Je reviens de Manchester où j'ai donné un papier la semaine dernière, lors d'un symposium, sur les espaces européens dans la littérature jeunesse disponible en Grande-Bretagne.
Je m'intéressais particulièrement aux espaces européens provinciaux, grands absents des rayonnages de LJ de ce côté-ci de la Manche. En Grande-Brexonie, quand un livre pour enfants ou ados se passe en Europe, c'est généralement: dans le
gai Paris; à
Berlin et Amsterdam où c'est toujours et encore la Seconde Guerre
Mondiale; à Rome et Athènes où c'est toujours et encore Avant Jésus
Christ; ou à la rigueur dans quelques cités capitales-honorifiques: Venise nid d'espions, Barcelone où
madre mia, qué calor, etc.
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| ça ne veut pas dire que ce ne sont pas des bons livres, attention |
(Bref,
pour résumer mon papier: quand tu es un petit Grand-Brexon, tu peux te
brosser pour trouver un bouquin qui se passe dans les Pouilles.)
Dans ce papier je parlais entre autres des
représentations
de la province française en littérature jeunesse contemporaine, qui me
semblent en ce moment nombreuses et sophistiquées.
Par province, je veux dire simplement tout ce qui n'est pas
capitale,
c'est-à-dire pas Paris - pas seulement les espaces ruraux - et ce n'est
bien sûr pas péjoratif (ça devrait aller sans dire, mais je le
précise...).
C'est un sujet qui m'intéresse entre autres parce que personnellement,
j'ai principalement écrit des romans très centrés sur Paris - et puis Les petites reines, beaucoup plus provincial; avant de revenir à Paris avec
Songe à la douceur.
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| enfin, la version anglaise a quand même une tour Eiffel sur la couv... |
Je
me suis peu à peu aperçue, au fil des mois, après publication, à quel
point le thème province-Paris était central (il me semble) dans Les petites reines, et
aussi dans mon parcours d'auteure et dans ma vie personnelle. J'ai vécu
mon enfance et mon adolescence à Paris, mais depuis onze ans je vis
dans des cités provinciales de Grande-Bretagne: Cambridge d'abord, et
maintenant York, encore plus loin de Londres, et chargée d'une identité
tout à fait différente.
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| ma tite ville tout inondée |
Je
me considère maintenant comme une semi-touriste quand je vais à Paris,
un endroit que je 'n'habite' plus, ni symboliquement ni littéralement. Quant
à Londres, je n'ai jamais aimé cette ville et je suis constamment
agacée qu'on me demande sans arrêt 'Tu es à Londres?' ou 'Tu retournes
quand à Londres?' quand il est clair que la personne dit 'Londres' par
métonymie pour 'Grande-Bretagne'.
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| ma réaction quand on me dit 'Oooh t'habites en Angleterre!! La chance! dans quel quartier de Londres?' |
Bref, je suis depuis une bonne décennie une provinciale. Et donc, depuis l'écriture et la réception des
Petites reines,
je me suis beaucoup interrogée sur mon 'parisianisme' réflexe quand j'imagine des histoires françaises, et sur les possibilités offertes par des histoires situées en province.
La littérature ado réaliste contemporaine, notamment, se déroule désormais souvent dans des
espaces provinciaux qui ne servent pas seulement de joli décor, mais ont des fonctions narratives multiples et passionnantes.
Petit
aperçu de lectures plus ou moins récentes, en tous cas de livres des
dix dernières années, dans lesquelles l'espace provincial, qu'il soit
mis en tension avec Paris ou non, est travaillé fort finement il me
semble.
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| il y a des auteurs et une certaine collection qui se répète, je sais, c'est mon choix Evelyne Thomas. |
Je
vais parler un peu de trois de ces exemples. Ouais c'est long, mais ça
fait longtemps que j'ai pas écrit sur ce blog, et d'ailleurs qui
t'oblige à tout lire?
Envole-moi
est le dernier bébé d'Annelise Heurtier, dont chacun sait que j'admire
beaucoup le travail si élégant et si gracieux - et celui-ci est l'un de
mes tout-tout-préférés. L'intrigue (je simplifie): le jeune Swann, beau
gosse à réputation de beau gosse, tombe amoureux non pas d'une cocotte
mais de la très charmante Joanna, qui se trouve être paraplégique depuis
un accident d'enfance. Or, notre Joanna est passionnée de danse. Swann
décide alors d'offrir à Joanna des cours de danse spécialement adaptés
aux personnes en fauteuil roulant.
L'histoire est particulièrement fascinante parce qu'à première vue, il n'y a pas d'antagoniste. On
pourrait s'attendre à ce qu'amis, famille et autres personnages
malveillants s'acharnent sur les amoureux en leur répétant que leur
amour est total impossible et qu'on ne danse pas en fauteuil. Mais pas
vraiment. Il y a quelques remarques, mais dans l'ensemble les gens
réagissent normalement, c'est-à-dire sans pousser de hauts cris.
Et donc on s'aperçoit que l'antagoniste, ce n'est pas une personne, c'est l'espace, qui se met en travers de leur chemin de diverses manières. Pour
Joanna, de nombreux espaces sont, évidemment, compliqués à négocier: le
roman rend très bien compte de ces impossibilités quotidiennes, de
l'étroitesse d'un couloir à l'exaspérante omniprésence de marches et de
cailloux, qui empêchent Joanna de s'inscrire librement dans les espaces
qu'elle parcourt.
Mais c'est aussi plus spécifiquement
l'espace provincial qui présente un obstacle non pas seulement physique, mais aussi existentiel pour Joanna et Swann. Car ils habitent en plein coeur du Beaujolais, et en plein coeur du
Beaujolais, les cours de danse handicap-compatibles ne courent pas les
rues. Enfin, les vignes.
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| et moi mes grands-parents ont une maison dans le Beaujolais alors j'M |
A travers des dizaines de pages à la fois très belles et éminemment frustrantes,
Swann, lui aussi monté sur roues (de vélo) va déambuler de village en village et de petite ville en petite ville, toquer
à toutes les portes, téléphoner à tous les clubs de danse, pour tenter
de trouver quelqu'un qui pourrait enfin permettre à Joanna de danser.
Alors
l'espace
provincial, ces grands morceaux de campagne et ces archipels de
village, devient pour Swann et pour le lecteur absolument central dans
la narration: à la fois dans l'immensité de ses distances et dans la petitesse de ses possibilités, c'est lui, 'le méchant'.
Mais en même temps... c'est aussi lui
le gentil. Car
cet
espace provincial est ce qui garantit à Joanna et Swann un équilibre
émotionnel, un soutien psychologique, une identité, un habitat. Loin
d'être juste un décor, il est décrit précisément, dans sa beauté et ses
particularités, et il est peuplé de personnages nombreux, profonds,
multiples, et extrêmement
attachants, dans tous les sens du terme: ce sont eux qui vont aider, par petites touches, à
attacher les rêves de Joanna et de Swann à la réalité.
Je
ne vais pas spoiler la fin, mais la présence d'une Grande Ville dans
l'intrigue, avec tout ce qu'elle comporte de possibilités, mais aussi de
risques, ajoute à la complexité du portrait psychologique des deux
personnages et à la subtilité de cette description de l'espace
provincial.
Ici je trouve qu'on a
une histoire qui place en miroir, de manière profondément juste, les ambiguïtés et les difficultés de l'amour adolescent et celles de toute relation à l'espace,
dans ce qu'il a à la fois de libérateur et de restrictif -
particulièrement, ici, l'espace provincial rural dans ce pays très
centralisé qu'est la France.
Le second exemple que j'ai pris dans mon papier, c'est celui de
trois livres dont on va dire pour simplifier qu'ils 'parlent des attentats':
Samedi 14 novembre, de Vincent Villeminot,
Sauveur et Fils Saison 3, de Marie-Aude Murail, et
A la place du coeur, d'Arnaud Cathrine.
Ces trois livres parlent beaucoup plus de Paris, et des
tensions entre l'espace parisien et l'espace de la ville moyenne provinciale. Il
me semble que dans ces récits, la province fonctionne de manière très
intéressante comme un espace dans lequel le drame 'parisien' va se
trouver décentralisé, 'digéré', absorbé, et enfin transformé en récit à
la fois national et personnel.
On a d'abord
Samedi 14 novembre,
où le héros, d'abord désigné comme B., vient de perdre son frère tué
par un terroriste à la terrasse d'un café le vendredi 13 novembre 2015.
Reconnaissant l'un des terroristes au petit matin du samedi, B. le suit
dans divers trains jusqu'à se retrouver dans une ville côtière du
Pas-de-Calais (Berck, il me semble) où il prend en otage, dans un huis
clos qui dure presque tout le roman, le terroriste et sa soeur. A la
fin, puis à la toute fin (no spoiler promis), on a des scènes de plage
importantes.
Pour moi,
Samedi 14 novembre a la structure, sinon narrative, du moins symbolique, de Max et les Maximonstres. La
comparaison peut sembler étrange, mais dans les deux cas on a un
protagoniste qui, déguisé en loup, poursuivant sa colère et sa
frustration, arrive dans un espace étranger où il devient roi des
monstres, maîtrisant ses angoisses et son désir de violence, puis
retourne d'où il est venu, 'où son dîner est encore chaud'.
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| presque pareil |
La résolution, évidemment, n'est pas si aisée dans
Samedi 14 novembre, mais
le
personnage, s'échappant de la capitale en grande pagaille, va se
défaire de son costume de loup - de sa violence, de sa férocité - dans
un espace provincial où il n'y a pas de pires monstres que ceux qu'il a
emmenés avec lui. Dans cette petite ville, dans cette petite chambre, dans ces espaces confinés, B. (re)trouve un prénom, et un début de raison.
Comme Max, qui arrive et repart par la mer,
le
protagoniste se plonge dans le spectacle de la mer, pour s'absorber
dans la contemplation à la fois du présent, de l'avenir et du passé
(je travaille dur pour ne pas spoiler là), et c'est cette mer, pas hyper
sexy - on n'est pas sur la côte d'Azur - mais fiévreuse et grise comme
lui, qui va porter ses espoirs et ceux du lecteur à la fin.
La distance entre le lieu (provincial) de l'intrigue et la capitale est aussi extrêmement importante dans
A la place du coeur et dans
Sauveur et Fils, où
les personnages 'vivent' les attentats depuis des villes de province,
principalement par l'entremise des médias, mais aussi par des relations
plus ou moins lointaines, par une peur rétrospective pour certains (pas
spoiler, pas spoiler), et plus généralement par l'impression 'd'y être
sans y être'.
Dans
A la place du coeur saison
1, les 'événements' de Paris sont vécus par procuration, pourrait-on
dire: par la grâce (ou le malheur) des sentiments d'empathie et
d'identification qui s'emparent des personnages.
Il va alors se
rejouer dans leur ville de province une version dérivée, pourrait-on
dire, de ce qui est en train de se passer à Paris (pas spoiler...).
Paris est le point de chute final de la saison 1 d'
A la place du coeur, et l'un des lieux principaux de la saison 2. Mais avant cela,
le
choix du lieu de la ville de province a instauré dès le début un écart
géographique et narratif entre 'lieu des attentats' et 'lieu du récit'. A
travers cette distance, 'les événements de la capitale' sont depuis le
début décentralisés: ils concernent tout le monde et chacun, ils
appartiennent à l'imaginaire de ceux qui ne les ont pas vécus, et qui en
deviennent eux aussi les victimes, eux aussi les héros, eux aussi les
possesseurs et les passeurs.
A la place du coeur et
Sauveur et Fils fonctionnent
de manière assez similaire: en plaçant leurs personnages et leurs
histoires hors de l'épicentre géographique des attentats,
ils
montrent de manière particulièrement subtile les processus complexes par
lesquels le drame 'parisien', vu dans les écrans, discuté à l'école,
digéré, expurgé, remâché, tu, vocalisé, etc., va devenir une histoire
nationale. Et cette histoire, partagée par tous, va à son tour se connecter à des myriades de tragédies, ainsi que de joies, individuelles.
Je m'arrête là mais il y aurait beaucoup d'autres choses à dire (et de l'analyse de texte en plus, que je ne vous impose pas).
Je
serais curieuse de savoir si parmi les écrivain/es qui me lisent, la
question non seulement du lieu, mais de son statut 'provincial' ou
'capital' (que ce soit en France ou ailleurs, d'ailleurs), vous
préoccupent à l'écriture. Quant à vous, lecteurs, lectrices, est-ce que
c'est important à la lecture?