Affichage des articles dont le libellé est théorie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est théorie. Afficher tous les articles

mardi 19 novembre 2019

Le 'livre familial', un genre littéraire?

L'autre jour il m'est venu à l'esprit qu'au cinéma on parle de 'film familial', mais en littérature on ne parle pas ou très peu de 'livre familial'. Or je pense que le 'livre familial' existe, et même qu'il se pourrait bien qu'il ait des caractéristiques stylistiques, narratives, éditoriales, commerciales etc qui en fassent un genre littéraire à proprement parler.

Gainsborough
Ce terme serait tout à fait approprié pour des tas de livres généralement catégorisés 'jeune ado' ou 'junior' mais qui ont en réalité un lectorat qui s'étire de la toute petite soeur quand on lui lit à voix haute, jusqu'aux parents et aux grands-parents quand ils le piochent dans le sac de vacances, et chacun y trouve plus ou moins son compte, mais un peu différemment les uns des autres. Et particulièrement, pour le 'livre familial', ce lectorat transgénérationnel familial n'est pas vraiment accidentel, mais semble en quelque sorte interpelé comme (pluri)lectorat idéal; 'choisi' par le texte, par ses chicanes, comme dirait Barthes...

C'est venu parce que je me posais la question de ce que ça veut dire pour la théorie de la littérature jeunesse non seulement quand un livre est lu 'par toute la famille', mais quand il semble parfois que son lectorat implicite réside dans le cadre particulier, contenu, socialement et émotionnellement défini, de la famille. Et ça m'a soudain paru exactement la bonne étiquette. Depuis, j'y pense souvent et je réinterpréte certaines lectures à la lumière de ce terme.

Par exemple, la plupart des Timothée de Fombelle sont éminemment des 'livres familiaux', tout comme, évidemment, Harry Potter (au moins les trois premiers), mais aussi certains Roald Dahl - le trio Matilda, Charlie, James me semble le plus probant - et beaucoup de livres de Daniel Pennac, et puis plus récemment la série des Wells & Wong par Robin Stevens, les livres de Katherine Rundell ou d'Alexandre Chardin, Verte de Marie Desplechin et certains livres pour enfants de Marie-Aude Murail, là encore pas tous; Miss Charity oui, pas Babysitter Blues. Mme Doubtfire est un film familial, mais le livre d'Anne Fine dont il est tiré n'est pas du tout familial. Comment dire? il y a dans le 'livre familial' quelque chose qui semble tendre organiquement vers l'idéal d'être lu en famille ou par plusieurs membres de la famille séparément, même si cet idéal n'est pas forcément, dans les faits, réalisé... 
Attention, je ne veux pas du tout dire là que tout livre pour jeunes enfants est 'familial' parce qu'il a le potentiel d'être lu en famille, même si dans les faits il est très fréquemment lu en famille. Il y a plein de romans junior que les enfants adorent mais pas les parents, et qu'ils leur lisent quand même, ou jettent un oeil; c'est très bien comme ça, ils ont leur esthétique propre mais ce n'est pas forcément une esthétique familiale.

On utilise maladroitement d'autres termes. Le typique 'de 7 à 77 ans', mais qui est vague en fait, et donne l'impression que ça veut dire 'pour tout le monde', alors qu'en fait là je veux parler d'un '7 à 77 ans' de personnes qui se connaissent et s'aiment, et lisent ce livre ensemble (ou séparément, mais pour en avoir une expérience partagée) parce que, quelque part, ça participe à la fois de leurs interactions familiales et de leur goût personnel.

Je n'ai jamais aimé non plus le coup du 'c'est un livre universel' ou 'intemporel', parce qu'évidemment il n'y a rien de tel en littérature. Ce n'est pas pour rien que le terme 'livre familial', comme le 'film familial', se réfère à la famille, qui est une institution bourgeoise, codifiée, pleine d'idéaux, de peurs et de désirs, dont les valeurs souvent saturent le 'livre familial', et à la construction desquelles il participe activement.

Par exemple, je crois que le 'livre familial', comme le 'film familial', entretient un rapport principalement romantique à l'enfance et à l'adolescence, avec des thèmes de prédilection comme la nature, le voyage, la famille (of course) et la littérature; valorise la découverte et l'aventure, une certaine ouverture sur le monde libérale; une esthétique de l'émerveillement ou de la curiosité; est plutôt intertextuel/ interréférentiel et révérend envers les classiques; est stylistiquement d'un registre de langue plutôt élevé, l'esthétique stylisée, métaphorique, le ton spirituel et bienveillant, pas majoritairement cynique; l'humour à différents niveaux (du scatologique au pastiche); et suit des chemins narratifs plutôt bien balisés. Il a tendance à avoir une voix narrative bien définie, souvent une troisième personne focalisation interne, qui incite à la performativité et à l'oralité. Il est publié et distribué commercialement dans une tranche qu'on appellerait 'mid-brow' en Angleterre, c'est-à-dire ni snob ni littérature très commerciale, juste entre les deux.

Il est aussi 'familial' en tant que c'est le genre de bouquin qu'on recherche ou découvre principalement quand on a des enfants, tout comme on va voir les 'films familiaux' généralement que lorsqu'on a une famille. Et si d'aventure on tombe dessus alors qu'on n'a pas de famille, on a l'impression d'en être une lectrice incomplète, si vous voyez ce que je veux dire, comme c'est un chouïa étrange de regarder Maman j'ai raté l'avion toute seule ou d'aller toute seule au musée des Vikings à York. On aime et on profite, mais c'est comme s'il manquait quelqu'un, ou une situation, ou une institution, pour apprécier pleinement l'expérience.

Stylistiquement et narrativement, les attentes associées font qu'on dit souvent qu'un livre familial est 'un classique contemporain'. Mais ce que cela signifie en fait, je crois, c'est tout simplement que c'est une esthétique qui ressemble à celle d'autres livres du passé qui sont devenus des classiques parce qu'ils sont devenus des livres familiaux. C'est explicable si ça participe d'une série d'attentes génériques, même non formulées. Il y a des livres à l'esthétique familiale qui ne deviendront jamais des classiques (la majorité, évidemment). Ce sont ces attentes qui traversent le temps, constamment modifiées et réinterprétées, comme on a des attentes génériques avec le polar, la romance, la SF, etc. 

Je trouve ça intéressant de se dire que cette catégorie de livres, ce genre, existe un peu en lousdé. Pas tout à fait seulement jeunesse mais certainement pas adulte, il est défini pour partie par son lectorat potentiellement transgénérationnel et une lecture partagée. Il a des caractéristiques littéraires et commerciales qui épousent ces attentes mais ne cessent aussi de les remodeler, car un genre ne détermine par un livre ni un livre son genre, tout cela est dynamique et doit toujours être analysé dans son contexte éditorial, social etc.
L'intérêt de ce genre de termes ce n'est pas de créer encore une niche, une sous-catégorie, encore moins de les 'démystifier' ou de les 'juger', je précise. Ces termes-là, ce jargon, c'est seulement intéressant si on peut se dire 'tiens, ça change ma vision de tel ou tel livre si je le vois comme ça.' Ca permet aussi de grouper les textes différemment, ce qui est tout l'intérêt des études littéraires comparatives. Et enfin, de mieux connaître ces textes en s'appuyant sur d'autres taxonomies. Ici, par exemple, ça permet d'analyser de tels textes aux côtés de 'films familiaux', un genre beaucoup mieux connu - il existe déjà des études historiques, narratologiques, commerciales etc. sur ces oeuvres.

Le terme n'est pas utilisé en critique littéraire, mais finalement je l'entends assez souvent en salon ou en librairie. 'C'est un livre pour toute la famille', assure-t-on. 'Ca plaira au grand-père comme au petit-fils,' 'vous pouvez y aller pour le lire dans la voiture'. Dans les faits, on sait très bien de quoi on parle quand on dit ça. C'est du 'livre familial'. Qu'il se retrouve principalement catalogué en jeunesse fait sens, mais idéologiquement, littérairement et commercialement il est aussi autre part. 
Cet autrepart vaut la peine d'être théorisé parce qu'il parle fondamentalement de littérature, de plaisir du texte - mais vu par la lentille de la complicité intergénérationnelle familiale, cette relation intime, codifiée, ambiguë aussi, entre des personnes qui ne peuvent pas faire autrement que de se construire ensemble. Et qui, pour cela, de temps en temps, ont recours au littéraire - ce grand champ de partage.

mercredi 13 décembre 2017

Ecriture Créative, Session 7: Chronotopes

Episode précédent ici!

Ohmondieu mais ça fait looongtemps! oui, je sais, mais moi qui pensais que ce serait dur de garder le rythme pendant le trimestre, c'est en réalité hors trimestre que ça a été difficile... Après Montreuil, et plein d'autres choses dont je vous entretiendrai dans un prochain billet, j'ai eu du mal à me remettre dedans.

wi wi sa s'ait bien passer regarde s'est moi avec Sarah Crossan
Mais donc voici aujourd'hui et après-demain les deux billets finaux pour ce trimestre. 

Aujourd'hui donc, peut-être la séance la plus atypique de la première partie du module, sur le lieu et le temps du récit, et l'entremêlement des deux avec des questions de genre, et tout cela grâce à l'entremise du chronotope bakhtinien, dans une situation de classe inversée.

Du quoi dans le quoi avec une situation de what?

Vous allez voir. C'est parti!




Lecture et préparation

Les étudiantes avaient un gros boulot à faire, parce que cette session était entièrement menée par elles: situation totale de classe inversée, c'est-à-dire qu'elles devaient elles-mêmes préparer le contenu de la discussion, des exercices, etc., à partir de lectures obligatoires et d'autres conseillées.

Elles devaient lire:
  • Chapter 5, ‘Chronotope in Children’s Literature’ (p.121-152) in Nikolajeva, Maria. (1996) Children’s Literature Comes of Age: Toward a New Aesthetic, New York: Garland.
Oui, encore Nikolajeva. Je devrais être rémunérée par elle véritablement. Bon, elle a dirigé ma thèse de doctorat, c'est déjà pas mal. C'est pas ma faute si personne écrit mieux qu'elle en narrato jeunesse.

Les lectures additionnelles étaient:
  • Bakhtin, M. (1981). The Dialogic Imagination: Four Essays. Trans. Michael Holquist. Austin: University of Texas Press. Available online from the library. 
  • Bavidge, J. (2006). Stories in space: the geographies of children's literature. Children's Geographies, 4(3), 319-330.
  • Cecire, M. (ed.) (2015). Space and Place in children’s literature. Burlington: Ashgate.
  • Mackey, M. (1991). Ramona the chronotope: The young reader and social theories of narrative. Children's Literature in Education, 22(2), 97-109. 
  • Nikolajeva, M. (2000). From Mythic to Linear: Time in Children’s Literature. Lanham: Scarecrow. 
  • In the Routledge Encyclopedia of Narrative Theory: Chronotope; Space in narrative;  Temporal Ordering
Et voilà en quoi constituait la préparation:
  • Par groupes de trois, préparez un plan de discussion pour la session à partir du texte imposé, ainsi qu'un exercice d'écriture ou série d'exercices (15 minutes maximum) pour chaque groupe. 
  • Si votre groupe est choisi, vous mènerez une discussion de 45 à 50 minutes autour de la question: 'Qu'est-ce que le concept du chronotope peut apporter à notre travail d'écrivaines pour la jeunesse?'
  • Que votre groupe soit choisi ou non, votre exercice d'écriture sera utilisé dans la deuxième partie de la session.

Consignes et informations complémentaires:
Un plan pour une session se compose normalement d'une brève introduction récapitulant le concept central et la question du jour, puis un certain nombre de questions ouvertes à l'intention du groupe, soit posées directement soit en proposant d'en discuter en binômes. Idéalement, la discussion devrait être orientée selon un axe de réflexion particulier. Par exemple, vous pouvez orienter la discussion de manière à générer des consignes d'écriture; ou alors l'utiliser pour faire la critique de certains livres jeunesse, en analysant par exemple leurs différents chronotopes; ou alors vous pouvez décider de réévaluer certains concepts des dernières semaines à la lumière de celui-là. Vous devez vous assurer à tout moment que la classe est impliquée dans la discussion.

Les exercices d'écriture, comme les semaines précédentes, doivent être chronométrés, laisser assez de temps pour des retours de lecture, et les consignes doivent être précises. Vous avez une liberté entière concernant les consignes ou le type de texte que vous espérez voir vos camarades écrire - il n'est pas obligatoire que ce soient des textes entièrement rédigés, ce peut être des plans, des fiches de personnages, des cartes, etc. - si tant est qu'ils contribuent à l'écriture créative.
Sur ce, j'ai laissé mes pauvres étudiantes se débrouiller.

Le chronotope

Bon allez, comme vous êtes gentils comme du poulet rôti, je vais quand même vous en dire un peu plus sur le fameux chronotope et le pourquoi du comment de la raison pour laquelle je leur ai donné un exercice aussi difficile.
  • Je cherchais par cette session à les faire réfléchir sur le lieu et le temps des récits pour la jeunesse, en commençant aussi à prendre en considération le genre d'un texte (on parle ici bien sûr du genre littéraire, pas du genre, genre, 'théorie du genre'-genre).
  • Je cherchais également à commencer à les faire réfléchir de manière indépendante sur la manière dont des concepts de théorie littéraire peuvent les aiguiller dans leur création littéraire.
  • Et enfin je voulais qu'elles commencent à penser à ce qui constitue une 'bonne' consigne d'atelier d'écriture (c'est plus difficile que ça en a l'air! il faut que ce soit ni trop serré, ni trop lâche...)
Le chronotope est l'un des concepts centraux de l'oeuvre de Mikhail Bakhtine, qui est l'un des plus grands théoriciens de la littérature du 20e siècle. Je vous invite à faire des recherches poussées sur sa personne comme tout le monde, c'est-à-dire en lisant sa page Wikipédia, que je ne vais pas récapituler. Bakhtine n'a pas écrit sur la littérature jeunesse, mais Maria Nikolajeva s'en est chargée, ouf! - et elle a amené à la connaissance du public universitaire anglosaxon les principaux apports du sage Russe, ajustant ses trouvailles à la LJ, dont le concept du carnalavesque, de l'hétéroglossie, et, donc, du chronotope.

il a notamment beaucoup écrit sur Rabelais, tu sais l'auteur de Pantagruel et Gargantua, ces classiques que tu n'as jamais lus en entier, parce qu'en vérité c'est un peu relou?
Le chronotope, comme vous le savez très bien en bons étymologues que vous êtes, ça vient de temps et lieu (chronos et topos), intimement mêlés ensemble parce que selon Bakhtine, en littérature l'un ne va pas sans l'autre ni l'autre sans l'un. Bakhtine théorise l'unité temps-lieu comme indivisible, et comme élément narratif et générique crucial d'un texte littéraire. 

Pour simplifier: quand tu as un roman qui appartient à un genre donné, tu t'attends à une configuration spatio-temporelle précise; ou inversement, quand tu commences un roman qui te présente une configuration spatio-temporelle précise, tu vas créer des attentes narratives constitutives d'un genre en particulier.

Ca paraît très abstrait de ramasser genre, lieu et temps du récit tout ensemble, mais en fait c'est assez intuitif, et je pense qu'on parle souvent de chronotopes sans s'en apercevoir.


Quand je dis qu'un roman est un 'huis clos', par exemple, je ne veux pas seulement dire 'il se passe dans un lieu fermé'. En général, je sous-entends aussi un certain nombre d'attentes que tout lecteur un peu confirmé comprend directement: c'est probablement sur un temps assez court, c'est probablement angoissant (l'expression 'huis clos angoissant' vient immédiatement à l'esprit), ou alors intense et comique (façon 'Dîner de cons'), c'est probablement avec peu de personnages, etc. On pressent des genres: horreur, dialogue philosophique, vaudeville? - qui vont se préciser ensuite. L'idée d'un huis clos crée des attentes génériques et temporelles, alors qu'il s'agit seulement, à la base, d'une indication de lieu. 

tiens, il ne me semble pas avoir déjà parlé ici de
mon amour pour les Maîtres de l'Orge
Pareil si je te parle d'une 'saga historique' - tu vas tout de suite t'imaginer un temps long, peut-être sur plusieurs générations, et tu vas aussi intuitivement savoir qu'il va sans doute y avoir plusieurs lieux symboliques, où plusieurs personnages vont évoluer pour illustrer différents pans de la Grande Histoire, et qu'en même temps chacun va vivre sa Petite Histoire, etc. Tu te retrouves avec des attentes de lieu et de temporalité alors que je t'ai seulement parlé de genre.

A partir de là, si je te dis 'c'est du fantastique' (tu vois la carte dans ton esprit déjà?), 'c'est une romance' (tu les vois les déambulations dans la rue soudainement accélérées par une déclaration d'amour, tu le sens le temps étiré par l'attente des lettres alors que l'héroïne immobile soupire à la fenêtre?), etc.

A partir d'une indication générique, tu as déjà créé dans ton esprit le petit théâtre spatio-temporel qu'il te faut pour continuer la lecture. Bravo.

Après, évidemment, il est possible que le texte contrevienne à tes attentes.

Je donne souvent en exemple quand j'en parle à des Français.es ce qu'on apprend au collège: la règle des trois unités (action/lieu/temps)... vous vous souvenez? Boileau:
Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli 
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Corneille réfléchissant
à la règle des 3 unités
Eh bien ça, c'est, en gros, me semble-t-il, le chronotope du théâtre classique. Votre prof vous rebattait les oreilles du fait que les trois unités étaient in-di-vi-sibles: il y a une essence littéraire, narrative, extrêmement puissante dans ce triangle équilatéral. Elle génère des attentes et établit un contrat de lecture (ou de spectacle).

Pour Nikolajeva, les livres pour la jeunesse ont leurs chronotopes spécifiques, liés aux genres spécifiques qui existent en littérature jeunesse. 

Par exemple, le chronotope d'un genre très important en LJ anglo-saxonne, le récit d'école (school story). Une school story, de Bennett à Harry Potter, c'est, en général, un lieu: une école aux limites bien déterminées, et un temps: une année scolaire. Parfois, un trimestre.

j'en entends au fond qui murmurent qu'ils ne connaissent pas Bennett et ça c'est intolérable
La school story peut être synthétisée comme genre comme ça: c'est le temps-lieu de l'école-année.

MAIS! je vous entends hurler. HARRY IL S'ECHAPPE DE L'ECOLE! ET DANS LE 7E... oui, je sais, et dans le 7e il va camper pendant des milliards de jours avec Hermione dans la forêt. C'est bien ce qui est intéressant avec Harry Potter, il nous brise les chronotopes parfois, et c'est pour cela que le chronotope potteresque est difficile à définir exactement: parfois celui de la school story, parfois celui de l'épique, parfois celui de la romance, etc.

le premier est très school story chronotope, le septième moins.
Ca n'invalide pas le concept du chronotope de la school story, ça veut dire qu'on peut jouer avec.

C'était pour moi tout l'intérêt, pour en revenir à nos moutons, de demander à mes étudiantes de bûcher sérieusement sur la question. Le concept de chronotope est fascinant pour une auteure, surtout quand on comprend à la fois les attentes qu'un chronotope génère et les petits dérangements qu'on peut y apporter. Mais je ne voulais pas leur prémâcher le travail, je voulais voir ce qu'elles allaient en faire si je leur demandais de se débrouiller avec: de lire Bakhtine 'comme des écrivaines', c'est-à-dire en réfléchissant à l'apport de ce concept sur leur pratique d'écriture.

Personnellement, le chronotope, j'y pense beaucoup quand j'écris. Mes deux romans La pouilleuse et Comme des images sont des huis clos tout ce qu'il y a de plus 'règle des trois unités', et c'était absolument voulu: cette compression du temps et de l'espace qui crée une claustrophobie narrative forte, un suspense et une angoisse.



Les petites reines, par contre, on est dans un road-trip - vous noterez que rien que le terme road-trip est chronotopesque: on 'voit' la route, et on 'sent' le voyage, c'est-à-dire que route et temps passé sur la route ne font plus qu'un. 

Bakhtine parle beaucoup de la route, qui est l'un des chronotopes majeurs qu'il dégage. La route, c'est le chemin vers la maturité, porté par les rencontres et les aventures à travers le pays natal et non à travers un monde 'exotique ou inconnu'. C'est le récit d'initiation par excellence. Les petites reines c'est évidemment un parcours initiatique.

photo de Soy Création pour la pièce de théâtre
Bakhtine parle aussi du fait que le voyage et les rencontres vont amener le héros à rencontrer aussi des temps passés, par l'intermédiaire de personnages ou de lieux qui ont un ancrage dans l'histoire. C'est ce qui arrive aussi à mes héroïnes. Le chronotope de la route n'est pas seulement donc l'instant présent et l'espace qui s'enfuit vers l'avant, mais aussi l'occasion de découvrir d'étape en étape, en s'arrêtant, en s'immobilisant, les couches de passé dissimulées dans l'espace présent. 

Dans le roman que je suis actuellement en train de retravailler, Brexit Romance, j'ai également beaucoup réfléchi à des questions génériques et chronotopesques. Quand il a été question avec mon éditeur de créer une scène de flash-back en France (alors que toute l'histoire se déroule en Grande-Bretagne), j'ai refusé, car c'était pour moi une destruction symbolique forte de l'unité chronotopique que j'avais voulu créer. Un flash-back, c'est une infraction temporelle; en France, ç'aurait été aussi une infraction spatiale - et je ne pouvais pas me permettre cela dans le 'petit théâtre' spatio-temporel et donc générique que j'avais créé. Ca aurait cloché. 

Voilà donc en quelques paragraphes ce qu'est un chronotope et pourquoi ce concept, éminemment théorique par bien des aspects, peut cependant avoir des effets intéressants pour la pratique de l'écriture si l'on s'y intéresse.

Séance

L'une des raisons de vous dire touuuuut cela avant de passer à la séance, c'est que, ben, la séance a été menée par mes élèves, et donc je n'ai pas beaucoup de contenu à partager avec vous. Mais ce que je peux vous dire c'est que j'ai été extrêmement impressionnée par l'investissement de toutes les étudiantes et par la qualité des débats. 

Le groupe que j'ai choisi pour mener la discussion avait préparé un Powerpoint très bien structuré. Tout d'abord elles ont récapitulé l'article en faisant la liste des différents chronotopes dégagés par Nikolajeva - en mettant à contribution leurs camarades, qui n'étaient pas immédiatement hyper chaudes pour participer... C'est toujours très satisfaisant de voir qu'elles se rendent vraiment compte, en situation de mener une discussion, à quel point il est difficile de mener une discussion. 

Ensuite elles ont proposé plusieurs pistes d'exploration pour savoir comment ce concept pouvait illuminer une réflexion plus générale en écriture créative. Elles se sont beaucoup centrées sur les questions de genre littéraire et la manière dont on peut ou doit prendre des libertés avec ce qui constitue les formes typiques du récit, tout en étant conscientes qu'elles ont perduré pour de bonnes raisons. 

La discussion a duré pile 50 minutes, plutôt bien menée, avec des questions qui se sont considérablement améliorées au fur et à mesure. Pendant ce temps, je n'intervenais pas, mais je prenais des notes sur leur manière de mener le débat. 

Atelier

Ensuite on est passées à l'atelier. Les filles avaient prévu l'exercice suivant, assez intéressant:
  • 5 chronotopes typiques de la littérature jeunesse d'après Nikolajeva, avec leurs caractéristiques principales (par exemple, le chronotope sériel (qu'elle appelle 'de paralittérature'), caractérisé par un temps cyclique et un lieu clos). 
  • 5 images diverses
A chacune d'entre nous (y compris moi, car je faisais aussi l'exercice) était secrètement assignée une image ainsi que l'un des chronotopes, et il fallait écrire en 15 minutes le début d'une histoire correspondant à ce chronotope, et associée à cette image. 

Par exemple, moi j'ai eu cette image:




Et le chronotope de paralittérature. 

D'après Bakhtine, l'ouverture d'un livre a entre autres fonctions celle de mettre en lumière le type de chronotope et donc va créer des attentes génériques. Le but de la consigne était de voir si, en échangeant ensuite nos écrits, notre binôme réussirait à deviner de quel chronotope il s'agissait. 

Consigne très ludique ai-je trouvé! C'est marrant car j'étais convaincue qu'on allait toutes deviner tout de suite - notamment en s'aidant des images - mais en fait non, pas du tout. C'était assez difficile dans la plupart des cas de deviner de quel chronotope il s'agissait. 

J'étais un peu perplexe cependant car je me demandais ce qui aurait été une 'bonne' conclusion à l'exercice: que l'on devine?... ou justement que l'on ne devine pas?... les trois étudiantes n'étaient pas tout à fait certaines de la réponse quand je leur ai posé la question. 

Les deux autres groupes ont ensuite fait part de leurs consignes. 

Le deuxième groupe avait préparé une consigne très similaire, donc on n'a pas fait l'exercice. Mais le troisième avait préparé une autre consigne extrêmement intéressante, basée pas directement sur le concept du chronotope mais sur celui du kénotype. 

Du WHAT? t'arrêtes de nous saouler avec ton jargon?

Mais je vous jure que c'est intéressant promis. Le kénotype, dit Nikolajeva en s'appuyant sur les travaux de Mikhail Epstein, c'est l'inverse de l'archétype. L'archétype, qui vient des mots pour 'ancienne image' ou 'ancien type', c'est tout ce qui fait partie de la batterie d'objets ou de personnages qui vont activer des scripts anciens chez le lecteur, et en particulier en littérature jeunesse des artefacts anciens qui vont caractériser et/ou ancrer les chronotopes: par exemple une épée magique, un tapis volant, etc. 

Le kénotype, par opposition, c'est l'objet contemporain qui va lui aussi ancrer un chronotope, soit créant donc un chronotope d'un type entièrement nouveau (et donc des attentes génériques différentes), soit modifiant ou transgressant légèrement les chronotopes et attentes génériques plus anciennes. 
 La suggestion de Nikolajeva étant que dans la LJ contemporaine, il y a une absorption très grande de ces artefacts nouveaux, voire de ces inventions technologiques, qui vont modifier les paramètres des chronotopes. Par exemple: l'appareil photo, la radio, le vélo, le téléphone, la machine à écrire, le métro, le dictaphone, etc. 




Donc la consigne de mon étudiante était de choisir un kénotype parmi une liste (plus ou moins ceux que j'ai listés ci-dessus) et d'écrire un plan d'intrigue basé autour de cet objet, en mettant tout particulièrement l'accent sur le genre, le lieu et la temporalité du récit. 

J'ai plaisanté en disant que j'avais déjà utilisé le kénotype du vélo dans un de mes livres, est-ce que j'avais le droit de réutiliser mon histoire? 

Ca les a fait rire vachement, enfin en mode 'tain fait pitié celle-là'.

J'ai donc choisi le kénotype du dictaphone et me suis retrouvée en 15 minutes avec un plan pour une sombre histoire de meurtre avec 2 ados communicant par cassettes audio interposées. 


steampunk dictaphone
Ce qui était plutôt marrant, en partageant nos histoires, c'était de voir à quel point les histoires utilisant le même kénotype étaient similaires en termes de genre et de chronotope. L'autre étudiante qui avait choisi le dictaphone avait rédigé un plan pour... une sombre histoire de meurtre avec 2 ados communicant par cassettes audio interposées. 

Face à nos romans noirs, les deux filles qui avaient choisi la machine à écrire avaient écrit des plans pour des romans de fantômes, où les tapoteurs à la machine communiquent avec les morts. Drôle, non? Le kénotype, cet archétype de la modernité, nous commandait instinctivement genre et chronotope. 

J'ai donc été assez fascinée par cet exercise et il se pourrait bien que je le réutilise à l'avenir. 

L'avenir, cependant, c'est une autre histoire, et j'y viendrai après-demain, dans le compte-rendu de la toute dernière session...

Merci de continuer à me lire! et de vos commentaires, toujours aussi chouettes. Normalement je réponds à tous mais là dernièrement je me suis laissée submerger, sorry! je les lis, promis...

mardi 6 juin 2017

La curieuse histoire de la citation qui n'existait pas

Je ne me souviens pas exactement de la première fois que je l'ai vue, ni de la deuxième, ni de la troisième probablement, mais je sais qu'après un petit bout de temps, à force de voir cette citation revenir et revenir et revenir sur mon fil d'actualité Facebook, j'ai commencé à être intriguée.



Peut-être l'avez-vous également vu passer. Signée de Lewis Carroll en personne, cette petite phrase dit simplement:

"Mais alors," dit Alice, "si le monde n'a absolument aucun sens, qu'est-ce qui nous empêche d'en inventer un?"

Je n'ai pas tout de suite douté de l'existence de cette citation, mais je me souviens l'avoir trouvée étrange. Elle ne sonnait pas Carroll, elle me semblait être assez peu représentative des Alice. Ces livres si irrévérencieux, complètement nonsense - tout l'art de Carroll, c'est justement l'absurde, la résistance du monde à ce qu'on lui trouve un sens... Je me suis dit: "Avec toutes les citations de Carroll qui pourraient devenir virales, pourquoi choisir celle-ci?"

A force de la voir repasser, j'ai fini par me demander d'où elle sortait. J'avais vraiment de plus en plus de mal à imaginer le personnage d'Alice dire une telle phrase. Etait-elle prise hors contexte? Je suis retournée à mes bouquins.

Et là...

Vous vous doutez de la suite. Impossible de la trouver.

J'ai cherché dans la version papier, j'ai cherché dans la version électronique, j'ai cherché partout. Nulle trace, même en paraphrasant.

Alors je me suis dit que c'était peut-être ma traduction qui péchait, et j'ai cherché en anglais. La citation est assez facile à trouver en anglais sur internet, bien instagrammée, bien facebookée, bien twittée.



Mais là encore, aucune trace de cette citation dans les Alice d'origine.

Perplexe, j'ai alors commencé sérieusement à me demander si c'était une citation apocryphe.

Alors j'ai écrit à la Lewis Carroll Society d'Amérique du Nord, et la présidente m'a répondu illico un drôle et énergique message pour me confirmer que cette citation n'existe nulle part et qu'elle lui semble d'ailleurs totalement contraire à l'esprit même de Carroll.

Et elle en a profité pour m'en dire une ou deux autres qui circulent beaucoup sur internet et qui sont simplement fausses. Dans les exemples qu'elle m'a cités, les phrases viennent de la série Once upon a time ou du film de Tim Burton.

'Les meilleures personnes sont folles' - autre citation qui n'aurait pas traversé l'esprit de Carroll...

Je suis depuis à la recherche de l'origine de cette fausse citation devenue si virale. Je n'ai pas retracé son origine exacte, mais j'ai quelques théories.

1) La citation est probablement une invention francophone.

Selon moi, cette citation, assez bizarrement, a été inventée par... un/e Français/e, et ensuite traduite en anglais.

Je n'en suis pas à 100% certaine, mais quand on la recherche, on trouve beaucoup plus de liens français, et presque toutes les traductions renvoient vite vers des liens francophones. J'ai essayé en espagnol, avec plusieurs traductions possibles, et je trouve un seul lien vers une image instagram en français (celle qui l'a postée l'a traduite en espagnol). Google Translate m'a aidé avec l'italien et l'allemand, mais je trouve vraiment peu de liens pertinents.

C'est donc ce me semble une success-story à la française.

ptet c'est lui qui l'a inventée


2) Elle a probablement été inventée vers 2000-2001.

En utilisant les fonctions de recherche de google, il semblerait que cette citation n'existait pas avant 2001. Les premières mentions que je trouve datent du 1e février 2001, bien qu'il soit possible que la citation ait été ajoutée a posteriori sur des billets de blog de 2001.

En anglais, la citation n'apparaît que beaucoup plus tardivement; une petite mention en 2002, puis en 2005, mais elle reste rare jusqu'en 2013. Plus récemment, elle monte en popularité, mais beaucoup moins que côté français.

Je précise que je n'ai littéralement aucune expérience de recherche d'origine de phrase sur internet, donc à part cette méthode très artisanale, je n'ai rien fait d'autre. Si quelqu'un qui a l'habitude peut en deux clics retrouver le ou la coupable (pardon, l'auteur/e de cette phrase légendaire), je lui serais très reconnaissante.

3) Mais pourquoi cette invention?

La citation me semble vaguement inspirée de plusieurs choses:

- Ces lignes-là (les plus proches dans tous les Alice selon moi):
‘If there’s no meaning in it,’ said the King, ‘that saves a world of trouble, you know, as we needn’t try to find any. And yet I don’t know,’ he went on, spreading out the verses on his knee, and looking at them with one eye; ‘I seem to see some meaning in them, after all. “—said I could not swim—” you can’t swim, can you?’ he added, turning to the Knave.
 « Si elle ne signifie rien, » dit le Roi, « cela nous épargne un monde d’ennuis, vous comprenez ; car il est inutile d’en chercher l’explication ; et cependant je ne sais pas trop, » continua-t-il en étalant la pièce de vers sur ses genoux et les regardant d’un œil ; « il me semble que j’y vois quelque chose, après tout. « Que je ne savais pas nager ! » Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il en se tournant vers le Valet.
(Texte intégral sur Wikisource)

- La chanson du début du film Disney, quand Alice imagine 'A World of my own' (Le monde de mes rêves) 

je précise que c'est l'une de mes chansons préférées de Disney et que je la connais intégralement par coeur. Demandez-moi de vous la chanter la prochaine fois.
Sauf que, comme vous pouvez le voir, la citation ci-dessus est entièrement contraire à celle qui est si amplement partagée, et la chanson de Disney, bien qu'un peu neuneu, ne dit pas du tout qu'elle va 'inventer un sens' dans ce monde - au contraire - elle dit que tout serait le contraire de ce qu'il est, et ne serait pas ce qu'il est, et que 'everything would be nonsense' (tout serait absurde).

4) Et alors, c'est grave?

Non. Le monde est plein de citations apocryphes, et loin de moi l'idée d'humilier publiquement ceux et celles qui n'auraient pas vérifié leurs sources. La vie est souvent trop courte pour vérifier ses sources. Personnellement, j'utilise notamment souvent une citation d'Hemingway ('Quand je veux transmettre un message, je vais au bureau de poste') qui est sans doute apocryphe, je ne sais pas.



Ce que je trouve intéressant, c'est de s'interroger sur le pouvoir de cette citation, et de tant d'autres, qui font nettement vibrer une certaine corde sensible dans certains milieux - ici, le milieu de gens amoureux de la lecture et de l'enfance...

...surtout lorsque (bien que cela se discute) la citation est assez loin de l'esprit de la personne qui est censée l'avoir prononcée.

Quoi qu'il en soit, son succès, clairement, est dû au fait qu'elle célèbre l'enfance, le pouvoir de l'imagination et la liberté. Mais ces valeurs-là sont plutôt étrangères au personnage d'Alice dans l'oeuvre de Carroll, qui aurait bien du mal à les prononcer, elle qui est surtout l'agent raisonnable et sérieux dans ce monde absurde qui la malmène...

Je suis fascinée par cette citation - citée, recitée, récitée, brodée, designée, peinte, tricotée, à tel point qu'elle est sans doute devenue la citation la plus citée de Carroll en France... alors qu'elle n'est pas de Carroll.

Et cette citation commence à apparaître en-dehors des réseaux sociaux, notamment dans les médias et dans d'autres livres jeunesse. Je pense qu'on peut estimer qu'elle vit désormais sa vie et qu'elle doit être considérée comme faisant partie du 'corpus étendu' de Carroll...

Je termine sur une anecdote - ayant fait remarquer à certaines personnes sur Facebook que cette phrase n'existait sans doute pas, j'ai eu le commentaire suivant: "Mais alors, si la citation n'existe absolument pas, qu'est-ce qui nous empêche de l'inventer?"

La riposte est jolie.

Mais à mon avis, Carroll ne l'aurait pas likée...

-------------------------------------------------------------

Si vous avez des renseignements sur cette citation, dites-moi! Ca m'intéresse, purement par curiosité (et oui, je sais, les petites huitres aussi étaient curieuses...) J'attends la réponse de la Lewis Carroll Society de Grande-Bretagne qui a peut-etre aussi des renseignements complémentaires, je vous dirai.

mercredi 18 décembre 2013

Et alors?

Mon ex-directrice de thèse (qui est d'ailleurs en train de faire son propre abécédaire de la recherche en littérature jeunesse, on se demande à qui elle a chipé l'idée, hein) dit toujours à ses jeunes padawans qu'ils doivent constamment se demander 'Et alors?' quand ils écrivent quelque chose.

Par exemple, tu finis ton article sur la représentation des poulpes géants dans les histoires de pirates destinées aux garçons (1870-1912), et tu te demandes, 'Et alors?'. Si la réponse est, 'Euh, ben... Les poulpes, quoi!', ton article sert à rien, tu aurais tout aussi bien fait de te peindre le pourtour des trous de nez avec un stylo à paillettes.

L'idée, évidemment, c'est qu'en se demandant honnêtement 'Et alors?' à chaque fois qu'on écrit quelque chose, on peut s'assurer que ce qu'on a produit n'est pas un énième article de description, anecdotique et auto-centré, mais un article qui pourrait avoir un impact plus large, par exemple sur l'étude de la littérature jeunesse en général.

C'est la différence entre la critique pour la critique (pas bien!) et la critique pour la théorie (bien!).

Cependant, cette question n'a jamais été un problème pour ma petite personne, car étant dotée d'une passion pour la théorie seulement égalée par la taille de mes chevilles, mon auto-questionnement s'est toujours déroulé de cette manière: 
Q. Chapitre fini. Et alors?
R. Et alors, la réponse à toutes les questions de l'existence.
Q. Encore un chapitre fini. Et alors?
R. Et alors, le sens de la vie.
Q. Encore un. Et alors?
R. Alors, tout sur tout et encore plus que tout.

Toutefois, à ma soutenance de thèse, j'ai eu droit à l'interrogatoire suivant:

Examinatrice: Quand vous dites, ici, 'l'existence', vous ne voulez pas plutôt dire 'un petit aspect de l'existence qui concerne parfois certaines personnes mais parfois non'?
Moi: Non non, je veux dire l'existence en général et pour tout le monde.
Examinatrice: Vous êtes sûre? 
Moi: Qu'est-ce qui se passe si je dis que je suis sûre?
Examinatrice: Vous ratez votre doctorat.
Moi: Ah bon alors je suis pas très sûre. En fait il est possible que je veuille dire, en effet, un minuscule petit aspect de l'existence qui concerne parfois certaines personnes et parfois non.
Examinatrice: Et quand vous dites, là, 'ceci explique tous les mystères de la littérature jeunesse et d'ailleurs aussi tous les mystères de tout ce qui a trait à l'enfance depuis le début de l'univers et sous toutes les latitudes', vous ne voulez pas plutôt dire, 'ceci explique un petit aspect de certains livres pour enfants'?
Moi: Non, non, je...
Examinatrice: Réfléchissez à ce qu'on vient de dire.
Moi: Ah oui c'est vrai. Alors oui, oui, je veux dire que ça explique juste quelques trucs par-ci par-là.
Examinatrice: Très bien. Vous promettez de ne pas recommencer à vous la péter comme ça dans le livre tiré de la thèse?
Moi: Hggnn.
Examinatrice: Jurez-le sur la tête de J.K. Rowling.
Moi: GGggnhh.
Ce n'était pas tout à fait la première fois que ça arrivait, puisqu'à chaque fois qu'une revue universitaire me rejette un article, ce qui arrive très régulièrement, je reçois des commentaires qui disent plus ou moins tous la même chose: 'Ceci est l'oeuvre d'une personne mégalomane et despotique dont les élucubrations théoriques à partir d'une analyse de deux lignes d'un texte d'album m'ont fait mourir de rire.'

Donc maintenant que je bosse sur le monographe tiré de la thèse, je passe mon temps à le relire en me demandant si mes réponses à la question 'Et alors?' ne sont pas toujours complètement délirantes, sauf qu'étant donné que ce n'est pas souvent la modestie qui m'étouffe, le démon de la gigantesque théorisation arbitraire est bien plus fort que cet abruti d'ange du petit argument sans envergure. 

The angel of petty description and the demon of grand theorisation
L'ange bien naze

Le truc c'est que je sais que j'ai raison je crois vraiment à ces grandes théories que j'élabore. Je ne les ai pas mises là juste pour faire joli ou pour inventer une réponse toute faite à la question 'Et alors?'. Je pense honnêtement que j'ai des bonnes raisons de faire ces grandiloquentes affirmations, et si ces raisons n'apparaissent pas clairement au lecteur, c'est que j'ai échoué à les expliquer correctement.

Je corrige donc mes explications au lieu de corriger mes conclusions et j'espère ainsi faire taire ce gros nul d'ange sans ambitions. C'est comme ça, j'adore les grands systèmes, les grandes théories, les hypothèses monumentales et hallucinantes, et je n'ai aucune patience pour les petites descriptions microscopiques de petits machins qui n'apparaissent que dans certains textes dans certaines périodes. Au moins les grandes théories, quand elles échouent, le font de manière spectaculaire, alors que les mini-investigations de micro-trucs ne peuvent qu'avoir un succès miniature.

Ce 'Et alors?' me suit, et il ne concerne pas seulement ma recherche en tant que telle. Je me demande aussi 'Et alors?' quant à l'impact de cette recherche sur ma vie à moi. Et alors? Pourquoi est-ce que je m'intéresserais à ça? quel est l'intérêt? Est-ce que mon existence s'en trouve transformée? La réponse est oui, depuis trois ou quatre ans, et tant mieux, parce que sinon j'arrêterais.

'Et alors?' n'est pas, pour le chercheur, simplement une question professionnelle. Ce n'est pas seulement une manière de s'assurer que sa recherche peut avoir un impact sur le reste de sa discipline. C'est aussi une question intime et privée, une question qui a de l'importance pour tout un projet de vie. Ce qu'on recherche n'est pas entièrement séparable de ce que l'on est ni de ce que l'on devient. S'il y a une frontière entre ce sur quoi on travaille et ce que l'on est... alors, quel intérêt?

Ca y est, ce billet de blog est fini. Et alors? 

Alors, l'existence, le sens de la vie, la beauté, la vie, tout ça, en général, quoi. CQFD.

mercredi 27 mars 2013

Y comme Y-Generation

Mais elle sait ce qui est important dans la vie
La génération Y, c'est celle de moi et de mes potes à moi. C'est nous qu'on est nés avec la technologie, apparemment (Adibou! Encarta! Les Sims 1!). Mais bon, faut relativiser. Ok, j'avais une Game Boy mais la famille n'a acquis un ordinateur qu'en sixième, j'ai eu mon premier portable en seconde, é ct o moman ou falé vrt écrir d sms cour paske les forfé sms ilimité ça existé pa. C'est plutôt du côté de ma petite filleule de 3 ans qu'il faut trouver les vrais digital natives, les natifs du numérique. Nous, à côté, les bébés des années 90, on est pathétiquement sans-écran.

Bref, ce dont je vais parler aujourd'hui, c'est du rapport entre enfance et technologie en littérature jeunesse. Il y a une branche de la théorie littéraire, assez récente, qui s'est développée pour théoriser les représentations du surhumain, du cyborg, de l'humain 'modifié': la théorie post-humaniste.

Le post-humanisme s'intéresse à ce qu'il advient de l'humain quand on l'augmente, le modifie, le corrige par des moyens technologiques; ou tout simplement lorsque l'individu est tellement inscrit dans un univers numérique que cela modifie son rapport à la réalité. En littérature jeunesse, c'est une perspective très nouvelle et je crois que le premier monographe sur le sujet sortira en anglais l'année prochaine.

Je ne suis pas une spécialiste en la matière, mais ce qui me frappe, dans les représentations de la technologie en littérature pour ados et pour enfants, c'est qu'on voit véritablement à la fois une peur et une fascination de l'adulte pour l'enfant modifié: pour l'enfant qui, en d'autres termes, pourrait bien devenir plus puissant que l'adulte (oui oui, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas parlé de pouvoir).

Ce n'est pas un phénomène récent. Vous vous souvenez de War Games, THE film de la génération Y?

sont-ils pas MEUGNONS!!!
Ce film traduit une angoisse bien réelle de l'adulte face au 'geek' ado ou préado: par la technologie, le 'jeune' a véritablement accès à une domination possible et palpable sur le 'vieux'. C'est un renversement total des rapports de pouvoir habituels entre adultes et enfants: la connaissance, l'expérience, le savoir-faire, toutes ces aptitudes généralement réservées à l'adulte peuvent être développées - de manière exponentielle parfois - par des gamins isolés dans leur chambre. Et c'est ainsi que se développe gentiment, depuis les années 90, une véritable mythologie de l'enfant-geek. A la fois aide et menace pour l'adulte, il est chéri et détesté pour ses pouvoirs de programmation et de déprogrammation auquel l'adulte n'entrave pas grand-chose.

Et puis on a l'enfant surhumain, entièrement robot, ou technologiquement 'renforcé'. Là encore, ce n'est pas nouveau: qui parmi vous a eu le bonheur de lire l'hilarante série de 'L'Androïde' de Seth McEvoy? C'est humoristique, oui, mais ces histoires d'un garçon dont personne ne doit savoir qu'il est un robot vont très loin dans le questionnement, typique de la science-fiction, des définitions ordinaires de 'l'humain'. Etre humain est-il simplement une question d'apparence, de performativité? 

La série précise aussi ces questionnements, en les rapportant à l'adolescence: qu'advient-il de l'ado dans toute son imprévisibilité, ses tracas, son irrationalité, quand il est entièrement programmé par un adulte? Chip, le héros, nous répond qu'il est possible - et même inévitable - d'échapper à la programmation. Même robotique, l'ado reste imprévisible. Et là encore, c'est un pied-de-nez au pouvoir de l'adulte.

On arrive, en théorie, à des redéfinitions étranges et fascinantes de la différence entre adultes et enfants. L'enfant transformé par la technologie devient hyperconnecté, hyperrapide, capable d'infiltrer un monde régi par l'adulte, dont la domination n'est du coup que... virtuelle. Et si l'enfant peut, grâce à la technologie, vivre pour toujours, tout connaître, tout décrypter, que devient l'adulte sinon un être obsolète et impotent? Le vrai pouvoir devient une conquête, une invasion des lieux virtuels plutôt qu'une possession des lieux physiques; le 'territoire' de l'enfant est donc inexistant physiquement, mais extrêmement étendu symboliquement et économiquement.

L'humanité est transformée; ce n'est plus tellement un trait commun à l'adulte et l'enfant, mais un concept évasif, en constante évolution, qui peut être approprié par l'un ou par l'autre selon les progrès de la technologie. Plus que nulle part ailleurs, dans les dystopies et les récits post-apocalyptiques, futuristes ou de science-fiction pour la jeunesse, on perçoit la bataille symbolique entre adulte et enfant qui est présente plus implicitement dans toute la littérature jeunesse.

Mon ami et collègue Richard, qui fait sa thèse de doctorat sur le geek en littérature ado d'une perspective posthumaniste, a un blog (en angliche) où il liste tous les bouquins qui sortent avec des personnages de ce genre. Je vous invite à le consulter si vous voulez en savoir plus.

OHMYGOD les gens! le prochain article, c'est le der des ders! et il s'agira de Z. Comme Ze End. Sortez vos mouchoirs.

vendredi 15 mars 2013

T comme Temporalité

On retourne un peu à la théorie aujourd'hui? Allez, c'est bon pour la santé. Parlons de temporalité.

Par 'temporalité', je veux dire une certaine conscience du temps; un temps symbolique plutôt que mesurable. Et pourquoi c'est important en littérature jeunesse? Parce que la littérature jeunesse, selon moi, est caractérisée par une division temporelle entre adulte et enfant.

'Mais qu'est-ce qu'elle rrraconte celle-là?'
ACHTUNG! Là je vais vous plonger directement dans les concepts centraux de ma thèse de doctorat, donc ne prenez rien de ce que je vais dire pour parole d'évangile. François 1er ne serait pas d'accord.

Alors, vous vous souvenez du E comme Enfance Symbolique?  Pour moi, la propriété symbolique centrale de l'enfance, c'est sa temporalité, caractérisée par une conscience du futur, des projets, du potentiel, du temps-qui-reste.

Au contraire, l'adulte, qui s'affirme comme omnipotent (vous vous souvenez du A comme Adulte Caché et du O comme Oppression?) se caractérise par une temporalité opposée, basée sur une conscience du passé, de l'expérience, des connaissances accumulées: du temps passé.

Mais en fait il est quelle heure?
Ces différentes imaginations temporelles sont évidemment de l'ordre du symbolique: il n'y a aucune raison valable de les fondre dans une durée de temps calculable. Si je parle à une amie de 44 ans, moi qui en ai 24, nous sommes sur une 'longueur d'ondes temporelle' identique; alors que si je m'adresse à un enfant de 10 ans, malgré nos 14 ans d'écart (contre 20 avec ma pote adule), nos temporalités respectives sont différentes. C'est que culturellement, historiquement, socialement, politiquement, l'enfant et le concept d'enfance ont été 'habillés' de cette imagination temporelle spécifiquement centrée sur l'avenir.

Sans vouloir être morbide, il est tout à fait possible que j'aie en réalité beaucoup plus de 'temps-qui-reste' que ce gamin de 10 ans - il se pourrait qu'il meure demain et moi dans 60 ans. Mais même si c'est le cas, il cristallise quand même des notions tels que l'espoir, le potentiel, la puissance, tandis que l'adulte condense d'autres concepts tels que l'expérience, la connaissance, la sagesse.

Et là vous dites, 'Euh oui bravo Clémentine, on pourrait résumer ça en six mots: "Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait". C'est pour ça que t'es grassement payée à faire trois ans de thèse?'

Ben... oui. Parce qu'aussi étrange que ça puisse paraître, en critique de la littérature jeunesse cette distinction n'est pas souvent exprimée en ces termes, surtout quand il est question [attention notion fétiche de ce blog] du pouvoir de l'adulte [ça y est, elle l'a casé]. Car cette division du concept de temporalité a un énorme impact: elle permet de diviser le concept de pouvoir...

'Diviser le pouvoir?
C'est une idée qui ne me plaît pas beaucoup...'
C'est tout l'objet d'un article que j'ai publié récemment dans la revue universitaire Children's Literature in Education: grâce à cette distinction temporelle, on peut scinder en deux sortes de pouvoirs ce qui n'était auparavant qu'un grand Pouvoir attribué seulement à l'adulte. J'appelle ces deux pouvoirs l'autorité (authority) (pour l'adulte) et la puissance (might) (pour l'enfant)... 

...et ça change beaucoup de choses, sans vouloir faire ma meuf ou quoi. Car soudain la perspective d'un enfant puissant jaillit au milieu d'un champ théorique dominé par la dénonciation d'un adulte omnipotent.


Oui? Non? Ne se prononce pas? Allez, à lundi! avec un U comme Urbain - comme promis à la lettre N...

lundi 11 mars 2013

R comme Rose

Ok, ok, c'est un abécédaire de concepts, pas de personnes, mais Jacqueline Rose est d'une telle importance dans la critique anglo-saxonne de la littérature jeunesse que c'est presque un concept à elle toute seule. 

Petite exposition de la situation façon mix entre 'Faites entrer l'accusé' et 'Astérix':

Nous sommes en 1984. Toute la critique de la littérature jeunesse est occupée par la pédagogie. Toute? Non! Un petit livre qui vient de paraître résiste encore et toujours à l'envahisseur.

Ce petit livre, c'est The Case of Peter Pan, Or The Impossibility of Children's Fiction (Le cas de Peter Pan; ou, de l'impossibilité de la fiction pour enfants), par Jacqueline Rose, une chercheuse en littérature 'adulte', d'orientation psychanalytique.

Et alors, que nous dit ce court opus?

Tout simplement quelque chose qui va révolutionner l'étude de la littérature jeunesse.

La littérature jeunesse est impossible.
Vlan dans les dents! Impossible, mon pote, comme je te le dis. Mais impossible comment? Impossible pourquoi?

Eh bien, nous dit Jacqueline Rose,

La fiction pour enfants est impossible, non pas parce qu'elle ne peut être écrite (ce serait absurde), mais parce qu'elle dépend d'une impossibilité dont on s'aventure rarement à parler. C'est la relation impossible entre adulte et enfant. (Rose, 1984, p.1, traduction par moi-même)
Rose développe son idée dans les quelques centaines de pages de ce petit bouquin-tremblement-de-terre, en s'appuyant notamment sur Peter Pan. L'enfant de la littérature jeunesse est une 'coquille vide': quand la littérature jeunesse parle d'enfant ou d'enfance, ces mots ne se réfèrent à rien d'autre que ce que cette littérature construit pour accueillir ces catégories. Et ce qu'elle construit, c'est l'image d'un enfant intensément paradoxal.

C'est un enfant que l'adulte veut à la fois voir grandir et 'tenir en place' - Peter Pan, l'enfant qui ne grandit jamais, est un exemple parmi tant d'autres -; un enfant en qui l'adulte veut à la fois investir son savoir, mais aussi conserver dans un état d'ignorance permanent; un enfant, enfin, que l'adulte veut innocent et chaste, mais bombarde de désirs érotiques.

Bref, la relation entre adulte et enfant, qui est au coeur de la littérature jeunesse, est une relation bloquée. L'enfant n'y est qu'un réservoir à fantasmes, un signifiant sans signifié, pour ceux qui connaissent un peu de linguistique (un mot qui ne se réfère à rien, pour les autres).

Comme le conclut Rose, 'Il n'y a pas d'enfant derrière la catégorie "littérature pour enfants".'

Son étude, qui fait énormément référence à la psychanalyse et compare cette colonisation de l'adulte à une forme de pédophilie symbolique, déclenche au milieu des années 80 un branle-bas-de-combat dans l'étude de la littérature jeunesse. Jusque-là, il y avait bien sûr eu des théories, des études idéologiques, des études purement littéraires ou esthétiques; mais on parlait surtout de littérature jeunesse d'un point de vue pédagogique, en éducateurs ou théoriciens de l'éducation bienveillants et soucieux de mettre l'enfant-lecteur au coeur de la réflexion. 

Impossible Peter Pan, par le meilleur designer
de couverture de tous les temps

Cette refonte en profondeur du concept même de littérature jeunesse vient tout bouleverser. On peut dire, je pense, que toutes les études théoriques en littérature jeunesse post-84 sont des réponses à Rose. Ma propre étude s'inscrit elle-même dans cette lignée. En 2010, un volume entier de la prestigieuse revue 'Children's Literature Association Quarterly' a été dévoué à une réévaluation de Rose, vingt-cinq ans après.

Et donc qu'est-ce qu'on dit à cette bonne Jacqueline (qui a d'ailleurs fait trois petits tours et puis s'en va, on ne l'a plus jamais revue en littérature jeunesse)? Merci Jackie, ou bien 'oh la méchante, elle nous a tout cassé notre discipline'? Eh bien, un peu des deux.

Son étude nous a fait perdre notre naïveté; nous a forcé, ironiquement, à grandir. A considérer la littérature qu'on étudie comme ambivalente, problématique, sans référentiel évident. A s'apercevoir qu'on n'est pas des gentilles marraines-la-bonne-fée, mais des adultes, c'est-à-dire des gens qui sont toujours-déjà dans une relation terriblement ambiguë à l'enfance. 

'Tu ne reverras pas Sarkozy de sitôt! et d'ailleurs le Père Noël n'existe pas! Gnihihihihi!'
(Un exemple de la relation impossible entre adulte et enfant)
Après, il y a beaucoup de choses qu'on peut critiquer dans ce livre. Rose ne connaît rien, en fait, à la littérature jeunesse - elle a étudié Peter Pan, mais je pense qu'elle serait bien incapable de nommer un livre pour enfants contemporain. Son but n'était d'ailleurs pas d'aider les chercheurs en littérature jeunesse. Et puis sa thèse est tellement catégorique qu'elle est presque un constat d'échec: notre discipline iz dead.

Mais sur ce dernier point, je suis beaucoup plus optimiste. On peut aller au-delà. Grâce à elle, je pense, on a compris que la littérature jeunesse nécessite un discours théorique paradoxologique, c'est-à-dire réceptif aux paradoxes de la relation adulte-enfant et capable de les articuler. Grâce à elle, on s'avance, très doucement mais sûrement, vers une théorie complexe, subtile et importante de la relation adulte-enfant (c'est-à-dire du projet didactique) à travers ses représentations dans la littérature jeunesse.

Ouch! c'était théorique today. Allez, un peu de repos mercredi: ça sera plus fun, promis, on parlera des Séries!

vendredi 8 mars 2013

Q comme Queer

(Ca se prononce Couir, pas Kir ni Cuir, pour les alcooliques et fashionistas qui s'y tromperaient.)

Qu'est-ce que queer veut dire? C'est un terme anglosaxon qui nous vient du fond des âges pour désigner ce qui est bizarroïde, pas tout à fait normal, pas très catégorisable et un peu louche. Et par extension, c'était devenu une insulte envers ces gens aux pratiques sexuelles fort étranges consistant à privilégier dans leurs rapports intimes d'autres personnes du même sexe. Vous en connaissez, vous? Ca fait froid dans le dos! mais il paraît que ça existe.

En bref, la communauté LGBT (lesbienne/ gay/ bi/ trans; pas seulement, d'ailleurs, mais c'est une appellation pratique) s'est dans les années 80 approprié cette insulte pour la transformer en revendication: queer désigne depuis toutes les pratiques, comportements, apparences, discours, etc., qui se situent en-dehors d'une vision hétéronormative, hétéroérotique, hétérosexuelle du monde.

La critique et la théorie queer sont nées de ce désir politique et idéologique de dénoncer une société et une culture qui attribuent artificiellement aux sexes (mâle/ femelle) un genre (masculin/ féminin). La brillante (mais férocement jargonneuse) Judith Butler a été l'une des premières à théoriser que le genre est fait de manifestations fluides et modulables, reposant essentiellement sur des représentations, une mise en scène: c'est un déguisement, pourrait-on dire, complètement indépendant du sexe (zizi ou zézette) de la personne qui s'en pare.

Comme toutes les power theories (féminisme, Marxisme, postcolonisalisme, écocritique, etc), la théorie queer cherche à déconstruire les discours et les comportements pour comprendre les mécanismes socioculturels qui les ont normalisés et naturalisés, alors qu'ils n'ont en fait rien de biologique.

Et alors? Quid de la littérature jeunesse à l'aulne de la critique queer?

Première réponse basique:

La littérature jeunesse, comme tout produit culturel, distille et reflète l'idéologie dominante de la société dans laquelle elle est produite. Du coup, on peut en décrypter les représentations du genre et de l'orientation sexuelle: critique queer basique. Cela nous en apprend beaucoup sur ce que l'on raconte implicitement aux enfants quant aux penchants sexuels qu'on attend d'eux ('un papa, une maman, c'est le mieux pour un enfant') et quant aux 'déguisements' du genre qu'on voudrait qu'ils portent ('mon fils c'est pas une tapette, et cette fille-là c'est un vrai garçon manqué').

Surprise surprise, on découvre que la majeure partie des livres jeunesse sont désespérément hétéronormés et fortement genrés, et essentialistes de surcroît (partisans du 'naturel'). Bien sûr, il y en a qui s'opposent explicitement à ces normes, et j'en ferai sans doute un article un jour, mais aujourd'hui je reste théorique sinon je vais vous prendre toute votre pause déjeuner.

Deuxième réponse plus complexe:

Splendide roman ambigu, ambivalent...queer
Mais la littérature jeunesse, si elle reste globalement conservatrice, est aussi peut-être queer... par essence.

Car l'enfant, dont le corps est androgyne, dont les amitiés sont très proches des amours, dont de nombreux vêtements sont empruntés - aux grands frères, aux adultes, au coffre à déguisements - et qu'on essaie de mettre dans des cases, de lui prédire un destin - l'enfant est un être plastique et protéiforme, louche, ambivalent et constamment en représentation de lui-même, sexuellement équivoque - un être queer, au sens large du terme.

La littérature jeunesse joue énormément sur les déguisements - les jeux d'inversion des rôles, de mise en scène du genre et de la sexualité. Qu'ils le veuillent ou non, bien des livres pour enfants font dans l'ambiguïté, présentent des amitiés ambivalentes, des sentiments équivoques, des essayages de vêtements 'de l'autre genre' - le drag est extrêmement courant en littérature jeunesse - et sont par endroits extrêmement subversifs.

Jan Ormerod, Sunshine


La littérature jeunesse est une plate-forme expérimentale extraordinaire pour détruire les dualités ordinaires - physiques, sociales, culturelles, émotionnelles - à travers la figure de l'enfant, ses rencontres, ses histoires. Peut-être mieux que beaucoup d'autres types de littérature, et parce qu'elle s'adresse à des êtres dont la sexualité et les mises en scène de genre sont encore en formation, elle interroge les conventions par le fait même de nous faire voir cette sexualité, ce genre en formation.


C'est tout pour aujourd'hui! la prochaine fois je vous parle de Rose. Non, pas celle du Titanic. On va dire que c'était plutôt l'iceberg, dans cette histoire... qui a fait couler la critique de la littérature jeunesse (ou du moins beaucoup d'encre) au début des années 80.