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jeudi 26 juillet 2018

A distance!

Tu y crois, toi, que ça fait depuis le 16 mai que je n'ai rien écrit sur ce blog? Je promets que je n'ai pas chômé depuis, c'est sans doute ce qui justifie cet ingrat abandon. Je vais m'y remettre, je le jure, car j'ai dix mille news en attente.

Dont celle-ci...


L'école Les Mots, ça vous dit quelque chose? C'est une école d'écriture fondée par Elise Nebout et Alexandre Lacroix, et j'avais déjà eu l'occasion de faire des ateliers d'écriture là-bas l'année dernière.  Les locaux, dans le 5e arrondissement de Paris, sont supersublimes et mégabienplacés, mais imagine que tu es, comme moi, une femme heureuse et épanouie, et néanmoins résidente de la grande province de Tréloin-sur-Paparisienne? Comment tu fais?

Eh bien, ils ont pensé à tout. On vous propose un atelier d'écriture à distance, de 10 semaines, entre le 27 août et le 29 octobre de cette année. 

En voici la description:

UN ATELIER À DISTANCE, COMMENT ÇA MARCHE ?
C’est simple : chaque lundi, vous recevez dans votre boite email un exercice d’écriture proposé par Clémentine Beauvais, autour du thème qu’elle a choisi, « Ecrire l'enfance ». L’exercice, portant sur la prose et la narration, est à faire chez soi. Il s’agit donc d’un atelier où l’on écrit quand on veut, dans le train, tard la nuit, tôt le matin… mais en solitaire. Le vendredi, vous envoyez votre texte et Clémentine vous fait un retour personnalisé sur les points forts et les points faibles du texte, en vous donnant des conseils pour la suite. L’idée étant bien sûr de progresser… Par ailleurs, à travers un groupe Facebook, vous pouvez partager vos textes avec les autres participants de cet atelier à distance, et lire les leurs, rejoignant ainsi la petite communauté des « élèves » de Clémentine.

Et mon atelier à moi, il est sur ce sujet-là, qui m'intéresse un peu, comme vous le savez:

ÉCRIRE L'ENFANCE

« Un soir, Max enfila son costume de loup. Il fit une bêtise, et puis une autre...»
(Max et les Maximonstres, Maurice Sendak)
« Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. »
(L’Opoponax, Monique Wittig)

Essayer d’écrire l’enfance, c’est toujours louvoyer entre deux écueils : l’un, une mauvaise imitation d’une voix enfantine, faussement légère, pseudo-naïve ; l’autre, une voix didactique, adulte, surplombante et donc… plombante. Qu’on ait pour lectorat principal des enfants ou des adultes, rendre avec justesse la complexe simplicité de cette singulière époque de la vie est un colossal – et passionnant – défi d’écriture.
C’est le défi fixé par cet atelier d’écriture de dix semaines, où l’on tentera de se hisser à la hauteur littéraire de l’enfance, et de trouver une ou des langues pour dire ce qui est in-fans – étymologiquement, sans langage – avec des exercices visant à l’écriture de textes jeunesse, ‘vieillesse’, ou les deux à la fois.


Venez donc suivre l'atelier si le coeur vous en dit et si la motivation y est: il va falloir écrire! Le nombre de places est très limité. Vous pouvez vous inscrire, et lire tous les détails supplémentaires, à ce lien!

A bientôt peut-être,

Clem

lundi 22 août 2016

Les amitiés féminines en littérature jeunesse

Je viens de finir les deux premiers livres de la saga napolitaine d'Elena Ferrante, L'amie prodigieuse et Le nouveau nom, qui m'avaient été recommandés par un très grand nombre de personnes. Je n'ai pas été aussi passionnément enthousiasmée que d'autres, mais j'ai quand même beaucoup apprécié cette fresque historique et je suis heureuse qu'elle ait trouvé un lectorat international.


Un détail cependant qui m'interpelle, c'est le nombre de gens qui m'ont 'vendu' la saga en me disant 'Je n'ai jamais vu d'amitiés féminines aussi bien décrites en littérature'. C'est un argument que l'on retrouve d'ailleurs dans les nombreuses chroniques du livre que j'ai pu voir. Notamment, l'une des personnes qui me l'a recommandée a dit avoir trouvé extrêmement original le tout début du premier tome, où l'amitié entre les deux petites filles est longuement décrite, avec ses tourments et ses plaisirs.

Extrêmement original? En littérature générale, peut-être. En littérature jeunesse, pour enfants et pour ados, les amitiés féminines, ça fait un bail qu'on est sur le sujet.

Attention: je ne voudrais pas exagérer le phénomène; il est absolument évident qu'on n'a pas assez de personnages principaux féminins en littérature jeunesse (comme en générale); qu'on manque de portraits forts et nuancés de fillettes et de jeunes filles, et de leurs relations, notamment amicales; qu'on souffre d'une surabondance de personnages féminins caricaturaux, de jolies crétines et de moches mesdemoiselles-je-sais-tout, etc.

et d'une gigantesque quantité de livres où on a un seul personnage féminin intelligent, qui n'est donc amie qu'avec des garçons; puisqu'elle est intelligente, elle a le droit
oui oui, toi aussi, Pullman. J't'aime quand même, va.
 
Mais on a aussi depuis longtemps d'excellents livres qui dépeignent avec nuance et ambiguïté les relations amicales entre (très) jeunes filles. Il y a chez Ferrante des descriptions vraiment fortes et bien vues des amitiés-amoureuses, entre haine, jalousie, admiration et adoration - mais de nombreux/ses auteur/es jeunesse ont aussi beaucoup montré à quel point ces amitiés féminines, en particulier chez les jeunes filles, pouvaient être complexes, destructrices, extatiques et dévorantes.

Le personnage de Lila m'en a rappelé beaucoup d'autres - pas en 'littérature générale' (alias, en littérature vieillesse) - mais en littérature jeunesse. Ce n'est pas pour dénigrer Ferrante que je dis cela, évidemment, et je ne suis pas du tout en train de dire que la saga napolitaine est une saga 'pour enfants' (ou ados). Mais pour ce qui est de la description de l'amitié, elle rejoint en bien des endroits une réflexion qui existe déjà en LJ.

Ce n'est sans doute pas une coïncidence quand on considère qu'une majorité d'auteurs jeunesse sont des auteures (non pas qu'on ne puisse pas écrire des amitiés féminines en étant un homme), et que nombre d'auteur/es jeunesse sont en contact quasi-quotidien avec ces jeunes amitiés, à travers enseignement, messages de jeunes lectrices, et rencontres scolaires.

Je citerai quelques exemples qui me sont venus à l'esprit en lisant Elena Ferrante; donc une liste totalement personnelle de livres jeunesse qui selon moi proposent des représentations d'amitiés féminines, soit entre toutes petites filles, soit entre plus jeunes filles, équivalentes en intérêt et en nuance:

 
Mon amitié avec Tulipe, d'Anne Fine, un roman cultissime sur une amie... prodigieuse, en cela qu'elle est hypnotisante, capricieuse, imprévisible, dévastatrice. Le roman va extrêmement loin dans sa représentation de l'amitié entre jeunes filles, ses aspects érotiques, sournois et brutaux. Avec en sous-texte l'importance de la réputation, pas seulement au sens simple du gossip qu'on attribue si souvent à tort aux jeunes filles comme étant l'essence de leurs vies (!), mais au sens plus large de ce qui nous suit dans notre existence, s'accroche à nous, parfois injustement, et se retrouve dans le regard des autres.  
 
On pourrait citer tout Jacqueline Wilson, mais Une amie d'enfer m'a toujours frappée comme étant l'un de ses textes les plus intéressants dans sa représentation d'amitiés entre filles. Au départ, c'est une histoire toute simple d'opposés qui s'attirent: la jolie rebelle, kleptomane et instable Tanya, et la chouchoute des profs mal dans sa peau Mandy. Mais il y a beaucoup de choses qui compliquent et nuancent cette relation, dont l'influence du traumatisme subi par Tanya, des sentiments d'abandon et de jalousie qui passent fluidement de l'une à l'autre alors que tour à tour elles s'envient mutuellement, se punissent l'une l'autre, se réconcilient, etc. 

 
Je ne sais pas combien de fois j'ai parlé sur ce blog de Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel, mais il bien faut en reparler! Alors que les deux livres ci-dessus se focalisent (comme ceux d'Elena Ferrante d'ailleurs) sur un seul 'couple amical', quatre filles et quatre garçons, ça fait un bon tas de combinaisons possibles... et dont de très nombreuses sont réalisées. C'est vraiment un roman exceptionnel dans ce qu'il représente, avec énormément de générosité et de nuance, des mille et une manières dont les adolescents peuvent 'être ensemble' à quinze ans. 


Avec Dysfonctionnelle, d'Axl Cendres, on a une amitié-amoureuse qui évolue, s'adapte, se modifie, se complexifie, et qui doit se heurter - comme d'ailleurs dans la saga napolitaine - à des différences sociales particulièrement bien observées et dont les frustrations et les difficultés sont magistralement représentées. 

J'ai aussi pensé à Tête de melon, un roman de Mary Downing Hahn que j'ai relu mille fois étant petite, qui m'a tout l'air d'être épuisé maintenant - mais qui décrivait aussi avec énormément de pertinence les relations entre une jeune fille 'cassée' par une mère déserteuse, et une autre venue d'une famille très chrétienne.

Avec ce livre comme avec certains de ceux du dessus, c'est important d'insister sur le fait que ce sont des romans presque entièrement psychologiques; 'il ne se passe rien de spécial' à part l'amitié entre ces deux filles, et on a donc énormément de place pour la raconter et y réfléchir - c'est l'objet central du livre. 

Je trouve cela intéressant de constater à quel point ces livres jeunesse ne font pas que représenter ces amitiés, ils y pensent, ils théorisent l'amitié; les personnages féminins sont très souvent dans l'introspection et l'analyse. On peut d'ailleurs leur reprocher cette psychologisation et ce manque d'action, qui peut donner l'impression que les personnages féminins n'existent que par leurs états d'âme et leur langage. Mais ces récits, si l'on s'intéresse à leur portée éducative, fournissent des clefs extrêmement précieuses aux jeunes filles qui sont en train d'apprendre à naviguer ces relations complexes dans la réalité. Et si l'on s'intéresse à leurs aspects esthétiques, ils encodent de manière souvent belle et subtile des faits psychologiques complexes. 

Il ne faudrait pas non plus oublier les classiques, comme Les Quatre Filles du Docteur March (d'ailleurs abondamment cité chez Ferrante), Claudine à l'Ecole/ Claudine à Paris, voire même Les petites filles modèles, qui pour son époque est remarquablement lucide sur les relations entre fillettes. J'ai aussi exclu les récits de relations sororales en littérature jeunesse: Apple and Rain ou One de Sarah Crossan, A nous deux de Jaqueline Wilson (encore), Deux pour une d'Erich Kastner, je suis sûre que j'en oublie des tas d'importants. Je n'ai pas non plus inclus, mais j'aurais pu, le Journal de Georgia Nicholson de Louise Rennison, et les très nombreuses variations plus 'girly' ou humoristiques sur le thème de l'amitié entre filles - du Club des baby-sitters à Quatre filles et un jean - qui, si on prend la peine de s'y pencher, ne se résument pas à l'échange de conseils maquillage.


Je soupçonne également qu'il doit exister en littérature 'vieillesse' de très nombreux autres portraits d'amitiés féminines extrêmement intéressants - mais je me demande s'ils ne seraient pas en littérature de genre - romans historiques et romances, en particulier? ce ne sont pas des genres que je lis souvent, mais je serais curieuse de savoir si les lecteurs/trices de Ferrante qui sont aussi des consommateurs/trices de littérature de genre ont trouvé que Lila et Lenù leurs rappelaient d'autres héroïnes. 

Encore une fois, le but de cet article n'est pas du tout de minimiser la qualité des deux premiers livres de la saga de Ferrante, mais simplement de faire remarquer que certaines relations, personnages ou intrigues qui nous semblent invisibles en litté générale ont parfois été développées depuis longtemps dans d'autres littératures. Personnellement, j'ai des souvenirs très forts à la fois de mes amitiés féminines enfantines et adolescentes, et des très nombreuses lectures enfant/ado sur le sujet qui ont accompagné mon expérience de ces relations si particulières.

lundi 22 juin 2015

Ambassadeur/drice de la littérature jeunesse: Une idée à piquer aux Anglais?

Je suis la première à me plaindre de beaucoup de problèmes dans la vision qu’ont les Anglais de la littérature jeunesse actuellement et la production qui s’ensuit, mais il faut bien leur reconnaître une chose: pour eux, la littérature pour enfants compte énormément. Quel autre pays au monde aurait fait référence à tant de classiques du livre jeunesse lors de sa cérémonie d’ouverture des J.O.? Même si l’âge d’or du livre jeunesse anglais est, selon moi, bel et bien passé, la Grande-Bretagne conserve un respect particulier pour les auteurs, illustrateurs et livres pour enfants.

exemple d'auteure jeunesse britiche, pris totalement au hasard

Et l’une des belles inventions de ce pays-là, c’est le Children’s Laureate, un poste créé par l’auteur Michael Morpurgo et le poère Ted Hughes il y a déjà plus de quinze ans. Le Children’s Laureate, c’est un/e auteur/e ou illustrateur/trice jeunesse qui, pendant deux ans de ‘règne’, devient ambassadeur/drice de la littérature pour enfants dans le pays.

Pour être élu/e, il faut être célébrissime: voici la liste des Laureates jusqu’à nos jours:

1999–2001:  Quentin Blake

2001–2003: Anne Fine

2003–2005: Michael Morpurgo

2005–2007: Jacqueline Wilson

2007–2009: Michael Rosen

2009–2011: Anthony Browne

2011–2013: Julia Donaldson

2013–2015: Malorie Blackman

Le nouveau Children’s Laureate, l’illustrateur Chris Riddell, a été élu le 9 juin dernier. Le poste est payé £15 000 par an, grâce aux sponsors (publics et privés); ce n’est pas énorme et constitue plutôt une sorte d’indemnisation, car pendant ces deux années le Laureate ne va pas pouvoir beaucoup écrire ou illustrer: son rôle est de représenter ses collègues, et la littérature jeunesse en général, dans les médias et sur le terrain - en intervenant dans les écoles, en participant à des jurys de concours, et en lançant des ‘campagnes’.

Chris Riddell, l'actuel Laureate (Wikimedia Commons)

Attention, il n’est pas question de faire sa propre pub; de toute façon les Laureates sont bien trop connus pour avoir besoin de s’autopromouvoir. Le but est véritablement de soutenir le travail des créateurs/trices, des maisons d’éditions et des libraires et bibliothécaires, en se servant d’une figure de proue aussi connue que charismatique.

Chaque Laureate a, en général, une ‘campagne’ qui oriente son règne. Malorie Blackman, la précédente Laureate, promouvait par exemple en particulier la littérature pour ados. Julia Donaldson, avant elle, avait fait campagne pour les bibliothèques, Anthony Browne pour le dessin.

L’élection de chaque Children’s Laureate est un événement médiatique d’une importance considérable. La nouvelle est dans tous les médias. Le ou la nouvel/le ambassadeur/drice est amplement interviewé/e, et son emploi du temps de ministre pour les 2 prochaines années commence directement à se remplir.

Imaginez ça chez nous (enfin, chez vous, parce que moi, j’habite en Angleterre…):

Claire Chazal, JT de 20h: Timothée de Fombelle, bonsoir!
T de F: Bonsoir!
CC: Vous venez d’être élu Ambassadeur de la Littérature Jeunesse en France. Qu’est-ce que ça fait de prendre la succession de Susie Morgenstern, Pef, Marie-Aude Murail et Rébecca Dautremer, entre autres?
T de F: Je suis très ému qu’on m’ait confié une telle responsabilité, et je veux d’ailleurs rendre hommage au travail de mes prédécesseurs, grâce à qui nous avons désormais acquis un Ministère de la Littérature Jeunesse, une statue géante de Marlaguette place Vendôme, et des subventions considérables aux auteurs et illustrateurs jeunesse ainsi qu’aux éditeurs.
CC: Quelle sera votre campagne en tant qu’Ambassadeur?
T de F: Je militerai pour la création d’un arbre-monde plein de bouquins dans toutes les villes de France, dans lequel aller se réfugier pour bouquiner quand on en a ras le bol d’entendre parler de l’Etat Islamique et du FMI. 
CC: Comment allez-vous gérer tous vos nouveaux dossiers?
T de F: Il est déjà prévu que j’embauche Nathan Lévêque et Audrey Tribot pour m’aider.
CC: Très bien. Nous sommes rejoints dans ce studio par le petit Jean-François Copé, de la ville de Meaux, qui voudrait que vous lui lisiez Tous à poil en faisant des voix différentes.
T de F: Avec grand plaisir.
Ce serait quand même plutôt très cool. Je vous laisse méditer ces bonnes paroles, et on se retrouve de l’autre côté de la crise financière/ existentielle/ climatique pour en discuter plus sérieusement avec les autorités compétentes. (Faut garder espoir dans la vie.)

Bises bruineuses d’un Cambridge tropical!

mercredi 6 mai 2015

Lire dans les pensées des enfants

Quand j’étais petite, j’étais convaincue que ma mère pouvait lire dans mes pensées. C’était une conviction un peu étrange, parce que je savais qu’en théorie ce n’était pas possible, et pourtant c’était un fait empiriquement prouvé. Elle savait toujours quand je mentais, quand je n’étais pas vraiment malade, quand j’avais en effet sommeil, quand je mangeais par gourmandise et non pas parce que j’avais faim, etc.

Ses dons de télépathie étaient absolument flippants. Par exemple, une fois, je devais avoir 7 ou 8 ans et je revenais d’une semaine passée avec ma tante, qui venait d’adopter un petit chaton. J’adorais les chats, et j’avais donc passé toute la semaine à jouer avec le chaton, dont je savais très bien qu’elle grandirait très vite et qu’elle serait la prochaine fois un grand chat qui peut-être - horreur - m’aurait oubliée.
ma vision des chatons à l'époque
J’étais donc écrasée de tristesse en rentrant chez mes parents. Ma tante m’avait déposée en bas de l’immeuble; à peine lui avais-je dit au revoir que j’avais éclaté en sanglots. Comme j’étais non seulement une chochotte mais aussi extrêmement orgueilleuse, je ne voulais pas que mes parents sachent que je pleurais à cause du chaton. Donc, en arrivant en haut de l’immeuble, j’avais prétendu que je devais mes flots de larmes à une chute dans les escaliers. Ma mère m’avait consolée comme il se doit:

“Pauvre choupette! Tu t’es fait mal?” (bisous, câlins, etc)
[moi: oui, horrible, je souffre le martyre, etc]
La télépathe: “Mais c’est aussi que le petit chat va te manquer, hein?”

Complètement abasourdie par cette lecture éhontée de mes pensées les plus intimes et, me semblait-il, les plus honteuses, j’avais ajouté cette anecdote au flot de micro-confirmations que ma mère était en effet capable de voir dans ma tête.

Une autre fois, en vacances à la montagne, j’étais allée me promener avec mon oncle. Soudain, un petit chien - minuscule - s’était mis à me courser en jappant comme un imbécile. A l’époque je détestais les chiens autant que j’adorais les chats, et j’avais eu très peur. Mon oncle avait raconté l’épisode (sans se moquer de moi) le soir au diner.

ma vision des chiens à l'époque

La nuit suivante, j’avais fait un cauchemar: le petit chien minuscule revenait me poursuivre avec ses jappements horribles. Etant, comme précisé plus haut, extrêmement chochotte, je m’étais levée pour aller squatter le lit de ma mère en geignant que j’avais fait un cauchemar.

“Pauvre choupette! [j’étais souvent une pauvre choupette] Et c’était quoi ce vilain cauchemar?”
Etant, comme précisé plus haut, extrêmement orgueilleuse, il était hors de question de raconter que j’avais rêvé être coursée par un tout petit chien. Donc j’avais un peu embelli la, heu, réalité onirique: “J’ai rêvé que j’étais poursuivie par un énorme chien!”

Et là ma mère m’avait clouée sur place en disant: “Mais enfin, ma puce, c’était un tout petit chien!”

Evidemment, j’ai compris plus tard qu’elle faisait référence à l’épisode de la veille - mais pour moi à l’époque, elle faisait référence à mon cauchemar même, auquel elle avait clairement assisté directement dans mon cerveau.

Comme j’étais sûre/pas sûre que ma mère était capable de lire dans mes pensées, j’avais élaboré une sorte de pratique superstitieuse bizarre de défense psychique. Dans mon imagination, ma mère pouvait seulement déployer ses dons de surveillance télépathe foucaldienne si on touchait la même ‘surface’. Donc par exemple, si on était assises à table et qu’on touchait toutes les deux la table, elle pouvait lire dans mes pensées. Mais si j’enlevais mes coudes de la table, bim! dégoûtée la mère, plus d’accès à mon cerveau (le sol ne comptait pas comme ‘surface’).

Il y avait des zones d’ombre: pouvait-elle lire dans mes pensées dans la voiture? Dans un avion? Sur des sièges de cinéma, où chaque siège est distinct mais relié? J’étais sûre/ pas sûre que oui.

Avec le temps, j’ai arrêté de croire/ pas croire à ce fait indubitable, mais une fois, quand j’avais treize ans, alors que je faisais tranquillement un truc dans la cuisine en sifflotant, ma mère m’a dit: “Qu’est-ce qu’il y a, t’es amoureuse?”

J’étais évidemment amoureuse, étant donné que j’avais treize ans, mais cette fois-ci c’était le Vrai Amour Réel, un amour total, impérissable et pour la vie, dont le sublime objet était un garçon dont j’avais gravé le prénom sur ma règle avec mon compas. (Malheureusement le mec en question ne connut jamais mon prénom à moi, vu que je me cachais sous un rideau de cheveux en rougissant comme un poivron à chaque fois qu’il s’agissait de traverser un couloir dans lequel il rigolait avec ses potes.)
ma vie telle qu'elle n'était pas
Bref, là j’avais eu un moment de WTF Mé KOMAN ELLE LE SAIT et une réactivation brutale de la superstition enfantine.

Comme, donc, bis repetita, j’étais très orgueilleuse, j’étais partie en marmonnant que n’importe quoi d’abord.

Maintenant que je suis très grande, les dons de télépathie de ma mère n’ont pas faibli mais j’ai une approche un peu plus rationnelle du phénomène. Et en attendant, j’ai développé moi-même une certaine capacité à lire dans les pensées des enfants. Comme beaucoup d’auteurs jeunesse ou de profs peut-être, on voit tellement d’enfants qu’on finit par cerner assez bien lesquels pensent quoi à quel moment.

Quand il y a des timides au fond de la classe dont tu vois qu’ils meurent d’envie de poser une question, en fin d’heure, tu leur dis d’un ton dégagé, “Et toi, tu n’aurais pas quelque chose à dire?” et là on reconnaît sur leur visage la même expression perplexe qui était la mienne à l’époque: “Mais comment elle le sait?”

A Noël dernier, ma petite filleule de quatre ans et demi nous faisait le coup de pleurnicher pour je ne sais plus quelle excuse bidon alors qu’il était très clair qu’elle était juste triste de devoir partir de la maison familiale après les fêtes et de quitter cousins, cousines, parrain, marraine, grands-parents et oncles et tantes. J’étais très tentée de lui dire “C’est surtout que tu es triste de partir, non?”

Mais finalement ça ne me regarde pas, car même si c’est évident, ça reste son choix de ne pas nous dire ça et de nous faire croire que c’est autre chose.

Hier mon confrère Antoine Dole a publié sur son mur Facebook une lettre qui lui a été envoyée par des jeunes ados, adressée aux ‘auteurs jeunesse’ en général. Je ne vais pas la reproduire ici car il ne l’a pas rendue publique, mais c’est une lettre assez touchante où les élèves remercient les ‘auteurs jeunesse’ de verbaliser leurs angoisses, leurs désirs etc.

Mais jusqu’où? J’ai eu récemment une expérience un peu chaotique où j’ai dû déchiffrer (avec l’aide et le soutien de mes potes auteur/es et bibliothécaires, merci!) les intentions d’un ado. Est-ce qu’il me lançait un appel à l’aide, ou pas? Qu’est-ce qui se passait véritablement dans sa tête? Notre conclusion, peut-être erronnée, a été que l’ado n’aurait pas bien accueilli une ‘verbalisation’, ou une clarification, une extrapolation par l’adulte de ce qui se passe - peut-être - dans sa tête.

J’ai toujours du mal avec ces bouquins de self-help de parenting américains où il faut toujours essayer de reformuler pour le gamin ce qui lui est censé lui arriver, essayer de deviner, de comprendre et de verbaliser. C'est parce qu'évidemment, ce n'est pas toujours facile. On fait grand cas de la difficulté à savoir ce que les enfants ressentent.

Il y a un passage génial de Colette dans La maison de Claudine, où elle est angoissée parce que sa fille coud, et quand elle coud, ‘Elle se tait, elle… Ecrivons donc le mot qui me fait peur: elle pense.’ … ‘Elle pense “à gros bouillons”’. Les adultes ont peur quand il y a de la friture sur la ligne télépathique.

Mais il me semble que le problème n’est pas toujours que la psychologie de l’enfant est parfois opaque; le problème est aussi qu’elle est souvent transparente. Et ce n’est pas parce qu’on peut lire dans ses pensées qu’on doit forcément le faire.

samedi 25 octobre 2014

Souvenirs d'avant, et écritures d'aujourd'hui

Aujourd'hui, trois petites histoires, et quelques petites questions.

Histoire n°1: Le trou.

En bas de l'immeuble de mes parents, à Paris, là où j'ai passé la majeure partie de mon enfance, il y a un trou près du sol dans la grande porte en verre - une ouverture pratiquée, à l'origine, pour faire passer des tuyaux, mais assez grande pour qu'un enfant s'y glisse. Alors évidemment, quand j'étais petite, je passais très rarement par la porte. Souvent, j'étais déjà ressortie de l'autre côté alors que mes parents cherchaient encore leur clef - alors je leur ouvrais la porte de l'intérieur, couverte de poussière et très fière de moi.
Le temps a passé et j'ai arrêté, je ne sais pas pourquoi, de passer par le trou.
Un jour, je suis rentrée du collège et je me suis aperçue que j'avais oublié mes clefs. Pas de problème, me suis-je dit - il me suffit de passer par le trou. Mais évidemment, c'était désormais impossible - mes épaules étaient trop larges et le reste de mon corps aussi.
Ca ne m'a pas beaucoup attristée, il me semble, mais après coup, pendant plusieurs semaines, en y repensant, je me suis confusément posé la question - était-ce vraiment parce que j'avais grandi que je ne pouvais plus passer par le trou, ou était-ce parce que j'avais arrêté de passer par le trou que j'avais grandi?

Histoire n°2: La spatule.

Quand j'étais petite, j'avais une faim constante et dévorante. Mes rêves étaient remplis de nourriture: crêpes au Nutella, poulet à la crème, fromages. Je me retenais rageusement de sangloter si je jugeais qu'on avait servi quelqu'un d'autre plus copieusement que moi. S'il y avait un distributeur de bonbons dans le coin, j'avais du mal à me concentrer sur quoi que ce soit, surtout s'il vendait des Kinder Bueno. Le Kinder Bueno était mon chocolat préféré mais aussi une torture atroce, parce qu'à chaque carré il fallait faire le choix de le manger d'un coup (extase), ou de l'ouvrir comme une petite boîte et lécher la crème à l'intérieur pour faire durer le plaisir.
J'avais une amie dont la mère faisait d'exceptionnels gâteaux tous les jours. J'allais souvent chez eux en vacances, et mon amie et moi-même rôdions autour de la table de la cuisine comme des louves en attendant que sa mère ait fini de faire passer la pâte à gâteau, avec une cuillère en bois, du saladier au moule. On se jetait ensuite sur le saladier pour lécher le plat. 
Un jour, la mère de mon amie a acheté une spatule en silicone. Je n'avais jamais vu de spatule en silicone. 
Paralysées d'horreur, on a regardé l'odieux ustensile racler le saladier avec une efficacité consternante, en y laissant à peine deux ou trois maigres traînées de pâte. 
Chaque jour après l'arrivée de la spatule, au bord des larmes (j'en avais véritablement des vertiges de frustration), on a imploré sa mère de nous laisser un peu de pâte, mais elle semblait croire qu'un gâteau était fait pour être mangé cuit. 
On a élaboré le crime parfait. On a poussé la spatule jusqu'au fond du tiroir à couverts, et elle est tombée par-dessus bord, PLING! derrière le meuble, rejoignant sans doute une pile de cuillères, ciseaux et autres exilés du tiroir trop plein.
Les jours d'après, la cuillère en bois délicieusement inefficace a refait surface, et avec elle le léchage de plat. Et puis ils ont racheté une spatule.

Histoire n°3: Le château.

Ma mère était enceinte de ma soeur; je devais avoir cinq ans et demi, six ans. On avait un appartement minuscule et mes parents cherchaient un appartement un peu moins minuscule. Ils m'avaient dit combien ils voulaient dépenser pour le nouvel appartement (beaucoup plus que pour la maison Playmobil que je voulais), et je les 'aidais' en regardant les annonces dans les vitrines des agences immobilières.
 Un jour j'ai repéré une annonce pour un château à vendre. Un château! Et bien moins cher que ce que mes parents comptaient mettre dans le nouvel appartement. Un château avec des tourelles, un immense jardin et une forêt. 
J'ai écouté, sans vraiment comprendre, ma mère qui m'expliquait qu'ils ne voulaient pas de château, parce qu'ils voulaient vivre à Paris. J'ai fait remarquer que l'annonce disait que le château était proche de Paris. Ma mère a rigolé en disant écoute Clémentine, non, on ne va pas acheter de château. On va acheter un appartement à Paris.
 Je me souviens m'être dit, clairement, avec affolement, comme si cette soudaine révélation allait avoir une grande influence sur ma vie future, mes parents sont fous. Je vis avec des gens qui sont fous.

*** 


Maintenant j'ai trois spatules en silicone, et quand j'aurai enfin un boulot permanent je m'achèterai un appartement, ou une petite maison. Pas un château.
C'était 'nous' les enfants contre 'eux' les adultes à l'époque, c'était eux les bizarres et nous les normaux. Maintenant c'est un peu l'inverse - ces minuscules gens-là ne sont pas comme nous... Je n'ai plus du tout aussi faim. Je me souviens de cette faim, donc j'ai plus ou moins la patience de ne pas m'énerver absolument tout de suite quand ils chipent des morceaux de mozzarella dans la salade avant qu'elle n'arrive sur la table (arrhggg!!!!) ou quand ils font un caprice pour une glace.
Bien sûr, c'est génial de penser que je voulais vraiment un château. Génial, mais fou. 
Non? Qui est fou dans l'histoire? Je ne suis pas sûre de croire que les rêves d'enfants soient vraiment les plus purs, les plus vrais et les plus intenses. Quelque chose me dit (casquette d'universitaire) que cette idée est sans doute une jolie invention contemporaine...
Evidemment on peut écrire des histoires pour enfants d'après tous ces souvenirs, si intenses, et les écrire en faisant comme si on croyait vraiment, toujours, qu'il faut acheter des châteaux dans la vie et que tous les gâteaux doivent être mangés avant leur passage au four. 
Mais est-ce que ce serait vrai? Est-ce que ce serait honnête? Après tout... on ne fait plus ça, maintenant. 
Est-ce que ces souvenirs nostalgiques seraient vraiment nos histoires? 
Comment écrire pour les enfants, en ayant tellement changé? 
Faut-il écrire comme si on croyait vraiment qu'on peut encore passer par le trou? Mais ce serait laisser notre corps derrière nous, et tout ce qui l'a fait grandir...
 

samedi 13 septembre 2014

Ecrire pour les petits choux mignons avec des dents qui manquent

Ces jours-ci j'ai un petit bouquin anglichois qui sort, du doux nom des Royal Babysitters (les babysitters royales au cas où vraiment t'es pas doué en traduction). Je vous ferai remarquer que la duchesse de Cambridge elle-même a salué l'arrivée de ce petit bouquin en ayant l'extrêmement bonne idée de tomber enceinte d'un deuxième royal baby. Je précise que je n'ai rien à voir avec la conception de ce monarchique enfant, d'ailleurs je sais même pas comment on fait des trucs genre enfants, il paraît que c'est beurk.

faire un livre par contre c'est pas beurk faut juste taper sur des touches d'ordinateur jusqu'à ce que ça fasse des mots qui veulent dire quelque chose, ensuite tu les attaches en phrases et voilà fini

Donc ce petit bouquin marque, après mes Sesame Seade et aussi mon Pépix qui sort l'année prochaine, Carambolanges: L'affaire Mamie Paulette (où il est question d'anges et angéliquement illustré par Eglantine Ceulemans), un moment de ma cârrière littérâire fortement intéressant puisqu'il s'agit du passage de 'rhô là là Clémentine elle est sombre et politique' à 'aaaah enfin c'est doux mou mignon et chou avec des trucs où on rigole'. Je ne démens pas qu'il s'agit là d'un changement assez radical qui me ramène avec nostalgie aux lectures de mon enfance, entre Fantômette, Fifi Brindacier, Tintin, le Petit Nicolas, Tom-Tom et Nana et autres Bennett et Astérix.

ceci est un dessin mirifique d'Eglantine comme tous ses dessins d'ailleurs

Oh là tiens d'ailleurs! dis donc! je vous ai montré mon nouveau bracelet Fantômette? non? alors le voilà:
on a le droit d'être jaloux
 Revenons à nos moutons. Donc, ce billet concerne l'écriture pour les petits choux mignons avec des dents qui manquent, autrement dit les charmants mouflets que certains d'entre vous, chers lecteurs et chères lectrices, avez eu la bonne idée de produire énergiquement (j'imagine) il y a de cela sept à onze ans.


après bon il y en a certains qui sont un peu plus dérangés que d'autres, ex. ma soeur
Ce type de littérature s'appelle en Anglicheland 'middle grade fiction', et ce qui est intéressant c'est que ça décolle carrément en ce moment - non pas qu'on en écrive plus (il y en a toujours eu beaucoup) mais ce type de bouquin gagne enfin ses lettres de noblesse. Il faut dire que depuis des années, dans les pays anglo-saxons, les blogs spécialisés en littérature jeunesse et les grands prix se focalisent presque uniquement sur les albums ou les livres ados, avec un gouffre vertigineux entre les deux.

Mais il y a quelques mois, de nombreux auteurs ont commencé à faire valoir la 'middle grade fiction' ('MG' pour les intimes) comme une littérature essentielle, formatrice, pas seulement une littérature de transition. Les 'MG authors' du Royaume-Uni comme moi se regroupent désormais dans une antichambre de Twitter signalisée par son propre hashtag (#ukmg, #ukmgchat) et on a des rendez-vous secrets, par exemple à Londres ce samedi, avec notre propre poignée de main maçonnique.

En France, heureusement, il ne me semble pas que la situation de la fiction pour enfants de primaire soit aussi lamentable que dans les pays anglo-saxons. La plupart des blogs jeunesse chroniquent beaucoup de petits romans et de romans illustrés qui ciblent ces âges-là, vous ne trouvez pas? C'est mon impression en tous cas.

Puisqu'on est sur le sujet, voilà certaines choses top-secrètes que j'ai découvertes en commençant à écrire pour les enfants taille école primaire - et qui forment les joies et les contraintes de l'écriture pour les moyens-petits.
  • Comment ne pas se retrouver avec un bouquin 'pour les filles' ou 'pour les garçons'
Ca, c'est pour moi LE problème de la littérature pour cette tranche d'âge-là. Les livres pour les 7-11 ans, encore plus que pour les tout-petits ou les très grands, sont hyper divisés. Le truc classique:
- J'ai un petit neveu mais il va pas aimer vos histoires, là.
- Ben pourquoi pas? C'est des histoires de détective.
- Oui mais c'est une fille la détective, il va pas pouvoir s'identif-...raahhhhhgghhh-
- Oups pardon je vous ai arraché la tête par accident.
Le problème étant que même quand on dit et répète qu'on NE VEUT PAS UN LIVRE GENRé et qu'on écrit une histoire qu'on considère parfaitement dégenrée, l'éditeur dit oui oui bien sûr et au final on se retrouve quand même avec une couverture rose à paillettes ou bleu marine métallisé, et les chroniques se succèdent qui annoncent 'une histoire qui devrait plaire à toutes les petites filles' ou 'qui va enfin faire lire les petits garçons'.
alors que moi je veux des livres pour toutes les petites billes et tous les petits glaçons
Ca m'hallucine toujours que les éditeurs coupent volontairement 50% de leur lectorat potentiel de cette manière, mais cibler l'un ou l'autre genre est apparemment toujours une stratégie gagnante. 

Alors comment faire? Franchement, à part envoyer dix mille emails au moment de la couverture en disant retire le rose, enlève les fleurs, change la typo et bon Dieu mais ARRETE de dire aux journalistes que c'est pour les filles!!! , y a pas grand-chose à faire. Cela dit, j'ai été plus ferme avec les Royal Babysitters qu'avec Sesame, et ça a payé. Naïvement, j'avais cru que Sesame, étant une série de détective à 0% de girlytude, n'allait pas être classé en lectures pour filles. J'avais tort: une ligne de rose en haut de la couv et un personnage central féminin ont suffi à l'estampiller 'fille'. Avec les Royal Babysitters, j'ai demandé à ce qu'on centre le personnage masculin, à alterner bébés et monstres marins, et à ne mettre ABSOLUMENT PAS DE ROSE. La couv est bien plus neutre et le 'pitch' aussi.
  • On évite de commencer une histoire avec une fillette morte d'une attaque de bête sauvage
Dans la première version de Carambolanges, Nel, l'ange pilote de taxi qui fait la liaison entre terre et ciel pour accompagner les âmes défuntes jusqu'au Paradis (ou alors jusqu'à l'Enfer si c'est par exemple un criminel de guerre, une tueuse en série ou l'éditeur de Valérie Trierweiler), Nel, donc, allait chercher une petite fille de dix ans qui venait de se faire tuer par une bête sauvage dans les bois. Les deux s'engageaient ensuite dans une grande enquête pour savoir exactement ce qui s'était passé.

Or, il est apparu lors de ma première conversation téléphonique avec Tibo de Sarbacane (c'est bien, ça fait noble 'Tibo de Sarbacane' enfin il faudrait l'écrire 'Thibault' quand même) que ledit T. de S.  n'était pas à 100% chaud pour qu'on ait une héroïne de 10 ans qui s'était fait déchiqueter la moitié du cou. Malgré le fait que le bouquin préféré de T. de S. est American Psycho, c'était pas le bon contexte pour ce personnage.
pas pépixable en tant que tel
Alors qu'est-ce qu'on a fait? Tibo a suggéré de transformer la gamine de 10 ans en vieille dame de 93 ans. Non seulement on contournait le petit problème de l'héroïne gamine toute morte, mais en plus on avait un personnage beaucoup plus comique dans l'aventure (une mamie en taxi volant, c'est mieux qu'une petite fille en taxi volant). J'ai donc réécrit l'histoire entière, et l'innocent flirt de Nel et de la fillette s'est changé en relation avec une sacrée grand-mère.

En Angleterre les prescripteurs sont hyper sévères sur ce qui est acceptable ou pas en termes de violence, de mort et de souffrance dans les bouquins pour primaire. En gros, la violence imagée ou grotesque à la Tex Avery, ça passe; la violence réaliste, non. Dans mon Royal Babysitters, le roi envahisseur veut maintenant transformer ses ennemis en boulettes de viande (OK pas de problème), alors que dans la première version du manuscrit il voulait les éventrer (ouh là non).

Un jour une libraire m'a dit, à propos du premier Sesame Seade, qu'un parent lui avait dit que quand même, elle est très violente cette phrase: 'Je me suis dit que quelqu'un l'avait peut-être coupée en tranches comme une aubergine pour une ratatouille'.

Les comparaisons à base d'agression envers les légumes sont donc à proscrire.

  • Parent qui rit, parent à moitié dans ton lit
Enfin bon, j'ai pas spécialement envie d'avoir des moitiés de parents dans mon lit, merci bien (sauf toi, là au fond, pourquoi pas) mais ceci est LA stratégie gagnante: faire rire l'heureux géniteur.

J'imagine (n'étant pas dotée d'une tripotée de mini-moi) que de devoir raconter des histoires à ton mouflet à huit heures et demie du soir alors que tu as envie 1) d'aller raconter à ta moitié que ce connard de Dulac a encore eu une augmentation et pas toi, 2) d'aller lire la liste de trucs Buzzfeed que t'as vu en diagonale postée sur le profil Facebook d'un pote, 3) de noyer ta crise de la quarantaine dans un verre de quelque chose, ça fait que tu n'es pas extraordinairement motivé pour lire un chapitre de plus de Choupinet Loulou, le lapin blanc qui avait une toute petite queue en forme de boule de coton.
pensée secrète: "Si je trouve l'auteur je le tue"
Alors que si tu lis un truc où il y a des blagues juste pour toi, parent, hé ben t'es content et ensuite, à la sortie des classes, tu dis au père de Malo et à la mère de Lola que ce bouquin-là, il est rigolo alors allez-y prenez-le et cachez Choupinet Loulou sous un meuble. Donc oui, contrairement à pas mal de gens je pense qu'il n'y a pas de mal du tout à mettre des blagues d'adulte dans un bouquin pour enfants, surtout si le bouquin va probablement être lu par les deux à la fois (niveau CP/CE par exemple). Du moment que le parent n'est pas le seul à mourir de rire pendant que le gamin trouve ça puissamment ennuyeux, où est le problème?
  • De l'action, de l'action, de l'action
Quand on commence à écrire pour cette tranche d'âge, on s'aperçoit vite que de l'action, on peut en mettre partout: dans le corps du texte, évidemment, mais aussi dans les dialogues, dans les didascalies, dans les illustrations (les illustrations des Royal Babysitters par exemple font intégralement partie de la narration), dans les titres de chapitre, dans les onomatopées, même dans les descriptions des lieux et des personnages. On apprend à écrire 'en mouvement', avec élan, parce qu'il faut que l'aventure continue.

Au début, peut-être, on a quelques inhibitions parce que ce genre de récit ne semble pas assez 'psychologique' ou profond. Mais en fait, il peut tout à fait l'être, parce que même en étant constamment dans l'action on peut avoir...
  • ...des récits qui 'résonnent'
Vous vous souvenez de vos lectures à cet âge-là? Les relectures acharnées, pour la millième fois, dans le bain, dans un hamac, sous une table, dans la voiture? Pourquoi ça vous intéressait tellement, ces histoires de balades en forêt et de combat contre les méchants? Pas seulement parce que les scène d'action étaient bien décrites - mais parce qu'elles faisaient écho, symboliquement, à vos préoccupations enfantines.

L'arbre sans fin, Claude Ponti

Les bouquins pour cette tranche d'âge, même quand ils sont en apparence seulement pleins d'action et d'aventure, peuvent 'résonner' extraordinairement parce que ces péripéties symbolisent des processus de développement tout ce qu'il y a de plus psychologique. Les voyages, les monstres et les royaumes lointains, les forêts profondes et les combats d'épées remplacent en littérature pour les petits le discours indirect libre de la littérature pour les plus grands.
  • Des histoires 'totales'
Dans les livres pour enfants de primaire, il y a souvent, je trouve, une sorte de totalité narrative où la caractérisation des personnages est entièrement en phase avec l'histoire, qui elle-même est entièrement en phase avec le style, etc. Le livre fonctionne comme un microcosme où tout se tient: Fantômette est 'avec' Framboisy et 'avec' le style de Chaulet, il y a une espèce d'indivisibilité de ce genre de récits, très proche du conte même si le livre est résolument contemporain.

pas de Framboisy sans Fantômette, ni de Ficelle sans Boulotte
Alors évidemment, on a peut-être moins d'interstices, de désagréments, de disjonctions dans ce genre de livres que dans la littérature ado par exemple où rien ne se tient - où le protagoniste est rarement en phase avec son environnement, et le langage 'cassé' trahit les incertitudes de cette tranche d'âge-là. Mais pour les plus jeunes, c'est cette totalité que je trouve grisante et charmante, la totalité d'un monde qui se tient encore et où on explore et on joue avec des questions importantes, sans briser tout à fait encore la bulle qui le contient.

Bon j'en reste là, mais je compte sur vous, chers auteurs 'middle-grade', pour me dire en commentaire ce qui vous attire dans ce type d'écriture.