Affichage des articles dont le libellé est harry potter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est harry potter. Afficher tous les articles

mercredi 15 juillet 2020

'Sur' ma traduction de l'Ickabog dans le contexte des propos de J.K. Rowling


J’ai souhaité attendre que la poussière retombe un peu avant de m’exprimer sur le sujet très épineux de ma position de traductrice de L’Ickabog, dans le contexte d’une série de tweets et billet de blog (que j'ai moi aussi considérés comme) transphobes de J.K. Rowling. 

Si vous n'avez pas entendu parler de cette histoire, vous pouvez en lire un résumé ici, en gardant à l'esprit qu'il est conforme à mon opinion, et pas à celle, par exemple, du Figaro, que je vous mets aussi par souci du débat républicain, car je suis une punk comme ça. 

Je me sens bien sûr concernée depuis des années par cette question (les sorties de J.K. Rowling sur ce sujet n’étant pas nouvelles), en tant que fan de Harry Potter. Mais deux amies m’ont fait comprendre que j’étais également désormais impliquée, par association circonstancielle – en tant que traductrice de J.K. Rowling, qui plus est en pleine traduction. 

Je remercie ces deux amies de m’avoir fait prendre conscience qu’il était nécessaire que je m’exprime, même si je sais que je les ai déçues par ma décision de continuer à traduire L'Ickabog, car leur position est très différente de la mienne.

J’ai choisi d’attendre la fin du travail et de la publication de la traduction, qui a été extrêmement intense et a exigé une disponibilité intellectuelle et un investissement de temps considérables. J’ai passé ce temps à beaucoup réfléchir à la meilleure manière de m’exprimer, et à en parler avec des proches en qui j’ai confiance, qui m’ont avec la plus grande bienveillance aiguillée dans ma réflexion.

Je tiens à dire qu’à part les deux amies mentionnées plus haut, je n’ai reçu strictement aucun email ou message me reprochant de continuer à honorer mon contrat de la traduction de L’Ickabog, ni ne réclamant une prise de position de ma part. Je n’ai fait l’objet d’aucune pression pour l’écriture de ce billet. 

Ce texte est en mon nom seulement, et ne représente pas la perspective de Gallimard Jeunesse.

------------
La première chose à dire est que je ne suis pas solidaire des prises de position personnelles de J.K. Rowling. Ma position est exactement contraire à la sienne. Il est important de préciser ici qu'il ne s’agit pas seulement de sa part d’une opinion émise à la légère, mais d’une série de déclarations politiques qui témoignent d’un positionnement clair depuis des années. 

Ce positionnement se réclame d’une idéologie précise, utilise une rhétorique précise, et se réfère à des sources précises, renvoyant à une conception de la lutte pour les droits des femmes qui en exclurait les femmes trans (ou ne les accepterait que sous certaines conditions drastiquement spécifiques, comme J.K. Rowling le mentionne dans son blog). 

Il est impossible, si l’on évolue un peu dans les milieux féministes contemporains, de manquer de reconnaître ce type de discours. Je vous renvoie à ce résumé en anglais analysant le sous-texte du billet de blog, à cette analyse en français, à cet article de La Gazette du Sorcier (que, tout comme moi, on peut difficilement accuser d’anti-Rowlinguisme primaire...). 

Il est compliqué de qualifier ces propos autrement que comme transphobes, car ils rejettent sciemment et explicitement la possibilité de ne pas s’identifier au sexe qui a été assigné à la naissance; or, être trans veut littéralement dire ne pas s’identifier au sexe qui a été assigné à la naissance. 

La popularité gigantesque de l’autrice de ces discours contribue à la normalisation de ces idées, qui ont un impact sur la vie et le bien-être d’un grand nombre de personnes, y compris jeunes et particulièrement vulnérables. 

Ce genre de discours se perpétue d’autant plus facilement qu’on le fait paraître « de bon sens », « raisonnable », surtout auprès de gens qui n’ont jamais réfléchi à ces questions auparavant et n’ont jamais rencontré de personnes trans, queer, non-binaires, ou tout simplement alliées, avec qui parler. 

De fait, ce qui m'a le plus chamboulée durant toutes ces semaines à parler de cette histoire avec de nombreuses personnes, c'est la facilité avec laquelle les propos de Rowling ont été acceptés comme une évidence par des gens qui n'avaient jamais auparavant été exposés à ces questions, le sarcasme qui a baigné les discussions, et la très mauvaise image à la fois des personnes trans et de l'activisme LGBTQ+ qui en a découlé. Ca fait mal au coeur, franchement, de se dire que pour beaucoup de personnes, la première occasion de réfléchir à ces questions aura été une polémique aussi simpliste et hyperpolarisée.

Tout cela justifie une prise de position (mais non, évidemment, les insultes) de ceux et celles qui s’opposent aux propos de J.K. Rowling.

S’il faut donc que je clarifie ma position sur le sujet, la voilà, elle me semble évidente tant elle est avec moi depuis de longues années, nourrie d’amitiés, de lectures, de rencontres, de conversations, de réflexion : les femmes trans sont des femmes, les hommes trans sont des hommes ; les personnes qui ont leurs règles ne sont pas nécessairement des femmes, et il y a des femmes qui n’ont pas de règles. Les personnes trans sont mises en danger par la perpétuation de discours visant à les ramener au sexe auquel elles ont été assignées à la naissance. Il existe de nombreuses ressources pour qui chercherait à en savoir davantage du point de vue des personnes directement concernées.

--------------------

J’en viens aux autres questions qui m’habitent depuis le début de cette histoire : que faire, en tant que traductrice de J.K. Rowling et en tant que fan de la première heure d’Harry Potter, quand éclate un battage médiatique autour de telles paroles, littéralement trois jours après le début de la publication du nouveau roman de l'autrice ?

Comme je le disais plus haut, une personne que je considère comme une amie proche m’a fait savoir sans ambiguïté que pour elle, le seul acte responsable en tant qu’alliée était d’interrompre ma traduction de L’Ickabog. Je respecte les raisons qui fondent cette opinion, mais je refuse absolument de m’y aligner.

Il me semble extrêmement dangereux de souhaiter l’interruption, l’entrave, le retrait, etc., d’une œuvre littéraire pour signaler son opposition à ce que son auteurice exprime (ou la manière dont il ou elle vit sa vie) en-dehors de l’œuvre.

Un.e autre traducteurice que moi aurait peut-être pris la décision inverse. J’aurais respecté son choix d’abandonner la traduction, mais je n’aurais pas personnellement approuvé ce choix.

Un tel choix reviendrait à cautionner une approche de la littérature qui condamne une œuvre pour les discours extra-textuels de son auteurice. Il ne faut pas être naïf : évidemment, une œuvre n’est pas magiquement séparable de la personne qui la crée ; les conditions matérielles de diffusion de l’œuvre, les paroles de l’auteurice, la communauté de fans, etc., conditionnent la réception de l’œuvre. 

Cependant, j’estime qu’il est profondément indésirable, pour toute la sphère culturelle et au-delà, de souhaiter affaiblir la portée d’une œuvre littéraire pour des questions n’ayant trait ni à la qualité ni au contenu de cette œuvre.

On peut décider personnellement de ne plus jamais lire tel ou telle auteurice par rejet de sa politique ou de son comportement ; on le fait d’ailleurs tous les jours, pour tout un tas de raisons, selon sa sensibilité propre. De tous ces livres que je ne choisis pas sur les rayonnages des librairies, il y en a une bonne partie pour lequel ce non-choix est motivé par mon jugement politique à l’encontre de l’auteurice. Mais il faut se garder, je crois, de tout désir que cette décision, en se collectivisant, devienne de facto prohibitive.

Il faut être ouvert à la complexité et à l’inconfort de cette position dans laquelle nous sommes jeté.es, en tant que fans de l’œuvre de Rowling, comme en tant que médiateurices de cette œuvre. La solution ne peut pas être de tirer un trait, collectivement, sur les livres de J.K. Rowling, qui comptent parmi les œuvres majeures de la littérature contemporaine, et dont l’impact social, culturel et politique est incommensurable et reste à ce jour absolument inégalé.

Nous devons, je crois, réaffirmer que les auteurices sont simplement des personnes, des personnes qui ont des expériences singulières, des convictions propres, des failles; et que malgré leur parfois immense responsabilité et l’impression que nous avons de les connaître, ce sont finalement des mystères. Alors que leurs œuvres, bien au contraire, sont des lieux ouverts, des espaces de rencontre, de partage, d’échange, de débat, de critique et de tensions.

Dans l’œuvre, nos projections ont du sens, dans l’œuvre nous sommes libres ; dans la personne, ces projections meurent sans bruit, et à trop les investir, nous nous rendons nous-mêmes vulnérables. Dans l’œuvre se déploie la complexité productive ; dans la personne, le fantasme sans fruit. Dans la personne il n’y a que nos immenses rêveries ou nos très grandes déceptions.

Condamner l’œuvre pour condamner l’auteurice, c’est se priver du discours pluriel et complexe de tout un monde, dans le but d’assourdir la voix unique, platement monologique, d’une seule personne. 

Les deux peuvent parfois entrer en résonance, et parfois non. Ironiquement, dans L’Ickabog, la représentation plus que fluide du genre de l'un des personnages centraux peut paraître pour le moins surprenante, étant données les déclarations de J.K. Rowling.

On peut dire, et avec raison, qu’il y a de nombreux aspects d’Harry Potter qui posent question idéologiquement. Mais ces aspects-là sont débattus, examinés, déconstruits, etc. depuis des années déjà. En parler fait partie d’une dynamique de lecture critique, collective, saine, vivace, qui a lieu depuis toujours dans la communauté de fans d’Harry Potter et dans les milieux universitaires.

Il faut à tout prix avoir ces conversations-là, elles sont précieuses. Elles sont le signe d’un lectorat perspicace et analytique. Elles sont basées sur le texte et sont d’ordre littéraire. Si elles mènent à une décision, par telle ou telle communauté critique, de ne plus lire ou enseigner un texte, ou de le lire et de l’enseigner différemment, c’est là l’aboutissement d’une réflexion éminemment respectable.

Par contre, condamner un texte, en empêcher sa traduction directement ou indirectement, non pas par suite d’une analyse du texte en question mais à cause de la personne qui l’a créé, me semble le contraire d’une réponse judicieuse.

------------

L’ironie tragique de cette situation, c’est que – je ne pense pas être la seule à le croire – l’une des raisons pour lesquelles nous sommes si nombreuxses dans « ma » génération à avoir des positions bien plus socialement libérales, notamment sur des questions d’identité, que nos parents et grands-parents, c’est parce que J.K. Rowling et Harry Potter sont passés par là.

S’il est tellement difficile aujourd’hui pour « nous », la génération Harry Potter, d’entendre les paroles de J.K. Rowling, c’est qu’il y a clairement une dissonance cognitive. Elle nous semble être partie « si loin de nous », elle qui nous était si proche, elle dont l’immense générosité philanthropique est bien connue, elle dont les convictions en matière économique sont éminemment marquées à gauche... 

Et puis, surtout, elle dont l’œuvre littéraire a été pour nous si formatrice. J’ai dit des dizaines et des dizaines de fois à quel point cette oeuvre est centrale dans ma vie; j’ai fait toute une émission de radio à ce sujet; je n’ai plus à prouver la tendresse gigantesque que j’ai pour le monde que J.K. Rowling a créé, et l’estime que j’ai à la fois pour son talent littéraire et pour nombre de ses engagements. 

Bien au-delà encore de l’oeuvre, la communauté de fans d’Harry Potter est depuis le début un havre de tolérance, de bienveillance, d’accueil. Il n’y a rien de radical dans les représentations raciales, culturelles, sexuelles dans Harry Potter, mais par les discussions, les rencontres, les podcasts, les forums, la fan fiction et le fan art, la communauté a déployé l’oeuvre au-delà d’elle-même, l’ouvrant à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et se l’appropriant.

À travers cette communauté, pendant les dix ans de la sortie des livres, et au-delà, nous avons, ados, lié des amitiés par-delà les frontières, eu ensemble des discussions qui étaient politiques sans même s’en apercevoir, créé et soutenu des projets caritatifs, appris non seulement à lire, mais à lire de manière critique, aiguë, experte, incisive.

Les meilleur.es lecteurices d’Harry Potter sont aussi les moins indulgent.es envers la série ; c’est salutaire et ça n’empêche pas d’être fan. Nous avons déployé des pratiques de lecture distante tout en entretenant avec la série la plus profonde intimité.

La série nous a initié.es à la complexité de l’acte de lire. Cette complexité est aussi liée à la relation ambiguë et mouvante que la lecture entretient avec le contexte de lecture, le lieu et le temps de la rencontre avec un texte, les communautés de lecteurices, la présence de l’autrice, etc. Il ne faut pas abandonner cette complexité-là, qui nous appartient; elle nous forme à la lecture autant qu’elle nous arme contre le texte, elle fait de nous un lectorat résistant, analytique et donc puissant.

-----------------------

Je ne souhaite pas ouvrir ce billet aux commentaires parce que je n’ai ni le temps ni, franchement, le courage, de modérer ce qui serait, j’en suis certaine, principalement des diatribes de trolls, y compris d’extrême droite, qui sautent systématiquement sur l’occasion d’instrumentaliser ces débats.

J’en profite pour rappeler que la majeure partie des appels à la censure, au boycott, au bannissement de livres, reste de par le monde le fait de groupuscules ultraconservateurs, malgré ce que les médias cherchent parfois à faire croire en exagérant l’effet et le nombre d’appels à la censure de la part d’associations progressistes de gauche. Les données de l'American Library Association, qui fait un travail considérable sur ce sujet depuis des années, montrent notamment que les livres les plus bannis aux Etats-Unis le sont très souvent parce qu'ils représentent des personnages LGBTQIA+:

 Si Harry Potter est régulièrement l’un des livres les plus censurés aux Etats-Unis et bannis des bibliothèques et des écoles, ce n’est pas à cause des millennials qui s’opposent au manque de diversité culturelle dans la série. 

Les groupes de pression ultraconservateurs se trouvent en ce moment indiscutablement en position de force aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, représentés au gouvernement comme dans la vaste majorité des médias les plus populaires. Ces gens-là boulottent actuellement du pop-corn devant ce qu’ils perçoivent comme un combat de gauchos qui s’étripent. Voir le Daily Mail et autres tabloïds britanniques (qui tirent à dix fois plus d’exemplaires que le relativement libéral Guardian) utiliser Rowling pour taper sur les personnes trans est ironique à pleurer.

Réagir aux paroles de Rowling donc, mais aussi et surtout à ceux qui (Sonorus !) amplifient sa voix, ou dont la Plume à Papote se balade pour s’effaroucher que notre réaction même soit une menace à la liberté d’expression.

Répéter que ce n'est pas nous les censeurs. Ce qui implique, bien sûr, de ne pas être censeurs.

Réagir aux paroles d’une personne, c’est y opposer des réponses, poster des liens utiles, donner à des associations caritatives, etc. Les réactions des acteurices, etc. jusqu’à maintenant m’ont semblé saines et salutaires, condamnant les propos d’une personne mais continuant à soutenir son œuvre. J’ai décidé personnellement de faire don de mon à-valoir sur la traduction de L’Ickabog à des associations de soutien aux personnes LGBTQ+ en France et en Grande-Bretagne. Etant donné les circonstances, il m’aurait semblé malvenu de ne pas apporter un soutien au-delà du symbolique pour les personnes sur qui le « débat » actuel (je le répète, je considère qu’il ne s’agit pas d’un débat en réalité) a déjà un impact.

Cependant, non seulement je n’ai pas arrêté de traduire L’Ickabog, mais je n’arrêterai pas de lire et de parler d’Harry Potter et des autres livres de J.K. Rowling, et de les partager.

-------

Pour leur relecture attentionnée et leurs commentaires qui ont contribué à la réécriture de ce billet, merci infiniment à Anne-Fleur, Aylin, Clara, Julia, Reutty, Tom, et cinq autres personnes qui n’ont pas souhaité être citées.

lundi 27 novembre 2017

Ecriture Créative, Session 6: Intrigue

Episode précédent ici!

(Toutes mes excuses pour ce retard causé par des raisons dues à des choses.)

A vos marques, prêts? Synopsisez!
(ci-dessus, intrigant gribouillage de Sa Majesté JK Rowling)

Dans cette session il serait question - enfin! pourrait-on soupirer, après 5 semaines de cours - de l'intrigue. L'intrigue, tout cet échafaudage de l'histoire, que l'on pourrait décrire comme 'tout ce qui se passe'... et qui pourtant à la fois transcende cette définition, et qui en même temps ne la recouvre pas vraiment...



Première observation avant de commencer: l'intrigue, c'est vraiment une chienne à traiter en cours d'écriture (ainsi qu'en atelier). Faire bosser sur des synopsis, comme exercice, c'est sec et dur comme les gâteaux de Hagrid (si tu sais de quoi je parle, +10 pour ta maison). En même temps, par définition, le travail d'intrigue ne se fait pas sur le court terme autorisé par quelques heures d'atelier ou de cours. 

Idéalement, ce devrait être un travail transversal sur toute une année. Idéalement. Un travail de planification, mais aussi un guidage en cours d'écriture, et une supervision serrée et créative au moment de la réécriture... Idéalement. 

Mais contrairement à, disons, certain superchouette master d'écriture créative pour lequel je travaille également, et au cours duquel les élèves sont censés avancer significativement sur un gros projet, mon module n'est que ça - un module - et je ne peux pas avoir pour exigence que mes étudiantes produisent un roman entier, ni ce trimestre, ni le prochain, ni celui d'après.

Alors on est obligées de faire du travail d'intrigue un peu trop tôt, ou un peu trop tard, et un peu malaisément, en petites bouchées surtout théoriques. Je reste frustrée de ce cours-ci, et je vous saurai gré de vous rendre un peu utiles comme vous savez si bien le faire et de me dire en commentaire comment égayer un peu cette session en particulier.
Préparation

Les étudiantes devaient lire:
  • Chapter 5, ‘The Aesthetics of Composition’, in Nikolajeva, M. (2005) Aesthetic Approaches to Children’s Literature: An introduction. Lanham: Scarecrow. 
Hé oui, encore du Nikolajeva. Vous allez finir par croire que j'ai des actions dans sa multinationale (NikolNarratology Inc.) mais en réalité on retombe toujours sur la même chose, qui est qu'en littérature jeunesse les analyses les plus claires, les plus systématiques, et - oserai-je le dire?- encore aujourd'hui les plus intéressantes sont narratologiques. 

Et que personne n'a osé produire de nouvelles analyses d'une telle ampleur depuis que la reine Maria s'y est frottée. 

Le chapitre contient à peu près tout ce qu'on pourrait vouloir savoir sur la composition de l'intrigue en littérature jeunesse; encore une fois, je vous le recommande tout cru et tout entier. Il y a notamment beaucoup de choses sur l'analyse proppienne du livre jeunesse. J'ai ajouté une petite dose des autres usual suspects quand on parle de l'intrigue, surtout en littérature jeunesse et de genre, mais pour ne pas infliger de longues lectures à mes étudiantes en milieu de trimestre, je leur ai filé des vidéos:
  • Joseph Campbell’s Hero’s Journey: Link
  • Christopher Booker’s Seven Basic Plots: Link
Oui, j'ai un peu honte, mais l'astuce 'regardez cette vidéo sur Youtube au lieu de vous taper un texte universitaire' est utilisée très amplement, y compris par moi, dans les universités britanniques. Je fais des raisonnements du type 'je veux qu'elles sachent ce truc, mais on ne va pas en discuter beaucoup en classe, alors option A je leur donne un texte qu'elles ne liront pas et dont on parlera peu et avec frustration de ma part; ou option B je leur refile cette vidéo moyennement dégueulasse qu'elles auraient de toute façon cherché elles-mêmes et regardée au lieu de lire le texte. Hmm. Oui allez vidéo.'

Les autres textes en lecture optionnelle étaient:
  • Bettelheim, B. (1978). The Uses of Enchantment. Harmondsworth: Penguin.
  • Booker, C. (2004). The Seven Basic Plots. London: Continuum. 
  • Campbell, J. (1948/2008). The hero with a thousand faces. Novato: New World Library. 
  • In the Routledge Encyclopedia of Narrative Theory: Archetypal Patterns; Causality; Plot; Plot Types
 Vous connaissez sans doute le fameux 'monomythe', le parcours archétypal du héros de légende et de mythe identifié par l'anthropologue Joseph Campbell au milieu du XXe siècle. Le livre de Campbell est l'un des plus célèbres parmi les auteur.es débutant.es. J'en avais parlé il y a plusieurs années ici. Je ne suis plus tout à fait d'accord avec moi-même, mais je vous laisse lire ça. 

Celui de Bettelheim, j'en avais également parlé ici. Je tiens à remercier mon laborieux moi des temps passés d'avoir produit de tels billets permettant à sa version vieillie d'aujourd'hui d'y faire référence avec bienveillance et, euh, un certain esprit critique. Bettelheim et Campbell sont en effet des figures extrêmement controversées et leurs analyses sont à la fois fondatrices et éminemment problématiques.

Le bouquin de Christopher Booker, enfin, est un classique contemporain du même genre, un énorme pavé qui décrit les 'sept intrigues de base' qui sous-tendent selon lui tous les récits anciens et nouveaux. Encore une fois, toute analyse aussi totalisante vaut la peine de rajuster ses lunettes à esprit critique, mais c'est un bouquin assez chouette et dans un style très accessible (je crois qu'il n'existe pas en français, hélas).  

Bonus!

Je n'ai pas mis ces autres textes dans la liste de la lecture, pour ne pas perplexifier les étudiantes en leur demandant de s'intéresser à des arts tout à fait différents, mais je vous recommande aussi, si la question de l'intrigue vous intéresse, de lire des livres adressés aux auteurs de BD et aux scénaristes. En particulier:
  • Story, de Robert McKee
  • The art of dramatic writing, de Lajos Egri
  • Screenplay, de Syd Field
Enfin les étudiantes devaient préparer quelque chose:
  • cartographier et analyser l'intrigue d'un livre pour enfant ou pour adolescents. Essayer de réduire l'intrigue à ses parties les plus élémentaires, de voir où elles correspondent à des formules que vous avez rencontrées lors de vos lectures préparatoires, et si elles diffèrent. Soyez prêtes à en discuter de manière organisée et intéressante pendant 5 minutes maximum.

Première partie de la session

Plutôt que de commencer par des considérations entièrement théoriques, j'ai décidé cette fois pour changer de discuter directement de l'intrigue en relation à l'acte d'écriture. J'ai demandé aux étudiantes de réfléchir aux défis posés par l'intrigue à un.e auteur.e en herbe.

En général cette question fonctionne bien en atelier, parce que la plupart des présent.es ont déjà essayé d'écrire des romans complets, et donc ont des opinions très claires sur la question. L'intrigue, c'est la bête noire de beaucoup de gens - débutant ou non dans l'écriture. Normalement, ce genre de discussions dure au moins 20 minutes car tout le monde veut se plaindre de comment c'est super dur de faire des intrigues tain!!!! je déteste!!!! non moi j'adore!!!! ah bon t'adores!!!! c'est fou!!!! moi je déteste!!!! etc.

Le problème, c'est qu'en l'occurrence je n'avais pas affaire à un auditoire super familier de l'écriture de roman. En fait, une seule parmi toutes mes étudiantes a déjà écrit un roman complet, et les autres, apparemment, n'étaient pas particulièrement préoccuppées par la question de l'intrigue. La discussion s'est donc résumée à:
Moi: Qu'est-ce que ça présente comme défis, concevoir une intrigue?
Etudiantes: ...
Moi: Qu'est-ce qui est difficile? Qu'est-ce qui vous semble un peu compliqué?
Etudiantes: ...
Moi: B., toi, tu as déjà écrit un roman, je crois?
B.: Oui.
Moi: Qu'est-ce qui a été difficile, dans la conception d'intrigue?
B.: Rien.
Moi: C'était pas dur?
B.: Non.
Moi: Même pas un peu?
B.: Non.
Moi: ...
Eudiantes: ...
Moi: Eh bien! Quelle chance!
Etudiantes: ...
Moi: Alors, à ton avis, qu'est-ce qui aurait pu être dur?
Vous entendez encore les échos de mes rames dans la sombre grotte des plus grands moments de solitude au monde ou pas?

Image result for rameur caillebotte
moi et ma dignité, ramant.
Bon, finalement, on est péniblement arrivées aux conclusions suivantes:
  • Une intrigue, c'est différent d'une idée.
Très important, ce point-là. C'est une conversation que j'ai souvent avec moi-même, et avec d'autres. 'C'est une intrigue, ce que j'ai, ou une idée?' Très souvent quand je discute avec des auteur.es débutant.es (ou non, d'ailleurs) et je leur demande quelle est l'intrigue de leur texte, ilouelles répondent 'c'est l'histoire d'une fille qui, tu vois, elle a des peurs à cause d'une expérience un peu traumatisante, et donc elle va apprendre, tu vois, à se reconnecter au monde'.

Ceci n'est pas une intrigue.

Ou encore: 'C'est l'histoire d'une fille qui arrive dans une nouvelle école, et donc elle va s'apercevoir que dans cette école, en fait les craies mangent les enfants et les équerres sont des esclaves des compas.'

Cool. Et ensuite?

'Les craies mangent... beaucoup...'

Ceci n'est pas une intrigue. 

'C'est l'histoire d'un garçon qui trouve une crotte de nez magique qui transforme toute table sous laquelle on la colle en montgolfière. Alors il prend la montgolfière et il voyage à travers le monde.'

Nickel. Et ensuite il se passe quoi?

'Ensuite il voyage à travers le monde.'

Et?

'Il vit des aventures, tout ça.'

Et?

'Il lui arrive des trucs, il rencontre des gens.'

Ceci n'est...

'Il a des péripéties.'

Pas...

'Il fait l'expérience de pérégrinations.'

Une...

'Il se passe des tas de choses.'

...INTRIGUE!

Une intrigue ce n'est pas une idée de départ, même aussi géniale qu'une crotte de nez magique. Une intrigue ce n'est pas un thème, comme 'la solitude' ou 'le deuil'. Une intrigue ce n'est pas une situation, comme 'une école magique'. Une intrigue c'est: au début il se passe ça, ensuite il se passe ça, ça, et ça, et à la fin la résolution c'est ça.

C'est horriblement cruel, je sais, mais je pense que c'est très important pour tout.e auteur.e de pouvoir faire cette différence. Parce qu'une idée de départ, un thème ou une situation, ça aide à démarrer - à partir - à se lancer. Une intrigue, par contre, ça sert à continuer. A perdurer. A terminer.

Autres points dont on a parlé avec les étudiantes: une intrigue, c'est:
  • Souvent spécifique à un genre - dont elle peut épouser ou transgresser les attentes. 
  • Lié au développement de personnages, et pas 'séparé' d'eux 
  • Un équilibre précaire, souvent, entre recette et originalité
  • Quelque chose que beaucoup de gens trouvent extrêmement ennuyeux à travailler
  • Mais souvent la clef pour finir un long travail d'écriture
  • Quelque chose que l'on peut et doit planifier, mais qui se développe aussi au fur et à mesure de l'écriture de manières imprévisibles
'Fil de la plume' contre 'Fil à plomb'

Je m'interromps pour répondre à l'objection que je sens poindre chez toi, oui, toi, ami.e auteur.e qui JAMAIS, au grand JAMAIS, ne planifie tes intrigues à l'avance.

Ton objection, c'est la suivante: 'MAIS MOI, JE PLANIFIE JAMAIS MES INTRIGUES A L'AVANCE!!!!!!!'

Tu es en bonne compagnie. C'est l'essentiel de ce que raconte Stephen King dans son bouquin sur l'écriture (tu as noté que je l'avais donné en lecture obligatoire à mes étudiantes, donc pas de censure sur le sujet.)

Je ne vais pas m'étaler sur le sujet, parce qu'on pourrait en faire tout un billet de blog, mais il existe une opposition ancestrale entre ceux que l'on pourrait appeler les 'planificateurs' et les 'improvisateurs', les 'fil-à-plomb' et les 'fil-de-la-plume' (planners et seat-of-the-pants'ers en anglais).

Je suis tout à fait prête à croire qu'il existe des écrivains qui jamais ne planifient quoi que ce soit et partent sans savoir du tout où ils vont. De l'autre côté, il y a des gens qui ont chaque chapitre synopsisé. Moi, je pense être comme beaucoup quelque part au milieu: en général, je sais toujours comment ça va finir, et je sais grosso modo comment y arriver; au milieu, j'ai quelques grandes lignes, mais avec de la flexibilité. 

Ni trop fil à plomb, ni trop fil de la plume.

Image result for boucle d'or
c'est un peu l'approche 'Boucle d'Or' de l'intrigue
Mais pour des questions pédagogiques, dans un contexte d'atelier ou de cours, il me semble normal de mettre en avant l'approche plus structurée des scrupuleux bâtisseurs, des 'fil à plomb', plutôt que des 'fil de la plume'.

Et si ça ne leur convient pas, elles pourront toujours improviser.

L'intrigue 'Home-and-away'

J'en avais parlé longuement ici (re-merci, moi passé!), j'ai présenté brièvement à mes étudiantes l'intrigue type de la littérature jeunesse, le 'home and away' (départ de la maison et retour).

Je copie ci-dessous une petite partie de ce que je racontais à l'époque:

La maison, c'est un motif irréductible du livre jeunesse, et pourtant en réalité les récits qui s'y déroulent entièrement sont plutôt rares. Car en général, la structure typique de l'histoire pour enfants, c'est la suivante:


Maison --> Dehors --> Maison

Que l'on peut décliner en d'autres termes; confort --> aventure --> confort, intérieur --> extérieur --> intérieur, etc. Mais cette structure est littérale dans 90% des récits pour la jeunesse, et figurative dans le reste. Harry Potter y est extraordinairement fidèle, par exemple, et le retour annuel à la maison pourtant atroce des Dursley est même justifié par un élément central de l'intrigue.
Pictures of Home, Colin Thompson
Symboliquement, même des histoires comme Les bijoux de la Castafiore ont cette structure. Car même si l'intrigue se déroule intégralement à Moulinsart, celui-ci n'a justement plus le statut de maison: le château n'est soudainement plus le confortable home qu'il est d'habitude. Il est constamment assiégé par des éléments extérieurs - les romanichels, la Castafiore, Séraphin Lampion et sa clique, et même le téléphone et la télévision; il devient dangereux (la marche cassée qui invalide le capitaine, la guêpe qui le pique); il semblerait qu'il y ait un intrus qui vient y voler des choses. La maison est symboliquement détruite.

Il est donc question dans toute la BD de faire regagner à Moulinsart son statut de maison. La fin, avec le départ de tous ces intrus, la solution du vol, etc, salue le retour à la maison de Tintin et du capitaine, alors qu'ils ne l'avaient en fait jamais quittée physiquement - seulement symboliquement.

Le motif de la maison en littérature jeunesse est historiquement fortement 'genré' - les livres 'pour filles' et les livres 'pour garçons' n'ont la même conception de l'espace domestique et de cette structure maison --> dehors --> maison, parce qu'ils ne remplissent pas la même fonction.

Pour lire la suite c'est là. 

Présentation des livres

Après cette première partie du cours, chacune des étudiantes a présenté l'intrigue d'un livre jeunesse. Je savais qu'elles n'arriveraient pas à se contenir sur 5 minutes et que moi non plus je n'arriverais pas à me retenir de faire plein de commentaires, donc évidemment ça a duré super longtemps. Voici une petite sélection des livres qu'elles avaient choisis. Comme vous voyez, il y avait une sacrée variété en termes de genre et même de médium:

Image result for robert swindells stone cold
roman pour ados

Image result for we dig a hole klassen
album pour petits
Image result for american born chinese
roman graphique
Image result for apple and rain
roman jeune ado
Image result for harry potter book
la bible
J'étais assez impressionnée par la variété des choix, honnêtement, et leurs présentations étaient très compétentes, faisant appel aux formules rencontrées dans les textes lus en préparation, et avec des réflexions très intéressantes sur les moments où ça ne 'collait' pas. Les textes ados, surtout, étaient très difficilement assignables à des intrigues-type. On a discuté un peu de la définition que Nikolajeva fait de l'intrigue 'post-moderne', qui est justement non-prévisible structurellement parlant.

Celle qui avait préparé Harry Potter avait aussi fait une ravissante infographie sur papier, cartographiant très exactement toutes les étapes. C'était très utile d'avoir HP, d'ailleurs, parce que c'est un texte tellement parfait pour parler de ces questions d'intrigue - et tout le monde le connaît. On en a parlé bien 5-10 minutes, identifiant tous les éléments du texte de Nikolajeva.

On a donc discuté de tout cela théoriquement assez longtemps mais hélas c'était maintenant il y a trop de temps pour que je me souvienne exactement de ce que l'on a raconté. C'est dommage, c'était sans doute le genre de discussion qui bouleverse une existence, fait ressentir des émotions inconnues et profondément humaines, et suspend le cours de l'univers pour toujours. You had to be there.

Ah, je me rappelle quand même que, une fois n'est pas coutume, je leur ai confié quelque chose sur mon travail en cours (d'habitude je ne leur parle jamais de mes propres écritures). Il se trouve qu'ironiquement j'étais en pleine réécriture de mon prochain roman ado chez Sarbacane (more on that soon), et que pour celui-là j'ai eu un ENORME boulot structurel post-écriture du premier jet. Je sortais donc de semaines de souffrance, et je me suis confiée à mes étudiantes sur ce sujet, et c'était un grand bonheur de se sentir aussi bien entourée, de voir tous ces regards compatissants, ces mines encourageantes, ces...

OK elles en avaient rien à foutre, narmol. Mais laissez-moi rêver.

Intrigues secondaires

On a ensuite brièvement parlé des intrigues secondaires. Je suis personnellement très fan des intrigues secondaires et pour moi, notamment en littérature jeunesse, c'est vraiment une épice délicieuse, surtout quand de nombreuses intrigues secondaires viennnent élégamment se nouer entre elles lors du dénouement.

Image result for azkaban book
masterclass
 Vous allez dire 'mais elle nous gonfle celle-là avec son Harry Potter!' et vous ne serez pas DU TOUT les seul.es (essayez d'avoir une conversation sur le sujet avec n'importe quelle personne qui m'a connue ado), mais là je vous jure, si vous voulez savoir comme une intrigue secondaire de ce genre s'envisage à la perfection, jetez juste un oeil au troisième livre de la saga. Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban est vraiment un festin d'intrigues secondaires essentielles à la résolution de l'histoire. Entre les drôles de boules de Lupin (hhoooo tout de suite, toi!), le chat Pattenrond qui traumatise le rat Croûtard, Sirius Black qui s'échappe, Hermione qui apparaît bizarrement à des endroits où on ne l'attend pas, Buck l'hippogriffe, le Saule Cogneur, les Détraqueurs, les Patronus, les Animagus, la Carte des Maraudeurs... ET TOUT CA QUI SE RETROUVE ENSEMBLE LORS DES TOUTES DERNIERES SCENES MAIS GOODNESS GRACIOUS COMMENT ELLE A FAIT POUR QUE CA SOIT AUSSI PARFAIT PLEURONS TOUS UN BON COUP ET SACRIFIONS UNE LOUTRE A LA DEESSE J K RO-

Ohpardon j'ai dit ça à voix haute? Ahem. Reprenons. Oui, donc, euh, jetez un oeil, si tu veux bien.

On a ensuite parlé des termes suivants: cliffhanger, ironie tragique, flash-back, flash-forward, et 'red herring', le fameux 'hareng rouge' qui veut dire un instrument de l'intrigue qui est présenté comme étant 'la' réponse ou 'the' élément crucial et qui en fait ne l'est pas (un leurre narratif, donc).

Tous ces termes définissent des astuces narratives permettant de créer du rythme, des beats comme on dit en anglais, des battements, disons, qui vont propulser l'intrigue vers l'avant ou au contraire la ralentir.

Ce ne sont pas des éléments structurels indispensables au synopsis, et donc ils peuvent être insérés dans l'histoire a posteriori, lors du retravail. C'est le cas aussi, me hâté-je de préciser, pour la plupart des intrigues secondaires, même celles qui semblent hyper importantes. Je crois beaucoup à l'intuition de dernière minute, le coup du 'hé, je sais! elles pourraient trouver la clef de cette porte grâce à tel ou tel élément que je pourrais réinsérer depuis le début, par petites touches, et en faire une intrigue secondaire très développée alors qu'elle n'existait pas avant.'

J'ai eu recours à ce genre de choses très souvent dans ma série des Bibi Scott (Sesame Seade), qui pourtant sont des intrigues policières assez complexes. C'est tout à fait possible de faire des changements structurels majeurs après le premier 'jet' de l'écriture.

ma Bibi!!!!
Bon, c'est possible, mais pas forcément confortable ni facile, évidemment.

Atelier

On est ensuite passées à l'atelier. Il s'agissait de reprendre l'image de la dernière fois, le beau Sorolla. La consigne était d'imaginer une intrigue potentielle, basée sur un conflit soit de personne contre personne, soit de personne contre nature, soit de personne contre soi-même (trois modèles présentés par Nikolajeva dans son texte).



J'avais prévu de leur faire faire cet exercice seules mais finalement je les ai laissées le travailler en binôme parce qu'il restait beaucoup moins de temps que prévu.

Les résultats ont été assez intéressants. D'un côté, j'ai été surprise par la rapidité avec laquelle elles ont échafaudé des intrigues entières. Tous les groupes avaient une intrigue qui se tenait. D'un autre côté, les intrigues étaient - comment dire. Il serait faux de dire qu'elles étaient peu imaginatives, ou trop formulaïques - il y avait des aspects très originaux - mais en fait je dirais qu'elles manquaient d'âme. Aucune des intrigues ne sonnait comme quelque chose qui méritait vraiment la peine de l'écrire. Dans la formulation comme dans la présentation, on voyait qu'elles avaient pris l'exercice exactement comme il était, c'est-à-dire un exercice entièrement fonctionnel, sans aucune perspective d'écriture ou d'investissement émotionnel.

Ce n'est pas étonnant, évidemment, et je ne sais pas trop quoi faire l'année prochaine pour que ce soit différent. Normalement, dans les ateliers d'écriture que je mène, je ne fais des exercices d'intrigue que sur des projets dont les élèves sont déjà 'propriétaires', pour ainsi dire - chacun.e développe une intrigue, un synopsis, etc., pour le projet qu'ils et elles désirent véritablement écrire jusqu'au bout. Mais dans le cadre de ce module c'est impossible de garantir cela après 5 semaines de cours. Ce genre d'exercice d'intrigue 'à froid' est donc à la fois nécessaire, et totalement artificiel.

Je dirais que c'était dans l'ensemble une bonne session, avec une super analyse d'intrigue de leur part et des débats sur de jolis concepts - mais l'exercice n'est pas satisfaisant et je voudrais le changer l'année prochaine.

Je les ai laissées partir avec un exercice ultra difficile pour la semaine suivante. Lequel? Vous le saurez bientôt.