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mercredi 22 janvier 2014

Mémoires d'Outre-Manche

Non, je ne vous oublie pas, chers Français, et vous non plus, Françaises chéries! oui je sais ce blog est censé être mis à jour tous les mercredis et c'est le deuxième mercredi de suite qu'il reste tout vide. Je suis complètement sous l'eau. Mais j'ai quand même écrit un article en angliche la semaine dernière que je traduirai bientôt.

Voici les dernières nouvelles en vrac:
  • Je pars pour un colloque d'une journée à Arras où je présenterai un papier sur la malveillance de l'enfant précoce en littérature jeunesse. 
  • Je viens d'expédier à mon éditrice une première version complète de mon bouquin universitaire, The Mighty Child. Maintenant il va falloir attendre que les relecteurs le lisent, fassent des commentaires, et il faudra sans doute tout réécrire. Mais champagne quand même!
  • L'annonce officielle a été faite d'une nouvelle petite série qui va être publiée chez Bloomsbury, et dont le premier tome, The Royal Babysitters, sortira en septembre en Anglicheland. J'ai écrit un billet en anglais ici à ce sujet. 
  • Pour le reste, comme d'habitude, c'est la course. En fait, plus que d'habitude. J'ai beaucoup (trop) d'étudiant/es, de projets en cours, de livres à lire et de blogs à mettre à jour. Mais ça va passer.
Comme vous voyez, tout cela n'est pas extraordinairement intéressant et/ou n'a trait qu'à mes aventures outre-manchoises. Je vous bipe à nouveau quand il se passera des choses formidables côté gaulois. En attendant je vous claque de sonores baisers sur les deux joues, et je file.

Clem

mercredi 16 octobre 2013

L'argumentum ad parentum

Je vais aujourd'hui vous entreteni d'un type d'argument étonnamment négligé par Schopenhauer dans L'Art d'Avoir Toujours Raison.

An argument left unexplored by Schopenhauer in The Art of Always Being Right.





C'est impossible, je n'ai jamais tort.

Cet argument, c'est l'argumentum ad parentum, ou argument du 'en tant que parent, je.'

Comment ça fonctionne? Mais comme ça:

A: Ce que je veux dire, c'est que ce livre est critiquable pour son sexisme.
B: Mais ma petite Phlox l'adore!
A: Je ne dis pas que les enfants ne l'adorent pas, je dis qu'il est problématique d'un point de vue idéologique.
B: Eh bien elle, elle n'en a rien à faire de l'idéologie.
A: Il est fort possible qu'elle ne la remarque pas.
B: Les enfants remarquent tout. Ils ont un sixième sens. Ce sont des créatures magiques dotées d'une miraculeuse clairvoyance.
A: Oui, sans doute, mais, euh...
B: Vous avez des enfants?
A: Non.
B: Ah, si vous en aviez vous sauriez. Là vous n'en avez pas donc vous ne savez pas.
A: Ah ok.
B: Vous savez, à une époque, j'étais comme vous; je croyais tout ce qu'on disait. Par exemple, je croyais fermement qu'on pouvait éduquer ses filles pour qu'elles ne soient pas girly, pour qu'elles soient pareilles que les garçons. Mais ensuite j'ai eu Phlox, et peu à peu j'ai compris que j'avais tort. Je l'observe beaucoup, vous savez. Elle est naturellement attirée par le rose, et déjà à deux ans elle m'aidait avec enthousiasme à mettre la table et à nettoyer la maison.
A: Bon, ben faut croire que les essentialistes ont raison alors.
B: A une époque, je pensais qu'il n'y avait pas d'instinct maternel, que c'était juste un mythe, mais quand j'ai pressé Phlox contre ma poitrine pour la première fois, que j'ai retiré mon soutien-gorge pour sortir mon téton et que...
A: Sinon on peut changer de sujet, aussi, c'est toujours possible.
B: J'adore mes enfants.
A: Ah bon? C'est marrant, j'aurais jamais deviné.
B: Vous, vous détestez les enfants, non?
A: Non, je...
B: Ben si, vous les détestez, vu que vous passez votre temps à critiquer tous les livres qu'ils aiment.
A: Je n'ai rien contre les enfants.
B: ALORS OU SONT VOS ENFANTS?
(etc.)

J'exagère à peine, et n'allez pas croire que ce genre de conversation se restreint aux after-party passablement éméchées après une longue journée de communications. Non non. Ca peut arriver à tout moment, comme par exemple lors de la séance de questions en plein milieu d'un colloque international.

Voici un exemple réel (et promis, non exagéré) d'un argumentum ad parentum d'une magnitude assez stupéfiante entendu l'année dernière lors d'un colloque.

La communication présentait une lecture marxiste du mythe du Père Noël. Juste après, une main s'est levée, avec au bout une dame entre deux âges, qui a posé, texto, la question suivante:

'Vous avez des enfants?'

La femme relativement jeune qui venait de présenter a tellement écarquillé les yeux qu'on a cru qu'ils allaient tomber à l'intérieur de son crâne et qu'il faudrait qu'on les lui remette en place dans la tête en les collant avec de la cire à l'instar de l'épisode de la poupée dans Les Malheurs de Sophie. Finalement elle a balbutié: 'Euh, je... je ne crois pas que c'est une question à laquelle je devrais répondre.'

Pas du tout perturbée, la dame a repris: 'Bon, d'accord. Mais c'est juste que franchement, vous parlez de toutes ces choses-là, mais moi j'ai des enfants, et vous ne prenez pas du tout en compte la magie de Noël, ce moment magnifique pour eux, ça se voit dans leurs yeux...'

Ca se voyait surtout dans les yeux de la présentatrice qu'elle était prête à assommer la questionneuse à coups de MacBookAir. Donc apparemment il y a des gens pour qui ça ne pose aucun problème, en plein milieu d'un colloque universitaire, de partir dans des exemples tirés de leur propre expérience fortement originale d'avoir dupliqué la moitié de leurs gènes à l'aide d'une personne de l'autre sexe. Et, encore pire, de demander comme ça, cash, à la personne en face d'eux, si elle a, elle aussi, réussi cet incroyable exploit.
  
Et si la jeune femme ne pouvait pas avoir d'enfants? Et si elle avait perdu un enfant? On n'a pas franchement envie d'entendre ce genre de révélations en plein milieu d'un colloque. Et si elle ne voulait tout simplement pas d'enfants? Est-ce que ça invaliderait sa lecture marxiste du mythe du Père Noël? Même quand les gens ne demandent pas directement si la personne a des enfants, l'argumentum ad parentum est sans doute plutôt douloureux pour les universitaires qui pour des raisons qui leur sont propres n'ont pas voulu ou n'ont pas pu avoir d'enfants, et/ou ont eu des expériences parentales plutôt traumatisantes, et n'ont aucune envie d'en parler. Oui, il est possible qu'ils continuent leurs travaux théoriques sur l'enfance et la littérature jeunesse sans qu'on leur assène à longueur de temps qu'ils sont incomplets sans la pratique et l'expérience de la parentalité. 

A ce que je sache, dans les congrès internationaux sur les hémorroïdes, on demande rarement à un spécialiste, 'Eh, scusez-moi, mais est-ce que vous avez vous-mêmes des hémorroïdes, hein?' Mais le fait est qu'en éducation, et en littérature jeunesse, ce genre de questions est chose courante. (Enfin, concernant les enfants, hein, pas les hémorroïdes. Ca serait encore plus chelou.)

Bref, non à l'argumentum ad parentum, pour les raisons suivantes et tant d'autres:

  • L'argumentum ad parentum fait la joie des réacs. Une constante de ce genre d'argument, c'est la justification implicite du patriarcat, de la 'peur de l'étranger', etc. Même des gens un minimum intelligents arrivent à dire, apparemment innocemment, qu'en 'observant' leurs gamins ils ont 'bien vu' que les garçons préfèrent les fusils ('Même quand je lui donne des poupées il en veut pas! alors!'), que leurs bébés ont plus peur du facteur noir que de la boulangère blanche, etc., et hop on retourne tous à l'essentialisme le plus primaire dans la joie et la bonne humeur. 
  • L'argumentum ad parentum est une forme de discours religieux, dans le sens où il est impossible de le réfuter. Si tu n'es pas Parent, tu ne peux pas Savoir car tu n'es pas Parent. Si tu es Parent, cependant, il t'est aussi impossible de Savoir, car tu ne te rends pas compte que mes enfants ont plus raison que les tiens. Tout ce que tu peux dire c'est que tu tolères ma foi avec respect, mais que tu appartiens quant à toi à la Secte des Non-Parents, ou à la Secte des Parents-Qui-Ont-Des-Enfants-Qui-Ne-Sont-Pas-Les-Miens, et dans les deux cas tu ne peux pas Savoir. 
  • L'argumentum ad parentum puise son origine dans la conviction intime et délirante qu'il est impossible que mes propres enfants aient tort, soient sous influence, ou soient déficients de quelque manière que ce soit. Si Toscane, Amaryllis et Cyprien agissent de cette manière, c'est parce qu'il est de l'ordre de la Nature de l'Enfance d'agir ainsi. Ils sont les porte-étendards de la Vérité de l'Enfance. Si je les observe avec attention, j'entrerai en contact avec le concept d'enfance dans toute sa pureté. Et c'est un concept magique et mystique (qui change brutalement, d'ailleurs, à l'adolescence; c'est beaucoup plus marrant d'écouter les parents se plaindre de leurs ados).
  • Personne n'aime l'argumentum ad parentum, même ceux qui s'y adonnent avec le plus d'énergie. D'ailleurs c'est sans doute eux qui haïssent le plus ce type d'argument - quand ce sont d'autres Parents qui l'utilisent. Ca se voit dans leurs sourcils tout froncés que ça les énerve à fond quand quelqu'un d'autre a le culot de sortir un argumentum ad parentum avant eux. Ca se voit qu'ils ont envie de s'écrier: 'Hého! C'est mon argument, ça!'. Et de donner leur version des faits à eux, la seule vraie, pure et véritable Image de l'Enfance. 
Parfois il s'engage un match de ping-pong verbal entre deux adeptes de l'argumentum ad parentum ('Mais moi ma fille...' 'Alors ça c'est très intéressant, parce que moi mon fils...') qui superficiellement s'attache à formuler un argument universitaire, mais qui en fait tend à démontrer la supériorité de l'un sur l'autre quant à ses nombreuses réussites en tant que parent d'enfants en tous points superbes.

L'argumentum ad parentum se décline en argumentum ad grand-parentum, tantum et onclum, marrainum et parrainum, et enfin le trop mignon argumentum ad grande-soeurum ou grand-frerum, qui est particulièrement développé chez les doctorants qui s'imaginent avec angoisse qu'ils faut qu'ils s'y mettent s'ils veulent entrer dans la clique. Dont moi.

Les questions qui contiennent un argumentum ad parentum ne sont pas des questions, ce sont des histoires de famille. Les réponses qui contiennent un argumentum ad parentum ne sont pas des questions, ce sont des histoires de famille. L'argumentum ad parentum n'est pas un argument, c'est une anecdote.

Ca ne me dérange pas le moins du monde d'écouter des histoires de famille et des anecdotes rigolotes à l'heure du café et des gâteaux. Mais quand je vais à un colloque je veux être libre d'analyser le sexisme et la discrimination raciale présents dans le livre préféré de ta gamine sans que tu le prennes comme une attaque personnelle contre son goût littéraire. Je veux être libre de dire que la fascination qu'on a pour l'enfance est due davantage à un déplacement d'angoisses existentielles qu'à la valeur objective des êtres humains qui les cristallisent, sans m'entendre dire que je comprendrai un jour quand je serrerai le fruit de mes entrailles gluant de placenta (ou pire) entre mes bras tremblants.

Ah oui, et les épisiotomies, si on pouvait éviter le sujet. Si possible.

Parce que j'ai fini par googler le truc l'autre jour et je...?

episiotomy

 Hein?

vendredi 30 novembre 2012

Je m'impose, tu t'imposes, nous symposions

(Renouveau de mon blog en tant que 'oh please pas qu'elle et ses bouquins')

Je ne peux pas commencer ce billet sans remonter à mon traumatisant passé de lycéenne et d'hypokhâgneuse à hache-quatre ('Hache-quatre, le bahut qui te hache en quatre'). Lorsque j'étais un tendron de dix-sept ans, après quatre années de cours magistraux pimentés d'humiliations quotidiennes, de terreurs nocturnes, de classements, de 'génial! j'ai eu 8/20! je m'améliore!' et de menaces terribles de ratage de vie intégral ( = ne pas finir Normale et Supérieure), je me suis échappée de la montagne Sainte-Geneviève pour gagner les rives blanches de la perfide Albion et suis devenue ensuite parfaitement britiche, la preuve:

Tea time!
Il était donc hors de question pour moi, jusqu'à très récemment, de me confronter à mes démons, c'est-à-dire le système universitaire français. Et pourtant, persiflaient les médisants, c'était lui qui m'avait formé, quand même. Dès que je passais devant hache-quatre, j'entendais la tour Clovis murmurer: 'Clémentine! Je suis ton père!'

 'NOOOOOON!!!'


Et donc, m'étant petit à petit acheminée vers l'étude universitaire de la littérature jeunesse, et bien que je fasse très souvent référence à des philosophes français dans mes travaux, je n'avais jamais cherché à entrer en contact avec la bulle francophone des chercheurs dans ma discipline. Et aussi parce que les études anglo-saxonnes forment déjà un corpus impressionnant, bien sûr, et que je me doutais que la recherche en littérature jeunesse française utilisait des perspectives théoriques complètement différentes.

Mais l'année dernière, en me baladant sur internet, je suis tombée au hasard sur le blog de Cécile Boulaire, maître de conférences en littérature française et spécialiste de la littérature jeunesse, qui prépare actuellement son habilitation à diriger des recherches. Je lui ai laissé un commentaire, elle m'a contactée, et notre correspondance s'est transformée en organisation de symposium (journée d'études) qui a finalement eu lieu à Cambridge, chez wam, la semaine dernière. 

Nos cinq invités étaient des chercheurs membres de l'Afreloce (Association Française de Recherche sur les Livres et Objets Culturels de l'Enfance): Cécile Boulaire, Laurence Chaffin, Matthieu Letourneux, Mathilde Lévêque, et Christophe Meunier. Il se trouve qu'ils étaient beaucoup moins terrifiants que mon prof d'histoire d'hypokhâgne.

Aujourd'hui dans Ca se discute, Clémentine B. nous raconte comment elle a surmonté sa peur du système universitaire français.

L'idée du symposium était de présenter et de comparer les perspectives théoriques et méthodologiques de la recherche en littérature jeunesse en France et dans les pays anglo-saxons. Voici le programme de la journée d'études, (en angliche), pour ceux que ça intéresse:



Current Francophone and Anglo-American Research
in Children’s and Young Adult Literature





Session 1.              History and the Children’s Book.

9.30-10.00. Kate Wakely-Mulroney (University of Cambridge)

·        The conventions of nonsense in Charles Dodgson's correspondence.

10.00-10.30. Laurence Chaffin (University of Caen)

·        Literature for girls in the 19th century.


 

Session 2.              Geographies of Childhood and Adolescence.

11.00-11.30. Erin Spring (University of Cambridge)

·        Answering ‘Who am I?’ by asking ‘Where am I from?’: Constructions of place-based identity through young adult fiction.

11.30-12.00. Christophe Meunier (Ecole Normale Supérieure, Lyon)

·        Children’s picturebooks : actors of spatiality, generators of spaces.


Session 3.              Reading Words and Pictures.


13.30-14.00. Cécile Boulaire (University François Rabelais, Tours)

·        Poetics of picturebooks.

14.00-14.30. Yi-Shan Tsai (University of Cambridge)

·        Young readers' critical responses to manga.

Session 4.              New Theoretical Perspectives and Territories of Research

14.30-15.00. Professor Maria Nikolajeva (University of Cambridge)

·        Memory of the present: empathy and identity in young adult fiction.

15.00-15.30. Matthieu Letourneux (University Paris Ouest/ Nanterre)

·        Youth literature: series logic and cultural series.

15.30-16.00. Clémentine Beauvais (University of Cambridge)

·        Desire and didacticism in the children’s book.
 
16.30-17.30. Round Table. Chair: Clémentine Beauvais.

·        National and International Trends in Children’s Literature Research.

 La journée, et surtout la table ronde à la fin (qui était carrée, en hommage à Descartes) a confirmé certaines de mes impressions quant aux différences entre l'étude de la littérature jeunesse en France et en Angleterre, et en a invalidé d'autres. 

  1. L'étude de la littérature jeunesse dans les pays anglo-saxons est beaucoup plus orientée par les power theories, les théories du pouvoir (féministe, Marxiste, queer, postcolonialiste, etc). On envisage beaucoup le livre jeunesse, comme je l'ai expliqué mille fois sur ce blog, comme le champ de bataille entre autorité de l'adulte et pouvoir de l'enfant. En France, comme nous l'ont confirmé Cécile et Matthieu, ce n'est pas une question véritablement récurrente. Paradoxe, puisque c'est Foucault évidemment qui a filé aux Etats-Unis et à l'Angleterre l'obsession des conflits de pouvoir en littérature. Ce qui me mène à mon point suivant... 
  2.  La 'French Theory' est plus pratiquée en-dehors de la France qu'en France. Si Foucault est apparemment assez suivi en France, Deleuze, Derrida, Kristeva, Bourdieu et tous ceux que les anglo-saxons regroupent artificiellement sous le parapluie de 'French Theory' semblent plus rares dans les études françaises qu'à l'étranger. Ici, on croule sous les 'lectures derridéennes de la multiplication des chaussettes dans l'oeuvre complet de Dickens' et autres joyeusetés.
  3. Les Français étudient la littérature jeunesse 'en tant que littérature'. Ca peut paraître évident, mais c'est loin d'être le cas ici. Personnellement, comme je l'ai déjà expliqué, je ne considère pas que l'analyse des livres jeunesse peut se faire comme l'analyse des livres pour adultes. L'analyse esthétique, pour moi, sert toujours l'analyse idéologique et des rapports de pouvoir entre adulte et enfant. Il me semble que la pratique française est plus déconnectée de l'enfant et considère le livre jeunesse comme oeuvre d'art à part entière. Ils font énormément d'analyse esthétique, très détaillée.
  4. L'approche des anglo-saxons est actuellement plus théorique, celle des Français plus esthétique et plus historiciste. Bien sûr, de nombreux chercheurs anglophones s'attachent au contexte historique des livres jeunesse, mais il me semble que les grandes questions qui agitent les revues universitaires en littérature jeunesse sont d'ordre essentiellement théorique: définitions, axiomes, mise en place (espérée) d'une théorie de la littérature jeunesse. L'analyse esthétique et historique est mise au service de cet effort théorique. En France, elle paraît trouver en elle-même sa valeur et sa fin. 
  5. Mais nous avons aussi de nombreux points communs. L'une des sessions, en géographie/ écocritique du livre jeunesse, montre qu'il existe des orientations théoriques similaires, surtout dans les domaines émergents. Il en va de même pour les grandes questions: comment fonctionne l'album jeunesse? Qu'est-ce qu'une série pour enfants et comment s'inscrit-elle dans un contexte socioculturel précis? Et bien sûr, qu'est-ce que la littérature jeunesse?
   Je ne vais pas détailler chacune des présentations car Mathilde Lévêque l'a fait dans son excellent billet sur le site de l'Afreloce. Cécile Boulaire a aussi chroniqué cette petite parenthèse franco-britannique sur son propre blog. Et puis ma directrice de thèse, Maria Nikolajeva, en a écrit quelques mots sur son blog (en anglais). Perspectives très différentes!

Bon, ce billet est presque aussi long qu'une élection de président de l'UMP, mais j'espère un peu plus enrichissant. Je m'empresse d'aller le traduire en angliche, puisque la leçon numéro un que je retiens de cette journée d'études, c'est que pour dresser des ponts entre les différents groupes de recherche internationaux il faudrait déjà qu'ils sachent lesquels existent et ce qu'ils font.

 

jeudi 24 mai 2012

Harry Potter et la tour d’ivoire : rapport de colloque


Evidemment, n’importe quel communiqué de presse comprenant les mots ‘Harry’ et ‘Potter’ l’un à côté de l’autre va faire se transformer les yeux des journalistes en petits $ scintillants – et c’est ce qui est arrivé la semaine dernière, quand l’université de St Andrews, en Ecosse, a annoncé la tenue d’un colloque universitaire international sur l’étude littéraire des livres de J.K. Rowling. 

 St Andrews, photographiée le seul jour du siècle où le ciel était bleu

Comme on pouvait s’y attendre, les journaux angliches ont réussi à dégoter un ou deux universitaires furibards (et aux propos probablement déformés) d’un autre bureau de la tour d’ivoire, qui ont exprimé leur indignation de voir tant de Noises et de Galions dépensés aussi inutilement. Personnellement, j’aurais tendance à penser qu’en cette sombre période où étudier les lettres devient de plus en plus compliqué pour tout le monde, on ferait mieux de se tenir les coudes au lieu de se lamenter que d’autres universitaires étudient des trucs et des machins qu’on préférerait qu’ils n’étudient pas. Mais bon, c’est peut-être le genre d’attitude altruiste à la Potter que t’as du mal à développer si tu passes ton temps à lire James Joyce… (Ouh la vilaine.)

Bref, j’étais à ce colloque, où j’ai présenté un papier. Et c’était un super colloque, qui a réussi à conserver le bon équilibre entre une véritable passion pour son objet d’étude et le respect, la précision, la rigueur intellectuelle auxquels peut mener une telle passion. Je dois dire que j’étais un peu inquiète au départ, vu que ça aurait pu être la grande fête du geek vaguement intello. Pottermaniaque dans l’âme, je n’ai rien contre l’idée de porter des lunettes rondes et de me dessiner des cicatrices s’il s’agit d’aller faire la queue devant une librairie avant les douze coups de minuit, mais ce n’est pas ce que j’attends d’un colloque universitaire. Quand tu es physicien quantique ou spécialiste de Kant, ça ne pose pas de problème que tu fasses des blagues de geek ou que tu te déguises en onde et en particule : tout le monde te prend déjà au sérieux, de toute façon. Mais quand tu étudies la littérature jeunesse, tu ne peux pas te permettre ce genre d’écarts. Il faut que tu défendes ta discipline contre les forces du mal. Constamment. Comme elle le mérite.

Et heureusement, malgré quelques écharpes de Serdaigle et quelques sacs à dos Gryffondor, le colloque à St Andrews a parfaitement réussi son coup. Aucun papier anecdotique, banal, superficiel. Certaines présentations étaient même extraordinaires : une analyse impressionnante de l’expiation paternelle à travers le personnage de Rogue, une critique des stratégies pédagogiques de Poudlard et leur influence éventuelle sur la perception de l’enseignement et de l’apprentissage chez les jeunes lecteurs, deux études sophistiquées et subtiles des stéréotypes raciaux dans la représentation des elfes de maison et des goblins. Bref, c’était galvanisant, rigoureux, et non pas, comme je le craignais, complaisant ou vaguement hystérique.

Et si ça fait sourire les gens, tant mieux – mais j’espère que ça les fait aussi réfléchir. Balayer l’étude d’Harry Potter d’un revers de Nimbus 2000, ce n’est pas seulement se montrer inattentif ou mal informé. C’est tout simplement faire preuve de malhonnêteté intellectuelle. Je suis sûre – enfin, disons, j’espère – que dans quarante ans, quand je relirai mes vieux billets de blog grâce à une puce implantée directement dans mon cerveau, je rirai avec indulgence en me souvenant qu’il fut un temps où de tels colloques provoquaient l’ire de quelques vieux barbons. En attendant, j’ai hâte d’en lire les actes, et je remercie les organisateurs pour ce colloque d’autant plus réussi qu’il l’a été au nez et à la barbe de toutes les Rita Skeeter du monde.

mercredi 28 septembre 2011

Débrief de colloque

Je reviens d'un colloque international organisé à l'université de Tübingen par une ponte germanique de la discipline, Bettina Kümmerling-Meibauer, sur l'histoire et la théorie des albums jeunesse. L'occasion une fois de plus de constater le dynamisme et l'incroyable diversité de la réflexion autour de ce genre.

Il y a les études théoriques qui cherchent à mieux comprendre, notamment, les rapports complexes entre le texte et l'image dans l'album jeunesse. D'autres examinent l'interaction entre l'album jeunesse et le livre d'artiste, qui vont l'un et l'autre de plus en plus loin dans l'expérimentation, passant souvent par la déconstruction de l'objet-livre. D'autres encore extirpent du texte et de l'image l'idéologie sous-jacente de l'album. De l'imagier pour bébés jusqu'à la bande dessinée pour adolescents, l'analyse critique révèle toute la sophistication et les paradoxes idéologiques de ce genre littéraire que tant de gens estiment 'transitoire', à remplacer vite fait par une connaissance plus 'mûre' du texte seul.

Il y a les études empiriques qui observent et analysent le comportement de l'enfant face à l'album, et notent ses préférences. On sait depuis une vingtaine d'années que l'enfant pré-lecteur possède des capacités d'analyse visuelle supérieures à celle de l'adulte. Les enfants sont, par ailleurs, beaucoup plus aptes qu'on ne le pense à décoder des images et des rapports image-textes complexes. Souvent les avis parentaux et même des professeurs quant au goût des enfants sont contredits par des études empiriques, qui démontrent clairement une attirance pour des albums sophistiqués à la signification ouverte.

A quoi servent ces études critiques? D'abord à aider les parents, les éducateurs, les bibliothécaires (beaucoup de chercheurs sont d'ailleurs enseignants ou bibliothécaires eux-mêmes, et souvent parents!) à appréhender la complexité des albums jeunesse, à les décrypter pour mieux les comprendre, et à privilégier ceux qui ne cèdent pas à la simplicité et présentent à l'enfant un univers visuel et verbal riche et foisonnant.

Mais aussi à établir et consolider notre discipline – celle de l'analyse de la littérature jeunesse – comme une entreprise rigoureuse et légitime, au même titre que l'analyse de texte et que l'analyse des beaux-arts.

Personnellement, je pense que l'analyse de la littérature jeunesse est même encore plus intéressante, encore plus diverse, encore plus osée, encore plus importante pour notre connaissance de l'humain que la littérature pour 'adultes'. Mais bon, me connaissant, vous saviez bien que j'allais dire ça.

;)