

Je reviens de Manchester où j'ai donné un papier la semaine dernière, lors d'un symposium, sur les espaces européens dans la littérature jeunesse disponible en Grande-Bretagne. Je m'intéressais particulièrement aux espaces européens provinciaux, grands absents des rayonnages de LJ de ce côté-ci de la Manche. En Grande-Brexonie, quand un livre pour enfants ou ados se passe en Europe, c'est généralement: dans le gai Paris; à Berlin et Amsterdam où c'est toujours et encore la Seconde Guerre Mondiale; à Rome et Athènes où c'est toujours et encore Avant Jésus Christ; ou à la rigueur dans quelques cités capitales-honorifiques: Venise nid d'espions, Barcelone où madre mia, qué calor, etc.

ça ne veut pas dire que ce ne sont pas des bons livres, attention
 (Bref, pour résumer mon papier: quand tu es un petit Grand-Brexon, tu peux te brosser pour trouver un bouquin qui se passe dans les Pouilles.)

Dans ce papier je parlais entre autres des représentations de la province française en littérature jeunesse contemporaine, qui me semblent en ce moment nombreuses et sophistiquées. 

Par province, je veux dire simplement tout ce qui n'est pas capitale, c'est-à-dire pas Paris - pas seulement les espaces ruraux - et ce n'est bien sûr pas péjoratif (ça devrait aller sans dire, mais je le précise...).

C'est un sujet qui m'intéresse entre autres parce que personnellement, j'ai principalement écrit des romans très centrés sur Paris - et puis Les petites reines, beaucoup plus provincial; avant de revenir à Paris avec Songe à la douceur.


enfin, la version anglaise a quand même une tour Eiffel sur la couv...

Je me suis peu à peu aperçue, au fil des mois, après publication, à quel point le thème province-Paris était central (il me semble) dans Les petites reines, et aussi dans mon parcours d'auteure et dans ma vie personnelle. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence à Paris, mais depuis onze ans je vis dans des cités provinciales de Grande-Bretagne: Cambridge d'abord, et maintenant York, encore plus loin de Londres, et chargée d'une identité tout à fait différente.

ma tite ville tout inondée

Je me considère maintenant comme une semi-touriste quand je vais à Paris, un endroit que je 'n'habite' plus, ni symboliquement ni littéralement. Quant à Londres, je n'ai jamais aimé cette ville et je suis constamment agacée qu'on me demande sans arrêt 'Tu es à Londres?' ou 'Tu retournes quand à Londres?' quand il est clair que la personne dit 'Londres' par métonymie pour 'Grande-Bretagne'.

ma réaction quand on me dit 'Oooh t'habites en Angleterre!! La chance! dans quel quartier de Londres?'
Bref, je suis depuis une bonne décennie une provinciale. Et donc, depuis l'écriture et la réception des Petites reines, je me suis beaucoup interrogée sur mon 'parisianisme' réflexe quand j'imagine des histoires françaises, et sur les possibilités offertes par des histoires situées en province.

La littérature ado réaliste contemporaine, notamment, se déroule désormais souvent dans des espaces provinciaux qui ne servent pas seulement de joli décor, mais ont des fonctions narratives multiples et passionnantes.

Petit aperçu de lectures plus ou moins récentes, en tous cas de livres des dix dernières années, dans lesquelles l'espace provincial, qu'il soit mis en tension avec Paris ou non, est travaillé fort finement il me semble.

il y a des auteurs et une certaine collection qui se répète, je sais, c'est mon choix Evelyne Thomas.

Je vais parler un peu de trois de ces exemples. Ouais c'est long, mais ça fait longtemps que j'ai pas écrit sur ce blog, et d'ailleurs qui t'oblige à tout lire?



Envole-moi est le dernier bébé d'Annelise Heurtier, dont chacun sait que j'admire beaucoup le travail si élégant et si gracieux - et celui-ci est l'un de mes tout-tout-préférés. L'intrigue (je simplifie): le jeune Swann, beau gosse à réputation de beau gosse, tombe amoureux non pas d'une cocotte mais de la très charmante Joanna, qui se trouve être paraplégique depuis un accident d'enfance. Or, notre Joanna est passionnée de danse. Swann décide alors d'offrir à Joanna des cours de danse spécialement adaptés aux personnes en fauteuil roulant.

L'histoire est particulièrement fascinante parce qu'à première vue, il n'y a pas d'antagoniste. On pourrait s'attendre à ce qu'amis, famille et autres personnages malveillants s'acharnent sur les amoureux en leur répétant que leur amour est total impossible et qu'on ne danse pas en fauteuil. Mais pas vraiment. Il y a quelques remarques, mais dans l'ensemble les gens réagissent normalement, c'est-à-dire sans pousser de hauts cris.

Et donc on s'aperçoit que l'antagoniste, ce n'est pas une personne, c'est l'espace, qui se met en travers de leur chemin de diverses manières. Pour Joanna, de nombreux espaces sont, évidemment, compliqués à négocier: le roman rend très bien compte de ces impossibilités quotidiennes, de l'étroitesse d'un couloir à l'exaspérante omniprésence de marches et de cailloux, qui empêchent Joanna de s'inscrire librement dans les espaces qu'elle parcourt.

Mais c'est aussi plus spécifiquement l'espace provincial qui présente un obstacle non pas seulement physique, mais aussi existentiel pour Joanna et Swann. Car ils habitent en plein coeur du Beaujolais, et en plein coeur du Beaujolais, les cours de danse handicap-compatibles ne courent pas les rues. Enfin, les vignes. 

et moi mes grands-parents ont une maison dans le Beaujolais alors j'M
A travers des dizaines de pages à la fois très belles et éminemment frustrantes, Swann, lui aussi monté sur roues (de vélo) va déambuler de village en village et de petite ville en petite ville, toquer à toutes les portes, téléphoner à tous les clubs de danse, pour tenter de trouver quelqu'un qui pourrait enfin permettre à Joanna de danser.

Alors l'espace provincial, ces grands morceaux de campagne et ces archipels de village, devient pour Swann et pour le lecteur absolument central dans la narration: à la fois dans l'immensité de ses distances et dans la petitesse de ses possibilités, c'est lui, 'le méchant'.

Mais en même temps... c'est aussi lui le gentil. Car cet espace provincial est ce qui garantit à Joanna et Swann un équilibre émotionnel, un soutien psychologique, une identité, un habitat. Loin d'être juste un décor, il est décrit précisément, dans sa beauté et ses particularités, et il est peuplé de personnages nombreux, profonds, multiples, et extrêmement attachants, dans tous les sens du terme: ce sont eux qui vont aider, par petites touches, à attacher les rêves de Joanna et de Swann à la réalité.

Je ne vais pas spoiler la fin, mais la présence d'une Grande Ville dans l'intrigue, avec tout ce qu'elle comporte de possibilités, mais aussi de risques, ajoute à la complexité du portrait psychologique des deux personnages et à la subtilité de cette description de l'espace provincial.

Ici je trouve qu'on a une histoire qui place en miroir, de manière profondément juste, les ambiguïtés et les difficultés de l'amour adolescent et celles de toute relation à l'espace, dans ce qu'il a à la fois de libérateur et de restrictif - particulièrement, ici, l'espace provincial rural dans ce pays très centralisé qu'est la France.

Le second exemple que j'ai pris dans mon papier, c'est celui de trois livres dont on va dire pour simplifier qu'ils 'parlent des attentats': Samedi 14 novembre, de Vincent Villeminot, Sauveur et Fils Saison 3, de Marie-Aude Murail, et A la place du coeur, d'Arnaud Cathrine.

Ces trois livres parlent beaucoup plus de Paris, et des tensions entre l'espace parisien et l'espace de la ville moyenne provinciale. Il me semble que dans ces récits, la province fonctionne de manière très intéressante comme un espace dans lequel le drame 'parisien' va se trouver décentralisé, 'digéré', absorbé, et enfin transformé en récit à la fois national et personnel.



On a d'abord Samedi 14 novembre, où le héros, d'abord désigné comme B., vient de perdre son frère tué par un terroriste à la terrasse d'un café le vendredi 13 novembre 2015. Reconnaissant l'un des terroristes au petit matin du samedi, B. le suit dans divers trains jusqu'à se retrouver dans une ville côtière du Pas-de-Calais (Berck, il me semble) où il prend en otage, dans un huis clos qui dure presque tout le roman, le terroriste et sa soeur. A la fin, puis à la toute fin (no spoiler promis), on a des scènes de plage importantes.

Pour moi, Samedi 14 novembre a la structure, sinon narrative, du moins symbolique, de Max et les Maximonstres. La comparaison peut sembler étrange, mais dans les deux cas on a un protagoniste qui, déguisé en loup, poursuivant sa colère et sa frustration, arrive dans un espace étranger où il devient roi des monstres, maîtrisant ses angoisses et son désir de violence, puis retourne d'où il est venu, 'où son dîner est encore chaud'.

presque pareil

 La résolution, évidemment, n'est pas si aisée dans Samedi 14 novembre, mais le personnage, s'échappant de la capitale en grande pagaille, va se défaire de son costume de loup - de sa violence, de sa férocité - dans un espace provincial où il n'y a pas de pires monstres que ceux qu'il a emmenés avec lui. Dans cette petite ville, dans cette petite chambre, dans ces espaces confinés, B. (re)trouve un prénom, et un début de raison.

Comme Max, qui arrive et repart par la mer, le protagoniste se plonge dans le spectacle de la mer, pour s'absorber dans la contemplation à la fois du présent, de l'avenir et du passé (je travaille dur pour ne pas spoiler là), et c'est cette mer, pas hyper sexy - on n'est pas sur la côte d'Azur - mais fiévreuse et grise comme lui, qui va porter ses espoirs et ceux du lecteur à la fin.

La distance entre le lieu (provincial) de l'intrigue et la capitale est aussi extrêmement importante dans A la place du coeur et dans Sauveur et Fils, où les personnages 'vivent' les attentats depuis des villes de province, principalement par l'entremise des médias, mais aussi par des relations plus ou moins lointaines, par une peur rétrospective pour certains (pas spoiler, pas spoiler), et plus généralement par l'impression 'd'y être sans y être'.


Dans A la place du coeur saison 1, les 'événements' de Paris sont vécus par procuration, pourrait-on dire: par la grâce (ou le malheur) des sentiments d'empathie et d'identification qui s'emparent des personnages. Il va alors se rejouer dans leur ville de province une version dérivée, pourrait-on dire, de ce qui est en train de se passer à Paris (pas spoiler...).

Paris est le point de chute final de la saison 1 d'A la place du coeur, et l'un des lieux principaux de la saison 2. Mais avant cela, le choix du lieu de la ville de province a instauré dès le début un écart géographique et narratif entre 'lieu des attentats' et 'lieu du récit'. A travers cette distance, 'les événements de la capitale' sont depuis le début décentralisés: ils concernent tout le monde et chacun, ils appartiennent à l'imaginaire de ceux qui ne les ont pas vécus, et qui en deviennent eux aussi les victimes, eux aussi les héros, eux aussi les possesseurs et les passeurs.
  
A la place du coeur et Sauveur et Fils fonctionnent de manière assez similaire: en plaçant leurs personnages et leurs histoires hors de l'épicentre géographique des attentats, ils montrent de manière particulièrement subtile les processus complexes par lesquels le drame 'parisien', vu dans les écrans, discuté à l'école, digéré, expurgé, remâché, tu, vocalisé, etc., va devenir une histoire nationale. Et cette histoire, partagée par tous, va à son tour se connecter à des myriades de tragédies, ainsi que de joies, individuelles.

Je m'arrête là mais il y aurait beaucoup d'autres choses à dire (et de l'analyse de texte en plus, que je ne vous impose pas). Je serais curieuse de savoir si parmi les écrivain/es qui me lisent, la question non seulement du lieu, mais de son statut 'provincial' ou 'capital' (que ce soit en France ou ailleurs, d'ailleurs), vous préoccupent à l'écriture. Quant à vous, lecteurs, lectrices, est-ce que c'est important à la lecture?


dimanche 30 août 2015

Le test de Bechdel

(Hello! je suis de retour.)

Quelques réflexions aujourd'hui sur le test de Bechdel. Le quoi? Vous connaissez peut-être ce nom si vous errez sur la blogosphère féministe d'inspiration anglo-saxonne. Alison Bechdel est une fameuse BDiste américaine, entre autres l'auteure de ce livre bouleversant et splendide et drôle et poignant qu'il faut lire à tout prix:



Voici quelques décennies, Alison Bechdel a lancé l'idée dans l'un de ses livres d'un 'test' en trois questions, à appliquer à toute oeuvre de fiction:
  • 1. Y a-t-il deux (ou plus) personnages féminins?
  • 2. Ont-elles une conversation? 
  • 3. Cette conversation est-elle à propos d'autre chose qu'un homme? 
Pour 'réussir le test' de Bechdel, on doit pouvoir répondre oui à chaque question.

Au départ, le test n'avait pas une valeur prescriptive universelle, car il était formulé par un personnage, et il n'était pas précisé ce que le test 'mesurait' exactement. Mais l'idée a été reprise par les milieux féministes et il est fréquent de voir des films, livres, etc. - surtout des blockbusters et des best-sellers - soumis au test de Bechdel. Ce site par exemple en répertorie des dizaines, avec leur résultat.

Le test de Bechdel est intéressant car il semble à première vue extrêmement minimal dans ses exigences, mais il apparaît qu'en réalité, un très grand nombre d'oeuvres échouent lamentablement à l'une des questions - voir par exemple cet article récent sur les échecs au cinéma.

En littérature jeunesse, il est facile de voir que de nombreux classiques ne réussiraient pas le test: Le petit prince et tous les albums des Schtroumpfs échoueraient dès la première question; la vaste majorité des Astérix, Tintin, Babar ou des Petit Nicolas échoueraient à la seconde question. C'est plus inquiétant de voir que de nombreux livres contemporains échouent aussi - je ne vais pas en nommer, pour des raisons auxquelles je viendrai ci-dessous, mais j'en vois souvent.

difficile de réussir au test de Bechdel quand Gargamel n'a pas pris la peine de créer des copines à la Schtroumpfette
Il y a beaucoup de livres qui réussissent le text mais vraiment de justesse, comme Harry Potter à l'école des sorciers, dans lequel on a une mini-conversation entre Molly et Ginny: deux lignes dans tout le livre, comme le souligne ce lien. 

Mais que mesure exactement le test de Bechdel, et quelles conclusions en tirer? On voit beaucoup dire qu'un texte qui réussit le test est 'féministe', mais c'est faux, car les critères du test sont extrêmement minimaux; c'est justement son intérêt. Le fait que le test soit si minimal est fait exprès: il est d'autant plus frappant que même avec un niveau d'exigence aussi bas, tant de films échouent.

Par exemple, le test ne mentionne pas l'importance des personnages féminins, ni le contenu de leur conversation. Si on a deux personnages très secondaires qui s'alpaguent dans un coin, hop, on réussit le test. Si ces femmes parlent chiffons ou d'affaires domestiques ou de gamins ou de recettes de cuisine, bingo, et pourtant il est difficile d'argumenter que ça vaut beaucoup mieux que de parler de mecs.

Twilight réussit le test, figurez-toi.

Il semblerait donc plus adéquat de dire l'inverse, c'est-à-dire qu'un texte qui échoue au test de Bechdel est 'sexiste', ou du moins franchement problématique du point de vue de la représentation des femmes; en d'autres termes, de dire que c'est un test dont les résultats négatifs sont plus significatifs que les résultats positifs.

Cependant, même compris comme cela, le test de Bechdel a ses limites. D'abord, il y a des cas compliqués. Prenons Le jour où je me suis déguisé en fille (The Boy in the Dress), de David Walliams:

Passe-t-il le test de Bechdel? Oui, stricto sensu, mais vraiment pas brillamment: Lisa, l'héroïne, échange quelques mots avec avec sa prof, et plus tard très brièvement avec un groupe de filles. Mais le contenu de la conversation avec les autres filles est vraiment superficiel: il est question uniquement de maquillage et de fringues.

Par contre, quand c'est Dennis qui est déguisé en fille (devenant Denise), les conversations entre lui/elle et Lisa sont beaucoup plus intéressantes et sophistiquées. Mais est-ce alors un personnage masculin ou féminin qui parle? Il est également difficile de dire qu'un livre qui ferait s'évanouir toute la Manif pour Tous pour sa représentation plus que fluide du genre est 'sexiste'.

De plus, il y a personnage masculin et personnage masculin; on peut parler d'un homme parce qu'on veut le mettre dans son lit, ou on peut en parler pour d'autres raisons. Un roman qui suivrait la route de cinq Femen en entraînement intensif pourrait très bien échouer au test de Bechdel.  

Enfin, il y a évidemment des livres qui par définition échouent parce qu'il est crucial pour leur représentation du monde qu'il n'y ait pas ou peu de femmes, ou qu'elles ne parlent pas entre elles, comme La voix du couteau de Patrick Ness.

Donc il vaut mieux comprendre le test de Bechdel non pas comme une 'mesure', positive ou négative, du 'sexisme' d'un livre - et résister à la tentation de faire des 'dénonciations' outrées de ceux qui 'échouent'. C'est plutôt comme une façon d'explorer, de questionner, les rapports entre les sexes dans une histoire. Le test n'a aucun intérêt s'il ne s'inscrit pas dans une réflexion plus large.

Je me demande évidemment souvent si mes propres écrits réussiraient le test de Bechdel, mais pas pour m'auto-censurer; plutôt pour prendre conscience de ce qui est sous-jacent à mon écriture du féminin ou du masculin. Par exemple, pour mes romans ados:
  • Les petites reines réussit sans problème le test (ouf!), car il y a beaucoup plus de deux personnages féminins, qui ont un très grand nombre de conversations, qui souvent portent sur autre chose qu'un homme. 
Souvent, d'accord... mais c'est loin d'être toujours le cas. Une très grande quantité des conversations entre Mireille, Hakima et Astrid, et presque toutes les conversations entre Mireille et sa mère, ont pour objet central un ou plusieurs hommes: Klaus, Philippe Dumont... ou le bébé à venir, qui est... un garçon.

Au-delà des conversations, le test de Bechdel peut être ici élargi aux motivations des personnages féminins. Ici, les raisons pour lesquelles les trois filles font du vélo sont uniquement des hommes: Klaus, le Soleil, et Indochine. Et l'antagoniste, Malo, est aussi un homme et donc un objet de conversation important.

Ce n'est pas anodin d'avoir, dans un roman qui se veut et qui a été caractérisé par beaucoup de 'féministe', de très nombreuses motivations à la fois positives et négatives qui émanent de personnages masculins. Ca m'interpelle donc sur ce que je considère implicitement comme des raisons naturelles d'agir ou de réagir: je dois bien me rendre à l'évidence que je parle dans ce livre de jeunes filles principalement mises en mouvement, poussées à agir, par des hommes.

  • Comme des images réussit, mais tout juste, le test de Bechdel. Mais ce ne serait pas choquant pour moi qu'il échoue, car il est justement question dans Comme des images de l'impossibilité pour les jeunes filles d'échapper au regard des garçons. 
Echouer au test de Bechdel peut vouloir dire représenter de manière réaliste la difficulté pour des femmes d'échanger des paroles non centrées sur leur rapport aux hommes; et cela peut être fait pour dénoncer cette situation.
  • La pouilleuse réussit le test de Bechdel. Mais dans quelles conditions? 

Il y a deux personnages féminins adolescents, mais la seule conversation qu'elles ont qui soit identifiable (il y a aussi des dialogues non attribués) est à propos d'un garçon.

Ce qui fait que le livre passe le test, c'est qu'il y a, d'une part, un épisode de torture psychologique entre une adolescente et une petite fille; et, plus tard, une conversation entre une adolescente et une vieille dame à qui elle donne un bain. On voit bien ici que les deux conversations sont aux antipodes l'une de l'autre et qu'il est difficile d'en tirer des conclusions quant aux aspects, positifs ou négatifs, de ces rapports entre 'femmes'. 

Bref, le test de Bechdel est un outil très intéressant globalement, car il permet de mettre en lumière à grande échelle le manque de personnages féminins et d'interactions entre elles dans les industries culturelles; il est intéressant quand il n'est pas une 'condamnation', mais plutôt un moyen de se poser des questions sur la quantité et la qualité de ces personnages féminins et de leurs échanges.

Je sais que de nombreux/ses lecteurs/trices ici sont auteur/es, alors je serais très curieuse de vous lire dans les commentaires:
  • est-ce que vos/votre livre/s réussisse/nt le test?
  • plus intéressant encore, qu'en pensez-vous? quelles questions et réflexions tirez-vous de ce 'résultat'? 
Et pour ceuzécelles qui sont lectrices et lecteurs, je vous invite à faire de même à propos d'un livre récemment lu...

lundi 6 octobre 2014

Aujourd'hui je blogue...

... sur le site des Histoires Sans Fin, dont le bon roi Fred Ricou m'a octroyé un petit bout pour que je lui ponde une chronique spéciale de temps en temps.

Ca s'appellera "Les feuilles de Clémentine", c'est garanti sans pépins, c'est facile à peler et ça se passe ici!

Et de quoi on parle aujourd'hui? de la tendance du roman ado illustré en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

allez-y de ma part!

mercredi 30 avril 2014

Mission Incorrecte: Représenter l'extrême droite dans la littérature ado

Chronique en forme de réflexions, ou réflexions en forme de chronique, à la suite de la lecture de l'excellent Bloc de Haine par Bruno Longchampt, chez - who else? - Sarbacane évidemment.

Bloc de Haine, ce sont des bribes de l'histoire d'Alex, 25 ans (parfois 17, parfois 7, parfois 21 au gré des flashbacks), qui vit pour l'instant en prison, ce qui n'est que très moyennement son truc, surtout depuis qu'on lui a collé dans sa cellule un codétenu 'bougnoule' et probablement 'pédé' alors que c'est précisément la haine qu'il porte à ces gens-là qui l'a mené en prison. Une haine qui s'est transformée en un acte de violence inouïe, un jour, apparemment sans préméditation. Enfin, sauf si l'on appelle 'préméditation' des années de sourd ressentiment, nourries par les journaux télé et les petites bagarres quotidiennes dans son quartier de Marseille, "un quartier malfamé perché sur une colline aux ruelles bourrées d'Arabes" (56).

Un sourd ressentiment nourri aussi par sa rencontre avec Julie, jolie, friquée, bien fringuée, très bien sous tous rapports, et membre du FN. Il la rencontre au soir du 21 avril 2002, s'étant incrusté par curiosité à la fiesta du parti. Aux côtés de Julie, il apprend qu'il est possible de raisonner, de structurer, de justifier, de politiser, d'articuler sa haine. Il a raison d'avoir la haine. Dans la grande maison des parents de Julie, on lui explique d'ailleurs que son nationalisme est beaucoup trop naïf: il ne va pas assez loin.
[Alex] - C'est un Antillais, le bonhomme. Pas un clandestin débarqué en bateau. Les Antilles c'est la France, non?... enfin, ce que je veux dire, c'est que ça n'a rien à voir avec les Arabes ou quoi...
- Antilles, Afrique: je ne vois que des nègres, moi. La même race! Non... Si tu savais le bordel que c'est, là-bas! On est loin de l'image de la glorieuse colonie que tu as l'air de te faire, mon grand! Les vieilles familles françaises souffrent, c'est terrible! Parce que c'est bien simple, les nègres en veulent aux Français de faire vivre l'économie de leur petite île, d'avoir du patrimoine. Ben merde! Ils croient quoi, les bamboulas? Si on n'était pas là, ils crèveraient la dalle...
La représentation des idées d'extrême droite dans la littérature jeunesse se fait souvent de manière maladroite. Didactique, gnangnan, politiquement corrects, ce sont souvent des livres qui cherchent à prôner le vivre-ensemble, l'acceptation de tous, et à dénoncer les méchants pas beaux qui pensent mal. Je ne vais pas citer de titres, mais lors de mes recherches en littérature jeunesse engagée j'ai rencontré beaucoup de livres comme ça, gentillets et bien-pensants. Des livres qui n'osent pas donner directement la parole aux fachos, qui n'osent pas répéter certains mots, et qui, s'ils le font, s'arrêtent en route pour revenir sur ce qu'il s'est dit: "c'était pas bien, hein, ce qu'il a dit le monsieur?". Bruno Longchampt ne fait jamais ça. Alex et les autres balancent tout ça, et c'est tout.

Je me suis senti une grande affinité avec ce parti pris. Quand j'ai écrit La pouilleuse, l'une de mes stratégies était de répéter tels quels les discours que j'avais entendus quotidiennement lors de ma prépa à Henri-IV. Des discours violemment classistes, racistes et homophobes, par des ados de dix-huit ou dix-neuf ans qui ne voulaient pas qu'on touche à leurs privilèges. Mais je voulais que ce soit sans commentaire; ce sont des discours qui se suffisent à eux-mêmes.

Dans la littérature 'pour adultes', ce type de parti pris est extrêmement fréquent. En littérature jeunesse, c'est beaucoup plus rare, parce qu'on pense souvent que "l'enfant" ou "l'ado" est incapable de meubler ces silences de ses propres commentaires.

Ce n'est peut-être pas sans raison. Une critique de La pouilleuse sur Internet, par une ado de quatorze ans, disait: "J'ai détesté ce livre. C'était horrible, l'auteur est atrocement raciste." Narrateur, auteur - où est la frontière? Peut-être que ce n'est pas si évident que ça quand on commence à peine à se frotter à la lecture. Après tout, à quatorze ans, j'avais eu de sérieux doutes quant à la possibilité d'écrire un livre comme Lolita sans être soi-même un pédophile chevronné.

Mais évidemment, tant qu'on ne se confronte pas à ce genre de textes, on n'apprendra jamais à négocier ces non-dits, à se faire son opinion.

Bloc de Haine est l'un de ces très rares livres pour la jeunesse qui parvient à mettre le lecteur dans un état d'inconfort et de malaise profond. Il ne 'parle pas de' l'extrême droite, ce n'est pas un livre 'sur' les thèses du FN, ce n'est même pas 'une étude de cas d'un jeune qui se radicalise'. C'est un roman à thèse, bien sûr, un roman engagé, dans le sens sartrien du terme - c'est-à-dire un roman qui force le lecteur à prendre position, non sans violence, mais avec un immense respect pour le jeune lecteur. 

Un jeune lecteur traité comme quelqu'un qui n'attend pas forcément des réponses, mais qui veut qu'on lui fournisse les données du problème, sans tricher. Les données du problème, quand il s'agit de l'extrême droite, c'est un certain vocabulaire, qui diffère d'ailleurs selon qu'il est public ou privé; ce sont certaines situations, certaines personnalités, une certaine évolution personnelle et sociale. 

Les données du problème, c'est aussi le fait qu'il est naïf de penser que tout peut se régler si on dit pardon ou si on regrette, ou qu'il est facile de vivre avec les autres si on y met du sien. Les autres, c'est toujours infernal.

Beaucoup trop de textes pour enfants et adolescents cherchent à dénoncer les idées extrémistes mais en éludant complètement ce qui en constitue les éléments centraux. Bloc de Haine montre parfaitement le respect qu'on peut avoir, en littérature ado, pour la capacité du jeune lecteur à prendre possession de ces éléments, sans commentaire.