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mercredi 20 septembre 2017

Comment vendre en Grande-Bretagne un livre publié en France?

Un nouveau billet en réponse à une question qui m'est de temps à autre posée par email, et qui ressemble un peu à cette autre, à laquelle j'avais répondu il y a quelques mois.

Pour ceux qui auraient la flemme de cliquer sur le lien: l'autre question, profondément perplexifiante, était la suivante: 'Je ne suis pas encore publié, mais je voudrais vendre mon manuscrit (en français) à un éditeur anglo-saxon, pour qu'il le traduise et le publie en anglais.'

La question que j'aborde aujourd'hui recoupe un peu la question précédente, mais elle est beaucoup moins absurde:
J'ai un livre publié en France, mais mon éditeur ne s'occupe pas de le vendre/ n'a pas réussi à le vendre dans les pays anglo-saxons. Comment faire pour le proposer moi-même à des éditeurs là-bas?
Je vais essayer de répondre à cette question en reprenant un peu la formule du billet précédent. Je pars du principe à travers tout ce billet que vous avez cédé à votre éditeur les droits mondiaux sur votre livre (ce qui est habituel).

Tout d'abord je voudrais vous inviter à questionner vos raisons de vouloir que votre livre soit publié en anglais (voir l'autre billet, où je parle longuement de cela.)

Je vous invite ensuite à lire dans l'autre billet tout ce que je dis de la difficulté d'être publié en traduction dans les pays anglo-saxons.

Ayant lu tout cela, je voudrais préciser d'emblée qu'il est beaucoup plus simple que ce soit votre éditeur français qui s'occupe de vendre les droits pour vous. 

Vous avez peut-être l'impression que votre éditeur ne fait pas beaucoup d'efforts pour vendre les droits anglo-saxons. D'abord, c'est peut-être faux. Mais même si c'est vrai, ce n'est pas forcément pour de mauvaises raisons. Votre éditeur a peut-être identifié, et sans doute à raison, que votre livre n'a pas le profil pour le marché anglo-saxon, qui est hyperformaté et, bis repetita ad vitam aeternam, n'achète que très, très, TRES peu de traductions. Il préfère donc focaliser ses efforts sur d'autres ventes à l'étranger. Ou alors, votre éditeur pense que peut-être sur un malentendu ça peut marcher, mais encore une fois, pas assez pour justifier un investissement de temps et d'effort gigantesque.

Je vous invite vraiment, et désolée si je me répète, à interroger ce qui fait en vous cette impression de frustration intense que votre éditeur n'arrive pas à vendre votre livre dans les pays anglo-saxons, surtout s'il arrive à le placer en Allemagne, en Corée, en Italie, en Pologne ou en Suède.


Ceci étant dit, partons du principe cependant que votre éditeur ne fait vraiment aucun effort pour vendre votre livre dans les pays anglo-saxons. Voilà ce qu'il devrait se passer pour que votre livre publié en France soit publié en anglais en Grande-Bretagne, sous votre impulsion. Il faudrait déjà:
1) que vous trouviez un/e agent/e britannique qui représente le genre de texte que vous écrivez. Pour ceci, il vous suffit en général d'identifier des textes anglo-saxons similaires au vôtre et de regarder qui les agente. Puis de préparer votre livre, un pitch, un synopsis.
2) que cet agent/e puisse lire le français ou ait des sbires qui le fassent.
3) que cet agent/e tombe amoureux de votre livre au point de vouloir chercher à le faire publier en GB (vous offrir de le représenter).
Maintenant que va-t-il se passer? On entre dans des questions nouvelles qui ont trait à la rémunération de l'agent/e pour son travail.

L'agent/e va en effet vouloir être payé/e si jamais le titre est vendu à un éditeur anglo-saxon. Donc, il va falloir négocier avec l'éditeur un avenant au contrat, qui va mettre sur papier la possibilité qu'un/e agent/e externe, si elle était l'apporteur/se d'affaires sur ce titre d'une vente à l'étranger, touche une partie de l'argent de la vente (normalement 20%)

En d'autres termes, votre éditeur devra donner son accord et modifier le contrat pour que cette possibilité existe. Il devra s'accorder avec votre agent/e pour cela.

Ensuite l'agent/e va essayer de représenter votre titre auprès d'éditeurs anglo-saxons, avec ou sans succès.

J'espère que dans ce billet j'ai un peu montré à la fois la grande improbabilité que votre livre, sous votre impulsion, soit publié en anglais, et à la fois le fait que ça reste absolument possible. Je suis d'autant plus capable de le dire que c'est exactement ce qui s'est passé sur la vente des Petites reines et de Songe à la douceur en anglais. Mon agente britannique les a pitchés et vendus à des maisons britanniques en ayant au préalable passé un accord avec Sarbacane pour lui permettre de le faire.

Cependant je précise que les deux romans arrivaient entre les mains de mon agente dans des circonstances très particulières:
1) Cela fait presque 5 ans que je suis avec mon agente britannique. J'ai publié grâce à elle 7 livres directement en anglais et en Grande-Bretagne. Nous avons une relation professionnelle très étroite et elle me soutient énormément depuis le début. C'est important, car dans ces conditions la rémunération de l'agent/e reste franchement minuscule (une portion de 50% d'une avance), et donc la motivation de l'agent/e moins financière que symbolique.
2) Je vis en Grande-Bretagne, parle anglais couramment et peux promouvoir mes livres sur le territoire britannique.
3) Les deux romans avaient des chiffres de vente françaises susceptibles d'attirer l'attention des éditeurs anglo-saxons. 
Toutes les situations sont différentes et tout reste possible. On peut avoir des ventes dans les pays anglo-saxons qui arrivent par une entière sérendipité et donc sans agent/e: un livre français découvert et dévoré en août par un éditeur britannique en vacances en Dordogne, un coup de coeur à Francfort, un coup de pouce d'un ami d'ami qui connaît quelqu'un actuellement en stage dans une maison d'édition en Grande-Bretagne... mais tout cela, vous n'avez pas de contrôle dessus.

Vous pouvez aussi vous amuser à envoyer des exemplaires du bouquin directement à des éditeurs, viser leur fenêtre avec, les suivre dans le métro londonien et leur glisser le livre dans leurs sacs, entrer dans leur maison la nuit et les poser sur leur table de chevet, mais si vous vous faites arrêter je décline toute responsabilité.

Donc pour synthétiser:

1) c'est possible
2)... à un niveau de je dirais 3 sur l'échelle de Jean-Claude Dusse.



Good luck!

samedi 27 mai 2017

Aucune différence ou presque: Littérature jeunesse et littérature adulte

Ah là là, ce billet, combien j’ai rechigné à l’écrire! Mais maintenant qu’on me demande quasi-systématiquement mon avis sur la question quand je fais des rencontres, je me dis qu’il faut bien que je le donne sous forme écrite un jour ou l’autre (toi qui lis ceci en 2036, j’ai peut-être changé d’avis depuis; vérifie).

La question en question: “Mais pourquoi vous obstinez-vous à dire que Songe à la douceur est un roman jeunesse?”

Je précise d'emblée, mais peut-être n’est-il pas besoin de le préciser, que cette question ne m’est jamais posée par des ados mais par des adultes.

Elle est en général accompagnée de questions plus intéressantes car plus théoriques, du type: Et d’ailleurs, pourquoi a-t-on besoin de la catégorie ‘littérature jeunesse’ de toute façon? Un bon livre c’est un bon livre qui parle à tout le monde, il me semble, non? Et la littérature ado/ jeune adulte, c’est juste de la littérature adulte pour laquelle on a créé une catégorie éditoriale lucrative… Non?

Non.

Avant de présenter mon opinion, je vais quand même préciser que c’est juste mon opinion. Bien que je réfléchisse beaucoup à ce genre de questions parce que ma vie est par ailleurs très vide de choses intéressantes à faire, ce n’est pas forcément l’opinion de tous les auteur/es jeunesse. Je pense d’ailleurs qu’elle est assez minoritaire.
Voilà donc mon opinion en quelques sous-parties bien organisées parce que c'est presque le bac et les souvenirs remontent.

C'est long et y a pas d'images. Tu vas quand même pouvoir suivre? J'ai la flemme de mettre des gifs et tout, j'ai déjà mis tous ces mots et ça a pris du temps.






Intro: Ce qu’on veut dire quand on pose cette question.
J’ai toujours été agacée, quand j’étais petite, d’entendre Sa Majesté J.K. Rowling, qui est pourtant la déesse de ma vie et l’astre solaire de mon existence, dire dans les médias qu’elle écrit ‘pour elle’, sans jamais penser qu’elle écrivait ‘pour les enfants’. J’avais envie de lui dire, Sorry, Jo, mais t’as écrit une histoire de sorcier de onze ans avec un chapeau et une chouette dans une école de magie; j’ai onze ans moi-même et je peux te dire que je reconnais assez clairement que c’est quand même à moi que c’est adressé, non?

A MOI
Ce qui m’énervait déjà quand j’étais petite, c’est que je comprenais très bien ce qu’on veut réellement dire quand on essaie, avec une apparente bienveillance, de dire que tel ou tel roman ado/jeune adulte est ‘en réalité’ un roman ‘adulte’, ou ‘général’, ou ‘universel’.
 
Et je comprenais déjà que ce n’était pas pour mon bénéfice à moi d’enfant qui aimais Harry Potter.

Alors commençons par dégager la problématique du sujet: explorons ce que les adultes sous-entendent le plus souvent quand ils estiment qu’un roman catégorisé jeunesse ne devrait pas l’être, et du coup commencent à remettre en cause la division littérature jeunesse/ littérature vieillesse générale.

a) D’abord, cela implique que le livre en question a l’air de ‘surpasser’ son lectorat ‘officiel’, c’est-à-dire qu’il ‘parle aux adultes’, c’est-à-dire qu’il ‘parle à tout le monde’. — a’) Dans ce cadre, cela sous-entend souvent une sorte de regret que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘trouvable’ par des adultes lecteurs. J’entends par exemple: ‘Vu qu’il est catégorisé jeunesse, j’ai failli passer à côté’ - comme si on avait fait exprès de planquer le bouquin pour que personne ne le lise.
Associé à cela est le fait que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘récompensable’ par des prix ou médias ‘généraux’. J’ai même entendu une fois: ‘C’est dommage, il ne peut pas gagner de vrais prix!’.     
b) Dans sa forme la plus grave selon moi, la question implique (pas toujours, je précise d’emblée!) qu’un lectorat jeune ne peut pas comprendre le livre aussi bien qu’un lectorat plus âgé; donc que le livre est d’une certaine manière gâché, ou son potentiel pas totalement réalisé, s’il est en LJ.
c) Cela implique ensuite que l’accès à la littérature est ‘biaisé’ par les éditeurs qui ont décidé de ces catégories. J’entends souvent cette remarque très originale: ‘Il n’y a pas de littérature jeunesse ni de littérature adulte, il y a juste des bons et des mauvais livres’. (si la personne qui a inventé cette expression l'avait copyrightée, elle serait pluritrillionnaire à l'heure qu'il est)
d) Enfin cette question implique qu’on cherche à se ‘rassurer’ auprès de l’auteur/e qu’elle ou lui, au contraire, ne cherchait pas spécialement à écrire pour la jeunesse; on espère un peu que l’auteur/e va s’avouer un peu lésé/e par sa catégorisation éditoriale. On ‘croit’ l’auteur/e et ses intentions quant au livre car l’auteur/e, elle/lui, connaît son lectorat ‘idéal’.

Je pense que ce qu’il est très important de voir, c’est qu’aucune de ces raisons ne prend en compte l'enfant ou l'ado lecteur. 
 
Ce sont des raisons entièrement autocentrées, et par ‘auto’ je veux dire ici centrées sur la position de l’adulte qui parle.

Un peu cruellement peut-être, on peut les réécrire ainsi:

a) C’est pour moi! J’ai reconnu! Arrête de dire que c’est pour les petits, moi je suis grand et j’ai aimé, donc c’est pour moi.
— a’) Hé c’est pas juste, vous m’aviez pas dit qu’il était là ce livre!
b) De la confiture aux cochons!
c) Les éditeurs, ils font rien qu’à nous créer des faux genres littéraires juste pour l’argent.
d) Mais en vrai, toi, secrètement, tu trouves que t’écris pas pour les enfants, on est d’accord?

Avertissement: J’exagère un peu tout le long de ce billet (moi? Jamais!).
Le tl;dr ( = point principal) de ce billet, c’est que, pour moi, cet apparent désir bienveillant de ‘faire tomber les barrières’ entre littérature adulte et littérature jeunesse est en réalité trop souvent une manière de refuser a l’enfant ou l’adolescent des domaines culturels d'excellence, qui leur seraient particuliers et dont ils seraient les bénéficiaires privilégiés.

Observons les points a, b, c et d séparément.

a) ‘J’ai reconnu, c’est à moi que ça s’adresse.’

On a là ce que j'appellerais une méconnaissance ou une fausse reconnaissance de certains livres de littérature jeunesse comme étant d’office une littérature ‘adulte’ ou ‘générale’.

La vérité, c’est que beaucoup d’adultes ont énormément de mal à résoudre la dissonance cognitive dérivant du fait qu’on peut aimer un texte et s’identifier à ses personnages en LJ, sans immédiatement en conclure qu’on en est le ‘véritable’ lectorat secret.
C’est le phénomène du même et de l’autre. Pour l’adulte, l’enfance ou l’adolescence ne sont pas des champs d’identification possibles. S’ils se persuadent qu’un livre jeunesse qu’ils ont aimé est ‘en réalité’ un livre ‘adulte’ ou ‘de littérature générale’, c’est parce qu’il leur est plus facile d’estimer qu’il y a eu erreur de catégorie éditoriale, plutôt que de reconnaître simplement que le livre est entré en résonance avec eux pour tout un tas de raisons complexes et intrigantes, bien au-delà d’une seule adéquation générationnelle.
 Ils disent alors: “ce livre, je ne l’aurais pas lu si on ne m’avait pas dit qu’il était là!” ou encore “c’est dommage, beaucoup de lecteurs potentiels ne vont pas le lire!”

Il est intéressant de voir qu’ils n’ont pas le raisonnement inverse. Si le livre était en ‘adulte’ (on dit ‘générale’), beaucoup de lecteurs potentiels jeunes ne le liraient pas. Il serait en-dehors des circuits des CDI, hors radar des libraires et des bibliothécaires pour ce lectorat spécifique, hors radar des parents et autres prescripteurs. Les jeunes deviendraient son lectorat non pas privilégié mais accidentel.

Bien sûr, on va me dire: “Mais Gaël Faye est lu par des jeunes! Les profs ont fait lire Harry Québert à leurs classes! La dame du CDI ont recommandé Bonjour Tristesse à ma fille de 16 ans!’

Oui, mais le fait que vous soyez capable de me dire les titres exacts de ces livres ‘de générale’ qui ‘passent en jeunesse’ (et c’est très, très, très souvent les mêmes qui reviennent) montrent bien que c’est là une exception.

Si Songe à la douceur avait été publié en ‘adulte’, il est évident que je ne recevrais pas autant d’emails de jeunes lectrices entre 14 et 17 ans, puisqu'elles l'auraient 'raté'. (Et de toute façon, comme j'en parle plus bas, ce ne serait pas le même livre en 'adulte'.)

b) Mais est-ce qu’ils comprennent vraiment? Ils sont si jeunes, après tout…

‘Les jeunes, à mon avis ils peuvent pas tout comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur du dedans de ce roman à cause de sa profonditude insondable qui est totalement incompréhensible à qui n’a pas vécu.’

Attention, je ne dis pas du tout que tous les gens qui posent cette question sont victimes de cette arrière-pensée. Mais le fait est qu’une petite voix me dit parfois: toi, tu crois que les jeunes ne vont pas ‘tout comprendre’, et du coup que c’est un peu un gâchis sur ce lectorat-là.
Parce que l’adulte reconnaît telle ou telle référence à Baudelaire ou Nabokov, ou reconnaît tel sentiment décrit, il pense qu’il comprend le livre. Comme il croit que les ados ne connaissent pas Nabokov ou n’ont pas encore vécu le sentiment (ce qui par ailleurs est souvent tout à fait vrai), l'adulte pense qu’il comprend ou lit mieux le texte.

Mais l’adulte qui dit cela ne voit pas, sans doute, d’autres références: le réseau puissant de références ‘latérales’ à… la littérature jeunesse. Ce sont des références, entre autres, de genre (par exemple le livre rappelle ou joue avec les codes de la romance ado), de style (par exemple Songe à la douceur est un roman en vers comme les romans en vers pour ados à l’anglo-saxonne), de format (par exemple, une 4e de couv’ peut convoquer le cadre référentiel d’autres textes jeunesse), de personnages (e.g. jouer avec des personnages de Mary Sue. Hein tu sais pas ce que c’est une Mary Sue? T’as pas tout compris au livre alors…).

Ces références-là, comme pour tout type de texte d’ailleurs, vont activer des réflexes de lecture, des attentes, des appréhensions, etc., et conditionner une compréhension du texte spécifique qui est celle de son lectorat principal (un lectorat jeune).

Trois minutes sur les blogs et vlogs des ados/ jeunes adultes lecteurs sont suffisantes pour voir que les ados lecteurs qui se goinfrent de LJ plus rapidement que tu lis tes compte-rendus de réunions sont des experts inégalés dans leur domaine. Et mon livre, c’est leur domaine.

Conclusion macroniste: vous êtes des lectorats différents, vous comprenez différemment, et c’est bien des deux côtés.

Mais c’est quand même un livre jeunesse. Si si.

c) Mais non! la littérature jeunesse n’existe pas, de toute façon, c’est une invention.
Alors, attention. Il n’y a pas d’essence platonique de la littérature jeunesse, ado ou ‘jeune adulte’. Mais ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
La littérature jeunesse existe, déjà, car c’est une catégorie éditoriale distincte. Raisonnement circulaire? Non, bien sûr, le fait qu’il y ait construction (sociale, culturelle, économique, etc.) ne veut pas dire que c’est une catégorie illégitime. 

Intro à la critique littéraire 101: Il n’existe pas de production culturelle indépendante de ses conditions matérielles de production, de promotion et de distribution, et avec elles l’oeuvre interagit dans un rapport dynamique.

La littérature jeunesse existe. Elle existe en partie parce que nous vivons dans une civilisation qui, depuis plus ou moins récemment, estime que l’enfance et, encore plus récemment, l’adolescence sont des tranches d’existence particulières qui requièrent un traitement spécifique, avec des distinctions exprimées dans les domaines médicaux, légaux, économiques, etc., et ici culturels.

Le fait que cette compartementalisation des générations soit historiquement construite et en constante évolution n’en fait pas quelque chose d’arbitraire ou d’absurde. Elle est structurante pour notre société et donc elle existe.

La LJ existe avec ses réseaux, ses prix, ses producteurs et ses distributeurs, et évidemment son lectorat. Il serait absurde de nier son existence.

Oui, mais son existence effective, économiquement et sociologiquement étudiable, se traduit-elle en une identité littéraire, thématique, stylistique, de genre, etc. spécifique?

C’est une question qui, vous vous en doutez, fait cogiter les universitaires dans le domaine depuis sa création, et ce n’est pas ici le moment de passer en revue les différentes théorisations. Ma version: non, je ne crois pas qu’il y ait une identité littéraire de la littérature jeunesse si l’on prend pour l’étudier les outils analytiques de l’analyse littéraire, narratologique, stylistique, etc. ‘adulte’.
Mais si on l’étudie latéralement, en ses propres termes, à la fois dans sa relation à la littérature ‘adulte’ et en tenant compte de ses caractéristiques particulières, on comprend comment la littérature jeunesse existe littérairement.

La littérature jeunesse, selon moi, est principalement caractérisée par une éditorialisation particulière, qui doit négocier trois composantes principales: la composante littéraire, la composante commerciale et la composante pédagogique.

Une éditorialisation, ça ne veut pas seulement dire des aspects pratiques, de distribution, de production, ni même de censure ou de formatage (même si bien sûr c’est important et cela fait fondamentalement partie de l’ADN de la littérature jeunesse).

Cela veut dire une création négociée entre plusieurs agents (d’écriture, d’illustration, d’édition, de publicité, etc.) qui d’une manière ou d’une autre fait tenir ensemble à la foix textuellement, paratextuellement et épitextuellement trois impératifs: esthétiques, commerciaux et pédagogiques, du texte.

La composante pédagogique qui, pour moi, est absolument inéluctable - et même, dans mon opinion, à célébrer, mais c’est une autre histoire - distingue ce type de littérature de manière non générique ni stylistique mais en termes d'audience. C’est cette composante qui indique son intérêt particulier et intrinsèque pour son lectorat.

Pédagogique veut dire simplement qui mène l’enfant (j’inclus là l’adolescent), pas ‘moralisateur’ ou ‘qui apprend des choses’. Cela veut dire pour moi que c’est un texte qui adhère de manière particulièrement forte à son lectorat souhaité, qui s’inquiète de lui, qui ne se distancie pas de lui, qui cherche à lui parler en tant qu’il est jeune et qu’il va grandir.

Un livre jeunesse, c’est un livre qui a de la tendresse pour son lectorat jeune. Il est, sinon conçu, au moins éditorialisé dans ce sens. 

Cela veut dire une voix narrative qui peut être moqueuse, cynique ou peu fiable, mais qui ne ridiculise pas le fait d’être jeune. Cela veut dire un livre qui prend au sérieux ce qui mérite de l’être dans le fait si étrange et si prenant d’être jeune.

Cela veut dire une littérature qui ne regarde pas la jeunesse de l’extérieur comme un phénomène bizarre, mais qui porte une attention toute particulière à ce qui fait la jeunesse, qui réfléchit implicitement à la jeunesse dans ses manifestations, constructions et actions sociales, philosophiques, sentimentales, individuelles, etc.

A cause de cela, on a un certain nombre de quasi-constantes en LJ qui ne sont pas des hasards.


Ce n’est pas un hasard si la littérature pour la jeunesse est souvent une littérature de l’intensité, qui parle de sentiments très intenses (amour, désespoir, haine, jalousie, etc.). Ce n’est pas un hasard si c’est si souvent une littérature de la nouveauté, qui décrit ce que cela fait d’expérimenter des choses qu’on n’a jamais expérimentées auparavant. Ce n’est pas un hasard si c’est une littérature de l’espoir, de la possibilité et du potentiel, tournée vers le futur, et qui si souvent ‘se finit bien’, ou ne se ferme pas dans la désespérance. Ce n’est pas un hasard en grande partie car c’est une littérature qui est éditorialisée dans ce sens.

Cette éditorialisation évidemment peut résonner à travers les générations. La nouveauté, l’intensité, l’espoir, ne sont pas spécifiques à la jeunesse. Mais, selon moi, ils y sont plus solidement accrochées.

On peut considérer que l’idée même de ‘jeunesse’ est temporellement flottante - on dit qu’on se sent ‘redevenir jeune’ par l’amour, l’attrait de la nouveauté, l’espérance, etc. - à n’importe quel âge. Ces expériences certes appartiennent ‘à tout le monde’ sporadiquement à travers le cours de la vie, mais elles sont présentes avec une densité particulière pendant la jeunesse. Le nier, c'est nier à la fois l'histoire sociale et culturelle et aussi les aspects biologiques et physiologiques les plus évidents de la jeunesse.

La LJ est une littérature qui le plus souvent rend compte, entre autres, de la particularité et de la beauté de ces expériences en tant qu’elles se rapportent à cette période spécifique de la vie. C’est cela la composante pédagogique de la LJ.

Quand les adultes ‘méconnaissent’ un livre de LJ comme livre ‘de littérature générale’, ils le réduisent à un produit seulement littéraire. Ils en perdent la composante pédagogique, et donc ils en ratent une dimension cruciale. Ils le lisent mal, ils le lisent de manière incomplète. Bien lire un livre de LJ, c'est en reconnaître ce en quoi il parle de manière privilégiée et intime à l'enfant ou l'adolescent lecteur.
 
Evidemment, il y a des expériences de nouveauté, d’intensité, de possibilité, qui ‘parlent plus à tout le monde’ que d’autres.
Les adultes ne ‘méconnaissent’ pas comme littérature ‘générale’ des albums où il est question d’aller sur le pot pour la première fois, mais ils ‘méconnaissent’ souvent des romans ado où il est question d’amour. C’est sans doute parce qu’ils ont maîtrisé le pot (bravo!) mais pas tout à fait l’amour.
 
Mais ça ne veut pas dire que le livre est fait pour eux.

d) Mais toi, tu penses à qui comme lectorat idéal quand t’écris?
A un lectorat jeune.

Mais: il ne faut pas toujours croire les auteurs quand ils parlent de leurs intentions.
Personnellement j’ai toujours été très claire que, dans mon intention, qui vaut ce qu’elle vaut, mon lectorat principal ou premier est un lectorat jeune. 

‘Jeune’, ça dépend des livres ce que ça veut dire, bien sûr, mais il me paraît absolument absurde de dire que j’ai écrit un livre comme Carambol’anges ou Les petites reines sans me poser une seule fois la question du lectorat. Je ne les ai pas écrits dans l’abstrait, avant de les lancer dans le monde en une joyeuse et naïve parabole en m’étonnant de les voir retomber principalement et premièrement entre les mains d’enfants du CM1 à la 6e pour le premier et de jeunes filles de la 6e à la 3e pour le second.

Quant à Songe à la douceur, je me suis tellement préoccupée de son lectorat que j'ai demandé à l'éditeur d'en faire lire la première version à des jeunes lecteurs et lectrices, après quoi j'ai considérablement modifié le texte pour répondre à leurs remarques et à leurs recommandations.



C’est un fait que des adultes ont lu et apprécié Les petites reines ou Songe à la douceur, et j’en suis ravie, et je suis moi-même une avide lectrice évidemment de romans jeunesse, dont je ne pense pas qu’ils soient fondamentalement toxiques. Mais nous sommes en tant qu’adultes un lectorat incidentel ou secondaire, dans le sens non polémique de secondaire, de la littérature jeunesse.  
Après, vous rencontrerez toujours des auteur/es qui disent qu’ils ne pensent pas à un lectorat jeune en particulier, cf. JK Rowling et plein d’autres gens très fréquentables. C’est même une vision assez majoritaire, il me semble, quand j’en parle aux amis et collègues.

Il y a même nombre d’auteur/es qui avaient envoyé leur premier roman à Gallimard, croyant sincèrement que c’était un roman adulte, et M. Gallimard leur a dit ‘envoyez ça plutôt à l’école des loisirs’. Et donc, ils se sont retrouvés auteur/es jeunesse. La guigne! C’est possible d’écrire ‘accidentellement’ un livre jeunesse, oui. Le premier.

Mais désolée, j’ai du mal à croire qu’après être entré/e dans ce système d’éditorialisation, on continue à n’écrire ‘que pour soi-même, sans penser du tout au lectorat’. Ca me semble soit hypocrite, soit extrêmement naïf, de dire qu’on écrit son 13e roman et qu’on l’envoie à Thierry Magnier en s’ébaubissant que ce soit ‘encore un roman ado, dis donc! Incroyable!’.

Evidemment que les auteur/es jeunesse internalisent les codes, les attentes, le processus éditorial, les styles, les genres, etc. particuliers de la LJ. Ce n’est pas un crime et il faudrait même le revendiquer plus fort. Oui, notre lectorat compte pour nous. Oui on pense à lui! Et alors? On ne devrait pas se justifier d’avoir en tête une abstraction d’enfant ou d’ado lecteur quand on écrit un livre dont on sait parfaitement qu’il va être éditorialisé pour enfants ou ados.

——

Voilà j’arrête ce loooooong billet. Allez-y, dites-moi dans les commentaires plein de trucs:

  • Mais les livres qui ‘glissent’ en jeunesse? (L’attrape-coeurs). Mais les livres jeunesse qui ‘glissent’ en adulte? (Le curieux incident du chien dans la nuit). Ca ne veut pas dire que la frontière est poreuse?
Scoop: toute frontière est poreuse.
  • Mais moi je pense qu’il faudrait justement qu’il n’y ait plus qu’une littérature générale que toutes les générations aiment ensemble en même temps dans les mêmes bibliothèques!
Moi aussi j’aimerais bien être tous ensemble.
  • Mais moi je suis auteur/e jeunesse et je ne pense jamais aux enfants! Jamais jamais!
Sauf quand tu les manges avec du beurre.
  • Mais moi ton livre je l’ai donné à ma fille de seize ans et elle a détesté, alors que j’ai quarante-sept ans et j’ai adoré.
Toi et ta fille ne décidez pas à vous seules de ce qui constitue un livre jeunesse ou pas.

Ma conclusion générale tient en une phrase:
Les adultes doivent apprendre a accepter l’existence d’une littérature d’excellence dont ils ne sont pas les destinataires privilégiés.

mercredi 17 mai 2017

Nos Inséparables sont de sortie

Aujourd'hui 17 mai, pendant que j'étais dans les trains pendant 7 heures (je reviens du Havre où j'ai rencontré la super équipe du master de création littéraire, et avant ça je faisais un stage d'écriture à l'école Les Mots à Paris, mais ça, ce sont d'autres histoires - tellement d'histoires, tellement d'histoires!), ma première traduction littéraire, Inséparables, de Sarah Crossan, est sortie chez Rageot!

J'en avais déjà parlé là en détail, mais je n'avais pas encore, à l'époque, ni la magnifique couv' ni mes exemplaires auteur:


Il est beau, il est épais comme un coussin, et le papier est assez poreux pour absorber au moins quelques-unes de vos hectolitres de larmes (perso, je l'ai traduit en pleurnichant comme une madeleine, c'était une expérience intéressante).

petits extraits

en diagonale
Joyeuse naissance donc à Grace et Tippi en version française. J'espère que ce roman troublant, émouvant, dérangeant, lumineux, bizarroïde, vous plaira autant qu'à moi, et que ce n'est que le début de l'arrivée en France des romans en vers de Sarah.

J'en profite pour dire ici un gigantesque MERCI à Hélène Daveau, mon éditrice sur ce projet, qui a été le capitaine de cette expédition-traduction, et a aiguillé le petit moussaillon que je suis à naviguer, parfois à vue, dans la tempête et le roulis et la houle de ce roman pas facile à cartographier. Hélène est une éditrice d'une perspicacité et d'une précision exceptionnelles. Je ne compte pas le nombre de fois où, identifiant exactement les passages qui m'avaient fait suer à grosses gouttes, elle m'a proposé, dans la marge, l'air de ne pas y toucher, "Et cette phrase-là, ça n'irait pas?" avant de suggérer La Phrase Exacte, celle qui s'enclenche pile poil comme une pièce de puzzle, et que je cherchais depuis le début, perdue quelque part dans le grand écart entre anglais et français.

Merci aussi beaucoup à Murielle Coueslan et à toute l'équipe de Rageot qui ont acheté le livre de Sarah, m'ont fait confiance sur la base de presque-rien pour le traduire, et le défendent en amont de sa sortie depuis plusieurs mois déjà.

Et bien sûr merci Sarah.

Sur ce, bonne lecture, et
Nous
Voilà.

vendredi 24 février 2017

Obtenir un agent en Grande-Bretagne quand on est français/e

Ce billet tente de répondre à une question très étrange, mais que je dois désormais qualifier de récurrente, puisque je l'ai reçue sous diverses formes six fois désormais en moins de deux ans:
Je suis français/e et je n'écris pas en anglais. J'ai écrit un roman (en français donc) et il n'est pas encore publié en France. Mais en fait je voudrais qu'il soit publié en anglais. Comment puis-je trouver un agent britannique qui vende mon manuscrit à des éditeurs britanniques?
Vous aussi, cette question vous étonne? Je dois dire que la première fois qu'on me l'a posée, j'ai été un peu agacée. Elle me semblait être d'une absurdité totale. Mais m'ayant été posée six fois (!) par des gens différents et qui m'ont donné des raisons, je me dis que ça vaut la peine de faire un petit billet sur le sujet.

Je commence brièvement par l'aspect pratique de cette question, c'est-à-dire: comment trouver un agent en Grande-Bretagne. 

Au musée.
Il y a des tas de billets de blog sur le sujet, alors j'ai franchement envie de dire: googlez-le. Pour synthétiser: identifiez des agents qui s'intéressent à des livres dans votre genre de prédilection (pensez à regarder les remerciements des livres que vous lisez: l'agent est généralement mentionné); envoyez-leur les 3 premiers chapitres ou équivalent de votre manuscrit, + un synopsis complet, un pitch (sorte de petit résumé alléchant), et une lettre personnalisée; c'est à eux ensuite de vous demander le manuscrit total si ça les intéresse.

Pour les détails, je vous fais confiance: cherchez avec vos doigts dans le Google.
 
Maintenant pour les aspects plus spécifiques de la question.

J'avoue que ma réaction première à cette question a été un littéral facepalm. Je me suis dit: c'est totalement idiot. Au début, je ne comprenais tout simplement pas le raisonnement derrière cette ambition. Je rappelle brièvement les deux paramètres centraux de cette équation qu'on me demande de résoudre:
a. l'édition britannique publie en anglais
b. votre livre est en français
Et puis les complications supplémentaires:
c. les Grands-Britons sont célèbres pour leur monolinguisme acharné
d. l'édition grande-britonne est absurdement hermétique à la littérature internationale; même les livres déjà publiés en France n'ont qu'une chance infime d'être traduits en anglais
Je rappelle ensuite ce qu'il devrait se passer pour que votre manuscrit en français non publié en France soit publié d'abord (ou seulement) en anglais en Grande-Bretagne. Il faudrait:
1) que vous trouviez un agent britannique qui lise le français
2) que cet agent tombe amoureux de votre manuscrit français au point de vouloir se lancer dans l'épopée quasi-impossible de chercher à le faire publier, c'est-à-dire de:
3) trouver un éditeur qui lise aussi le français ou ait des sbires qui le fassent (ça ce n'est pas difficile, car beaucoup de maisons d'éditions britanniques emploient des lecteurs francophones)
4) et que cet éditeur tombe amoureux de votre manuscrit au point d'accepter de l'acheter, 
5) ... et de payer pour qu'un traducteur le traduise.
Tout cela, de plus, s'inscrit dans le cadre d'une autre gigantesque difficulté, qui est tout simplement qu'être publié en Grande-Bretagne même en tant que Britannique avec un manuscrit en anglais est déjà effroyablement difficile!

Je ne dis pas que c'est impossible, mais ma réaction c'est plutôt: WTF? Pourquoi vouloir se compliquer la vie à ce point? Why not try to publish your damn book in your damn language in your damn country, for goodness' sake?

Quand j'ai posé cette question aux gens qui m'ont demandé cela, ils m'ont répondu diverses choses, que je synthétise ici:

1) Ce que j'appelle 'le syndrome de Gad Elmaleh', c'est-à-dire le rêve anglo-saxon: l'attrait psychologique/ romantique de réussir à avoir un livre publié en anglais. 'Je rêve d'être publié/e en Grande-Bretagne', 'Mon rêve c'est que mon livre soit lu dans les pays anglophones'.

IN ZE KITCHEN
Mon sentiment: je comprends cette ambition, mais alors là la réponse est très simple: vous avez beaucoup plus de chances (même si elles restent très minimes) que votre livre soit traduit en anglais si vous le faites d'abord publier en français. 

Les maisons d'édition françaises emploient des agents qui s'occupent d'essayer de vendre les livres à des éditeurs britanniques. Ils sont en contact direct avec les gens qui importent, et c'est eux votre meilleure chance.

 
Mais encore une fois, c'est épouvantablement difficile de vendre un livre français aux Britanniques. On a péniblement réussi avec Les petites reines et peut-être un autre, mais c'est un énorme parcours du combattant, qui passe par des tas de comités. Ca arrive, évidemment, mais ce n'est pas facile.

De plus il est essentiel de savoir que pour les éditeurs britanniques, l'argument-massue c'est le chiffre de vente dans le pays d'origine. Pouvoir dire: 'le manuscrit que je vous propose s'est vendu à 20 000 exemplaires en France', ça attire leur attention d'un coup. Encore une fois, c'est impossible si le manuscrit n'est pas publié en France.

Donc solution numéro un: trouvez d'abord un éditeur en France. 

2) L'impossibilité de trouver un éditeur en France.

L'une des personnes qui m'a posé cette question m'a en effet dit qu'elle désespérait maintenant de trouver un éditeur français, et qu'elle voulait donc se tourner vers la Grande-Bretagne.

Je comprends sincèrement la souffrance qu'on peut ressentir quand un manuscrit nous est systématiquement retourné. Il y a quelques années, quand je n'arrivais nulle part avec mes manuscrits français, donc la plupart étaient retournés même après avoir quelques livres publiés en France, j'étais aussi très tournée vers la Grande-Bretagne, convaincue que j'avais plus d'espoirs là-bas.

Et ce n'est pas impossible en effet que ce soit un manuscrit qui corresponde plus au marché anglo-saxon qu'au marché français. Mais encore une fois, ses chances de publication, étant écrit en français, sont vraiment maigrelettes.

Cependant, il me semble improbable qu'un manuscrit ait plus de chances d'être publié en Grande-Bretagne qu'en France. Ce que j'entends quand on me dit cela, c'est 'mon livre est trop original/ détonant/ hors normes pour la France'. Mais cela fait maintenant plusieurs années que j'observe les deux marchés de l'édition et, en tous cas pour ce qui est de la littérature jeunesse, l'édition britannique est beaucoup plus standardisée que la française. Il est bizarre de dire 'l'édition française est trop frileuse pour mon bouquin, j'aurais plus de chances en Grande-Bretagne'. Si l'édition française est vraiment trop frileuse pour votre manuscrit, c'est du côté du Danemark qu'il faut regarder, pas du côté du Royaume-Uni.

surtout si ça parle de dissection de girafe devant des petits de maternelle
Donc solution numéro deux: avez-vous vraiment tout essayé en France, y compris des petites maisons d'édition indépendantes? 

3) Je veux garder les droits mondiaux sur mon livre. 

C'est sans doute la réponse la plus intéressante qui m'a été donnée, c'est-à-dire, en pratique, je veux trouver un agent britannique pour qu'il vende mon manuscrit en Grande-Bretagne pour la vente anglophone seulement, et cherche ensuite à vendre les droits au reste du monde.

Sachant quand même qu'il faudrait que votre agent et l'éditeur potentiel soient d'accord pour ne céder que les droits anglo-saxons!

C'est une idée pas bête mais encore une fois, franchement, ma réponse, c'est que c'est vraiment chercher à se compliquer la vie. Après, vous faites ce que vous voulez.

***

Je précise quand même que je pense que ce genre de cas existe en effet - de gens qui vendent au Royaume-Uni en traduction avant de vendre le livre autre part. Je sais aussi que ça existe dans l'autre sens: l'un de mes amis auteurs britannique, Will Buckingham, a vendu son manuscrit en traduction en turc (grâce à son agent) et la version originale, en anglais donc, est sortie après la version turque, avec une maison d'édition américaine.

tite pub
C'est très loin d'être la norme.

C'est même loufoquement hors-norme.

Je ne dis pas que c'est impossible. Je ne dirai jamais que c'est impossible. Mais j'espère que ce billet clarifie un peu les raisons pour lesquelles je pense que c'est vraiment une idée-galère qui devrait venir avec tous les gyrophares de l'idée-galère.

Good luck.

lundi 25 juillet 2016

Contre le french-bashing en littérature jeunesse

‘Oh, tu vis en Angleterre! Ca doit être génial, tu as accès à la meilleure littérature jeunesse au monde!’
‘Ici, finalement, on n’a pas d’équivalent à Roald Dahl ou à Philip Pullman, quand on y pense.’
‘Les ados ne lisent que des Américains. Clairement il y a un problème d’offre en création française.’
‘J’adore la littérature jeunesse! Je lis tout, de Beatrix Potter à Melvin Burgess.’

‘La littérature française pour la jeunesse est d’un sinistre…’
Le french-bashing de la littérature jeunesse par des Français ne cesse de me surprendre. Il est très fréquent, parfaitement candide, et il vient parfois de gens qui sont des prescripteurs de LJ voire des auteurs et des éditeurs de LJ. En général, il s’exprime informellement, au détour d’une discussion; occasionnellement, on le retrouve mis au propre dans un article, comme ce fut le cas il y a quelque temps avec cet écrit d’une très grande violence, auquel j’avais répondu ici (tout est en anglais, mais il me semble que nous soyons toutes les deux Françaises).

Je ne vais pas répéter mes arguments de l’époque, qui étaient formulés pour une audience anglo-saxonne (comme l’article original). A la place, je voudrais mettre en avant un certain nombre de réponses à des attaques que j’entends parfois contre la littérature jeunesse contemporaine française, et pour ce faire je vais beaucoup parler de la création anglo-saxonne, car on french-bashe le plus souvent en comparaison avec la littérature anglo-saxonne. 

Je ne cherche pas du tout à inverser l’argument et à basher les Angliches et les Américains, que j’aime d’amour (enfin, les Angliches au moins) [NdlR: ce billet a été écrit avant le Brexit], mais je pense qu’on gagnerait à mieux comprendre d’où vient ce french-bashing qui nous semble si naturel, et on ne peut pas le faire sans parler de la LJ anglo-saxonne.

Attention, c’est très long. Mais vous pouvez picorer. J’ai divisé ça en trois parties:

- Pourquoi on a l’impression en France que la littérature jeunesse anglo-saxonne est si géniale
- Comment (vraiment) lire la littérature jeunesse française
- Le rôle des auteurs, éditeurs et prescripteurs

Tout le long j'ai mis des couvertures et mini-chroniques de livres français ou francophones que l'on peut brandir contre toute personne qui s'émeut du manque de créativité, du 'sinistre' ou de 'l'infériorité' de la production actuelle. Je précise aussi que j'ai conscience de n'être pas du tout aussi calée que je devrais l'être en littérature francophone non-française. Je serais très heureuse d'avoir des suggestions dans les commentaires... 

I. Pourquoi on a l’impression en France que la littérature anglo-saxonne est si géniale.

Le french-bashing se nourrit souvent d’une comparaison qu’on estime désavantageuse avec la LJ principalement anglo-saxonne (je viendrai plus tard aux autres littératures étrangères).

Cette comparaison se base sur les observations suivantes, qui sont entièrement ou en partie vraies:
- a. beaucoup des plus gros vendeurs sont anglo-saxons
- b. beaucoup de livres qui gagnent des prix sont anglo-saxons
Le problème, c’est que ces observations sont immédiatement suivies des conclusions suivantes:
- a. DONC, les enfants/ados (française) préfèrent les livres anglo-saxons
- b. DONC, la LJ anglo-saxonne est qualitativement meilleure
A noter que le premier point est plutôt vu comme une ‘preuve’ de la suprématie commerciale de la LJ anglo-saxonne, et le second comme une ‘preuve’ de sa suprématie disons plus littéraire ou esthétique. Dans les deux cas, il y a l’idée que la LJ anglo-saxonne ‘atteint son but’ mieux que la française, c’est-à-dire qu’elle ‘parle’ mieux aux enfants et aux ados que la française. 

Un amour haïkuesque
Déjà, ce qui me frappe toujours dans ces deux scénarios, c'est que ‘la littérature jeunesse anglo-saxonne’, ça ne veut rien dire de très précis. Quand les gens disent ça, en général ils veulent dire: soit des livres très commerciaux plutôt américains (Hunger Games, etc.), soit des livres de haute qualité littéraire, anciens (Roald Dahl) ou contemporains (Malory Blackman). Je dis ça pour en être débarrassée pour l’instant, mais j’y reviendrai plus tard: le french-bashing par comparaison à ‘la littérature jeunesse anglo-saxonne’ implique aussi une réduction, un aplatissement, de la littérature jeunesse anglo-saxonne.

Les arguments ci-dessus partent de l’idée qu’il y a une correspondance exacte, ou du moins en général juste et méritée, entre ventes et attractivité d’un livre, d’une part; et entre prix et qualité littéraire, d’autre part.

Cette idée éclipse tout le système éditorial et commercial qui va soutenir certains livres plutôt que d’autres. Tous les livres ne sont pas créés égaux, et il n’y a pas ou peu de véritable méritocratie du livre; le petit livre sur lequel personne ne pariait et qui se vend à des centaines de milliers d’exemplaires au bouche à oreille existe, mais c'est une véritable exception.

Et en ce qui concerne les livres anglo-saxons, il y a peu qui soit laissé au hasard. Pourquoi?

1) La success-story des livres anglo-saxons en traduction française est en grande partie due à ses modes de production et de distribution.
C’est une littérature qui est très poussée par les éditeurs, en partie car les éditeurs l’achètent plus cher que la création française.

A votre avis, quels sont les livres pour lesquels j’ai le plus gagné d’argent en France? Mes livres anglais. Quand mes séries anglaises, que j’avais donc déjà écrites en anglais, ont été vendues à des éditeurs français, j’ai gagné deux fois plus par livre que pour mes livres français équivalents.

Je répète: j’ai gagné deux fois plus à la vente d’un livre que j’avais déjà écrit (et donc pour lequel j’avais déjà été payée) que pour une création originale.

thank you, English books
La traduction coûte cher aussi évidemment. Et bien entendu, pour les énormes blockbusters, il y a des ventes aux enchères qui peuvent grimper haut.

Petite histoire: un jour, il y a quelques années, un éditeur m’a dit, “C’est super, cette petite série anglaise, vous ne voudriez pas nous en écrire une comme ça en français?”
Moi, candide: “Mais pourquoi vous achetez pas les droits de la série anglaise?”
L’éditeur: “Ben vous comprenez, ça nous coûterait cher, alors que si vous nous en refaites une pareille…”

Comprenez: on pourrait payer 5000 euros pour acheter votre série aux Anglais, mais on pourrait aussi vous en commander un clone en français pour 1000 euros.

Poignantissime, 0% voyeurisme, sur un sujet essentiel
Un éditeur qui a dépensé beaucoup d’argent pour un livre va continuer à en dépenser - ainsi que des efforts - pour le promouvoir. Les livres achetés cher et traduits doivent se vendre plus pour recouper l’investissement. 

Mais alors, pourquoi les éditeurs se ruineraient-ils pour acheter des livres hyper chers au lieu de payer pour trois fois rien des auteurs français? Pourquoi faire des ponts d’or à des Américains quand on peut exploiter des Français?

Bon, déjà, il faut aussi noter que ce n'est pas le cas pour tout le monde: des tas de maisons d’édition française ne publient jamais ou très peu de traductions anglo-saxonnes, parce qu’elles ne peuvent pas se le permettre. Si on achète aux anglo-saxons, il faut la force de frappe derrière de pouvoir mettre en place cet énorme appareil de promotion. Ce n’est pas étonnant que les séries anglo-saxonnes qui cartonnent soient souvent portées par de très grosses maisons.

Mais pour celles qui sont de grosses acheteuses, il y a de bonnes raisons pour lesquelles la LJ anglo-saxonne est plus avantageuse par certains égards:
- La visibilité est meilleure. Les livres achetés aux Anglo-saxons sont parfois des coups de coeur, mais souvent ce sont des choix raisonnables et raisonnés faits à partir de chiffres de vente que l'on connaît déjà ou que l'on peut estimer.
- Pour certains de ces livres, on sait qu’on a une grosse franchise derrière avec potentiellement des films, des jeux vidéo etc. qui aideront les ventes.
- C’est (pas toujours, mais souvent) moins de travail éditorial que pour un livre de création française.
- Et puis tout simplement parce que… ça marche! En partie à cause d'un cercle vertueux: le succès de la LJ anglo-saxonne depuis des décennies continue d’engendrer son propre succès. La preuve, le nombre de gens qui croient réellement qu'elle est par essence meilleure.
Mais aussi, en partie, car le gros potentiel commercial de la littérature jeunesse anglo-saxonne existe vraiment, comme développé ci-dessous.
2) La puissance commerciale de la littérature jeunesse anglo-saxonne existe vraiment. Parce qu'elle est produite pour.
fresque féministe où l'on côtoie Colette.
Le type de littérature anglo-saxonne que l'on trouve beaucoup en traduction, qu’elle soit très commerciale ou qu’elle gagne des prix, a des attributs propres qui la rendent particulièrement attractive pour un lectorat jeune (ou adulte d’ailleurs) et en font une particulièrement grosse vendeuse.

Encore une fois, cependant, il ne faut pas sauter sur la conclusion (oui, anglicisme, I know) que c'est parce qu'elle est intrinsèquement meilleure. Il faut revenir à la manière dont elle est produite, éditée et vendue.

La LJ anglo-saxonne, et ici je me base sur mes observations personnelles à partir de mon expérience en Grande-Bretagne, fonctionne très différemment de la française. Elle me semble basée sur un cycle ‘innovation-formule’. C’est-à-dire que les éditeurs sont toujours à l’affût d’une nouveauté qui fera quelque chose d’original et cartonnera, et ensuite ils commanderont très vite des tas de livres qui répliquent ce succès. Par exemple, le Journal d’un Dégonflé et tous ses dérivés; ou en ce moment, la grande mode du polar pour enfants, tirée par quelques succès dont la super chouette série de Robin Stevens.

Il serait très injuste de dire que les Anglo-Saxons ne fonctionnent qu’avec des recettes éprouvées, car ils cherchent aussi beaucoup la nouveauté. Mais la nouveauté pour eux c’est beaucoup “The Next Big Thing”, c’est-à-dire ce qui pourra ensuite être décliné.



La littérature anglo-saxonne fonctionne à flux tendus, avec des livres qui ont une durée de vie très courte et sont évacués très vite s’ils n’ont pas de succès.

Elle fonctionne aussi avec l’idée qu’on doit identifier les goûts du public et lui donner ce qu’il veut, plutôt que d’essayer des choses dont on n’est pas sûr: c’est un fonctionnement plus ‘études de marché’ que ‘proposer des choses à première vue déroutantes’.

Elle fonctionne aussi beaucoup avec des séries, qui sont l’une des forces numéro un de la LJ anglo-saxonne. Le ‘stand-alone’, le livre qui littéralement ‘tient tout seul’, est une exception plutôt qu’une règle dans l’édition jeunesse anglo-saxonne, surtout à certains âges.

Ces séries sont tenues par un système éditorial et commercial qui en connaît parfaitement les règles de fonctionnement et de promotion pour qu’elles réussissent au mieux.

s'engager jusqu'au bout
Le système anglo-saxon est aussi très performant dans le choix, placement et commercialisation de livres parce que c’est un système pragmatique, qui a depuis longtemps adopté les stratégies de choix, placement et commercialisation de produits communes à d’autres industries, culturelles ou non.

C’est un système qui se base beaucoup moins que la France sur la croyance en la valeur littéraire intrinsèque d’une oeuvre. Ce n’est pas une insulte, c’est un fait: le concept de ‘valeur’ dans les pays anglo-saxons est simplement différent du concept français. Il y a là une différence idéologique, philosophique, fondamentale.

C’est un système plus professionnel et professionalisé qu’en France, avec des tas d’intermédiaires et d’agents, des décisions prises à plusieurs étages. Par exemple, l’éditeur peut voir certains de ses choix éditoriaux validés ou vétoïsés par les départements des droits et de la publicité. Si le département des droits estime qu'un personnage gay risque de compromettre les chances d'un livre à la vente en Turquie, il peut presser l'éditeur de faire retirer ce personnage d'un livre.

Les acteurs à tous les niveaux de l’édition sont mieux payés, et de grosses sommes circulent. On investit énormément dans les à-valoirs aux auteurs, qui servent en partie à promouvoir un livre ( “Cette auteure a vendu son livre à Scholastic pour 500 000 dollars”; OK, mais ces dollars seraient mieux compris comme faisant partie du budget publicité dudit livre, car l'annonce même de la somme de l'à-valoir est une publicité pour le livre.)

hilarant et complètement barje
Enfin, et last but not least, les pays anglo-saxons bénéficient évidemment de la perméabilité énorme du reste du monde à leurs productions culturelles, perméabilité entretenue depuis déjà près d’un siècle par une hégémonie culturelle, surtout américaine, qui continue à générer des attentes spécifiques quant aux types de narrations, à l'idéologie dominante des textes, etc. - et donc cultive des habitudes de lecture qui finissent par nous sembler naturelles.

Ce que je veux dire dans tout cela, ce n’est pas que la LJ anglo-saxonne est mauvaise, méchante ou maléfique, c’est qu’elle est toujours-déjà en avance commercialement sur la française, et plus puissante de ce point de vue-là. Elle arrive en France avec un énorme bagage. Un livre traduit de l’anglais n’a pas des chances équivalentes à un livre de création française.

3) La LJ anglo-saxonne gagne plus de prix que la française, et alors?

Les deux ‘grands’ prix de LJ français ouverts aux traductions, les Incos et le prix Sorcières, récompensent à peu près proportionnellement des ouvrages de création française et des oeuvres en traduction - il y a, si je me souviens bien, entre 50 et 60% de livres traduits en LJ, et cette proportion se retrouve à peu près dans les prix.
plus beau tu meurs

Cependant, il est bien entendu qu’il serait finalement anormal que ce ne soit pas le cas. Si on part du principe que la littérature en traduction est hypersélectionnée, elle devrait être en moyenne de meilleure qualité que la littérature française. On ne devrait avoir que le meilleur, l’essence distillée, de la littérature anglo-saxonne, shoudn’t we…

Ce sujet est délicat parce qu’il faut voir quand même que pendant que nous achetons et récompensons leurs ouvrages, les Anglo-Saxons n’achètent pratiquement aucun livre étranger. La part de traduction en LJ en Angleterre est largement sous la barre des 10%. Les grands prix anglais ne récompensent presque jamais de livres traduits.

C'est un système presque entièrement hermétique et autarcique; personnellement, il me semble qu'on devrait se garder d'encenser, ou de cautionner, cette autosuffisance.


4) La LJ anglo-saxonne a une plus longue et plus glorieuse histoire que la française. Oui. Mais…
La qualité anglo-saxonne est bien connue! On sait que c’est de la meilleure littérature jeunesse! Beaucoup des french-basheurs que je rencontre me ressassent avec nostalgie leurs lectures de jeunesse. Alice au Pays des Merveilles! Le vent dans les saules! La petite princesse! Roald Dahl! Et puis les plus récents: Philip Pullman, JK Rowling, Anthony Browne, etc. Ceux qui s’y connaissent vraiment vont aussi citer des auteurs très contemporains, notamment d’albums, Mo Willems, Oliver Jeffers, etc. On dira aussi que les pays anglo-saxons ont une longue tradition de bonne littérature jeunesse. 

150 ans qu'il se shoote sur son champignon
Bien sûr qu’il y a des choses géniales. Mais…

Déjà, j’espère avoir montré ci-dessus qu’on a accès en France seulement à une anamorphose de la littérature jeunesse anglo-saxonne: c’est ou la plus commerciale ou la plus innovante qui nous arrive. Donc c’est difficile de juger à partir de l’échantillon forcément pas entièrement représentatif qui nous arrive. C’est comme si les Anglais nous jugeaient seulement à partir de ce qui est traduit du français chez eux, c’est-à-dire Astérix, Babar, Oksa Pollock, Tobie Lolness et Le Petit Prince. Pas à 100% un miroir de la production française, et pas exactement très cohérent.

rions en chaussons
Deuxièmement, il est indubitable que ce sont les Anglo-Saxons (enfin, surtout le Royaume-Uni) qui nous ont ‘donné’ la littérature jeunesse. Bien sûr qu’il y a eu un âge d’or, des classiques indétrônable, et que la LJ reste une tradition forte et aussi une valeur culturelle, sociale et financière qui n’a pas d’équivalent en France (quelle cérémonie d’ouverture des JO à Paris ferait comme Londres une telle place à la LJ?).

Mais quel dommage, en s'ébaubissant de cette longue histoire anglo-saxonne, de ne pas remarquer qu'on est en train de vivre un véritable âge d’or de la littérature jeunesse française et francophone.

Dans ce que je lis des deux côtés de la Manche et de l’Océan, je peux vous garantir que le côté français n'a rien à envier à son voisin quant à la diversité, l’inventivité, la fraîcheur et le risque idéologique. C'est une littérature en plein essor, dynamique et multiforme, portée par des auteurs et des maisons d'éditions variés et nouveaux, par des librairies et bibliothèques spécialisées, des associations fortes, des médias de plus en plus intéressés, des blogueurs survitaminés et passionnés. C'est maintenant que ça se passe. Pay attention, for goodness' sake.

prendre ses rêves...
Politiquement parlant, la littérature jeunesse française est beaucoup plus audacieuse et engagée. Il y a beaucoup moins d'auto-censure éditoriale et autoriale en LJ française, où les auteurs sont libres d'aborder des sujets extrêmement risqués. Il y a aussi beaucoup de petites maisons d'édition indépendantes en France qui soutiennent des projets compliqués.

Le tableau n'est pas sombre en LJ française contemporaine.

5) Et les autres littératures étrangères, alors?
J’entends très peu (voire jamais) de french-bashing en référence à d’autres littératures jeunesse étrangères, ce qui est hallucinant parce que la qualité de la LJ scandinave, allemande, espagnole, italienne, belge, néerlandaise, ou encore sudaméricaine, d’après encore une fois l’échantillon que je peux en voir, est très très haute. On a un complexe principalement par rapport aux Anglo-Saxons. 

En tant qu’auteure en tout cas, le système scandinave où la littérature jeunesse est énormément soutenue par l’Etat et où certains auteurs ou illustrateurs sont salariés me semble une meilleure raison de french- et d’angliche-basher que tout autre argument rapporté dans ce billet.

II. Comment (vraiment) lire la littérature jeunesse française.

Qu’est-ce qu’on fait à partir de là, on confisque John Green aux gamins et on impose aux grosses boîtes d’édition de ne faire que de la création française? Non, bien au contraire. Les enfants et ados en France ont une chance folle d’avoir accès à tant de littérature étrangère, contrairement par exemple aux petits Anglais qui n’ont pratiquement que de la littérature anglo-saxonne.

compulsivement dévorable
Mais je pense qu’il faut vraiment faire un travail à la fois personnel et professionnel sur la notion de différence, d’écart, de décalage entre plusieurs littératures, d’une part, et plusieurs livres, d’autre part.

On brandit souvent le mot ‘différence’ pour dire ‘tout le monde est beau à sa propre manière’, etc. Pas la peine d’être mièvre pourtant, ni de donner dans le relativisme culturel ou esthétique: il faut simplement faire un effort pour se souvenir qu’un objet culturel doit être compris dans son contexte, son histoire et ses particularités propres.

Et pas seulement compris: apprécié. Il faut se souvenir que ce n’est pas toujours facile d’apprécier un type de littérature, surtout quand on a été aliéné de ce type de littérature.

Or, ce qui est étonnant en France, c’est qu’on est comme aliénés de notre propre littérature jeunesse. 

Parce que la domination culturelle des Anglo-Saxons est énorme, que l’histoire et la tradition de LJ anglo-saxonne est pachydermique, parce que nous n’en avons qu’une vision nécessairement sélective, et parce qu'on a été habitués à un certain type de narration, de style littéraire, de personnages, etc., nous ne voyons pas qu’un livre de LJ française ne se lit pas comme un livre anglo-saxon et qu’il n’y a pas de raison pour qu’il se lise de la même manière.

romantiques ratages
Nous oublions que la littérature jeunesse n’a pas une essence que la LJ anglo-saxonne distillerait ‘mieux’ que la française. Nous avons établi cette LJ anglo-saxonne comme point de référence, au lieu de la voir comme une déclinaison, de ce qu'on appelle la littérature jeunesse.

Et nous sommes intolérant/es des différents efforts qu’il nous faut faire pour s’adapter aux différentes déclinaisons de la littérature jeunesse mondiale.

Je pense que beaucoup d’entre nous sommes arrivé/es à un point où il nous est plus facile de lire de la LJ anglo-saxonne telle qu’elle nous arrive en France; et donc de considérer qu’elle est plus ‘naturelle’, plus ‘réussie’, plus normale en fait. Qu’elle est ‘la’ littérature jeunesse, et tout le reste une imitation. Mais c’est faux.

On a des choses ici qui sont à nous, qu’on a faites avec nos petites mains et qui n’existent pas ailleurs.

Il n’y a pas de littérature jeunesse en Angleterre comparable par exemple à ce que fait Marie-Aude Murail. Anne Fine s’en approche un peu, mais ces récits avec un narrateur omniscient qui entrecroise perspectives enfantines, adultes et adolescentes n’existent tout simplement pas, ou alors de manière totalement confidentielle.

Timothée de Fombelle, autre exemple. Mon ex-directrice de thèse, Maria Nikolajeva, spécialiste mondialement reconnue de la littérature jeunesse et en particulier de la fantasy pour enfants, a récemment commenté, après avoir lu Le Livre de Perle (dans sa traduction anglaise) que c’était ‘tout à fait différent de la fantasy anglo-saxonne.’ Je lui ai demandé pourquoi, et elle a bien voulu me donner quelques lignes que je traduits ici:
J'ai eu le sentiment constant que ce que je lisais n'était pas de la fantasy anglaise. C'est certainement une question de chronotope [l'organisation de l'espace-temps, un concept bakhtinien très important dans la définition de la fantasy par Maria], il y a une ambiguïté que l'on ne trouve pas dans la fantasy anglaise, à part peut-être chez [Patrick] Rothfuss. Toute la mise en scène, les règles du jeu ne m'étaient pas familières: je ne savais pas à quoi m'attendre. Des changements de perspective très sophistiqués. Toby [Tobie Lolness] non plus n'avait rien d'Anglais. ... J'ai lu des tonnes et des tonnes de fantasy, mais il est rare de trouver quelque chose qui soit aussi nouveau et original. Et puis il n'y a pas de suite, me semble-t-il? [comme mentionné plus haut, la série est le format type de la littérature jeunesse anglo-saxonne]


De même, pour moi il n’y a pas dans les pays anglo-saxons d’équivalent aux Autodafeurs de Marine Carteron, ou de son prochain, Génération K, que j’ai pris un plaisir fou à lire l’autre jour (merci Marine!). Certains disent que c’est ‘une vraie série à l’anglo-saxonne’… mais ce n’est pas exact! Je ne connais pas de série anglo-saxonne comme celles de Marine. Il y a des histoires de complots, bien sûr, de variations génétiques, de bagarres, mais tout cela ce sont des ressemblances superficielles.


Marine pour moi est beaucoup plus proche de la tradition de la BD belge ou française, de séries comme Le triangle secret, avec qui elle partage par exemple l’accent mis sur l'histoire ancienne, qui ne serait pas du tout traitée de la même manière dans des séries anglo-saxonnes.



Le prochain Vincent Villeminot, qui commence après les attentats du 13 novembre? Ca n'arriverait pas ici (ici, c'est en Grande-Bretagne où j'habite). Le dernier Pascale Maret, N'y pense plus, tout est bien, inspiré d'un fait divers gorisssime que je ne vous spoilerai pas, où il n'y a qu'un seul héros 'ado', les autres protagonistes étant adultes, et où la plus grande partie du voyage est intérieure, introspective, traumatisée? Ca n'arriverait pas ici. La peau d'un autre, de Philippe Arnaud, où les deux voix qui s'entrecroisent sont une petite fille de maternelle et un adulte terroriste? Ca n'arriverait pas ici. Titeuf? Ca n'arriverait pas ici. La littérature française pour la jeunesse est différente de l'ango-saxonne, et ce qui se fait en France est unique à bien des égards. Il faut apprendre à voir et à comprendre ces différences.



Ca va au-delà des livres eux-mêmes. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à Rue du Monde, Les petits Platons ou La ville brûle. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à J’aime Lire. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon au salon de Montreuil. Même les rencontres scolaires se passent différemment: en France, on voit des classes qui ont 'préparé', ici, on voit des écoles entières pour leur vendre  les livres dans l'enceinte de l'établissement.

Il faut réapprendre à percevoir l'écart, même si nous avons été acculturés, conditionnés pour le plus le voir. Revoir ces différences et les valoriser. S’adapter.

III. Le rôle des auteurs, des éditeurs et des prescripteurs. 

D’accord, mais t’es mignonne avec ton petit sermon - toi tu t’adaptes parce que t’es grande, mais les petits? Si les petits, y a que David Walliams qui leur plaisent? S’ils veulent rien lire d’autre?

Bon, déjà, David Walliams, moi aussi ça me plaît beaucoup, donc je vais pas les saouler avec ça. Mais c’est une vraie question: en littérature jeunesse peut-être plus qu’en littérature vieillesse, on pourrait se dire qu’un livre qui ne plaît pas immédiatement est un livre raté - qu’un enfant ne va pas faire l’effort de se replacer dans un contexte, et que de toute façon il n’en a pas les moyens, cognitifs ou autres. Donc que si c’est la littérature jeunesse anglo-saxonne qui leur parle, c’est que c’est ‘la recette qui marche’, et puis voilà.

de la musique pour les yeux
Bon, déjà, factuellement, on sait que ce n’est pas vrai - chacun a l’expérience de livres de cultures totalement différentes qui ont surpris, dérouté, voire dégoûté, et finalement séduit, dès la plus petite enfance. Mais ça ne répond pas vraiment à la question.

Je pense en effet qu’il y a un vrai travail à faire de la part des auteurs, des éditeurs et des prescripteurs (et qui se fait déjà, hein, je n’invente rien…) pour donner aux enfants le goût de cette écart, de ces dissonances, de ces distances entre livres. Pas seulement, d’ailleurs, entre des livres de différentes cultures - encore une fois, depuis le début je parle de ‘littérature anglo-saxonne’, de 'littérature jeunesse françaises', mais ces termes aplatissent les vastes gouffres entre différents auteurs, livres, pays, états, etc.

Ca peut paraître bête à dire, mais tout simplement, les livres ne sont pas tous les mêmes. De livre à livre, on change d’univers, d’approche, de valeurs, de langue, de personnages. C’est normal que ce soit difficile d’entrer dans un nouveau livre. C’est normal de faire un effort.

Un livre n’est pas là pour répondre aux attentes posées par un autre livre. Un livre n’est pas à notre service. Si on nous conseille Les Autodafeurs parce qu’on a aimé Hunger Games, ce n’est pas la responsabilité des Autodafeurs de faire du Hunger Games. Les Autodafeurs n’a aucun compte à rendre à Hunger Games. Un livre a le droit d’être lu pour lui-même et en lui-même.

Il faut rappeler que malgré l’abondance de produits culturels anglo-saxons, pour beaucoup excellents, dont on a une vision forcément déformée ici, il existe d’autres cultures et parmi elles des gens qui ont des moyens différents de voir le monde, qui s’expriment par des procédés narratifs et linguistiques différents. Ca requiert un effort. Un déplacement.

Cette valorisation de la différence, de la pluralité des univers et des styles, et donc de la valeur des efforts - gratifiants - qu’on doit aider les petits lecteurs à faire (et faire nous-mêmes), tout cela est activement mis en danger par la normalisation d’un certain type de littérature. Si la toile de fond est unifiée, la curiosité devient difficile à entretenir.

Pour moi, en pratique ça veut dire:

  • Pour les auteurs et les éditeurs, ne pas essayer de ‘faire comme’ les livres anglo-saxons qui ont du succès ici, que ce soient les très commerciaux ou les très bons (ou les deux). Se dire qu’il n’y a qu’un seul John Green et qu’un seul Hunger Games; proposer autre chose.
  • Valoriser le travail des traducteurs et des traductrices qui nous apportent des textes de l’étranger et sont trop souvent invisibles. Parler d’eux aux enfants et aux jeunes, les inviter dans les classes, pour faire comprendre d’où viennent les livres et comment ils traversent les frontières. Ce sont sans doute les mieux à même de nous parler des écarts de langage et de cultures.
  • Mettre en avant les particularités des livres qu’on lit, pas les ressemblances. Essayer de résister à l’envie de dire: ‘C’est un livre qui est, disons, entre Percy Jackson et Neil Gaiman.’ Je le fais souvent, mais je me soigne. Laisser les livres exister en eux-mêmes.
  • Résister au french-bashing, surtout devant les enfants et les jeunes, et au contraire faire un effort supplémentaire pour valoriser la production française et étrangère non-anglo-saxonne. Lire nos contemporains et en parler, les conseiller. Analyser les nouveautés, les innovations, etc.
  • Ne pas croire qu’on peut réduire la production contemporaine anglo-saxonne à ce qu’on en voit en France. Je sais bien ce que j’ai fait dans tout ce billet, mais encore une fois, je précise, mais c’est parce que je rapportais ce qui est souvent vu comme “la” production “anglo-saxonne”. Rappeler que la littérature jeunesse anglophone vient aussi du Canada, de l’Afrique du Sud, de la Nouvelle-Zélande, du Ghana, etc. Et que tout ça se subdivise à l’infini. Il y a une tradition de littérature jeunesse reconnue comme ‘la littérature des marais du Cambridgeshire’ - yes, c’est la vérité. Quand on est un éditeur, chercher à importer ces livres-là aussi.
  • Emprunter, mais aussi adapter et s’approprier ce qu’on emprunte. Je me nourris sans cesse de la littérature jeunesse anglo-saxonne et jamais je ne renierai ce qu’elle m’apporte. Mais essayer, du mieux qu'on peut, de transformer, de ne pas imiter. (Ca revient aux questions abordées dans ‘Ecrire comme une abeille’.)
  • Eviter de conclure quand un livre a du succès commercial ou critique que c'est un reflet direct de sa valeur intrinsèque, et vice-versa: éviter de penser qu'un livre qui ne vend pas beaucoup ou n'a pas de prix 'mérite' cet 'insuccès'. Garder à l'esprit que le système de production, de distribution et de promotion est un déterminant majeur de la vie d'un livre.
  • Ne pas toujours se comparer, surtout à des choses désincarnées dont on ne voit qu’un douteux ersatz. Faire ce qui nous semble juste.
Je m’arrête là, puisque ceci est en train de devenir le plus long billet du monde. En conclusion: arrêtons le french-bashing, apprécions qu’il existe des littératures jeunesse, comprenons ce qui a fait et continue à faire notre histoire, voyons derrière les chiffres et les prix.

Normalisons l’idée que tout livre devrait nous décaler un peu.

lundi 4 juillet 2016

Le livre sous toutes ses formes

L'un des gigantesques plaisirs quand on est auteur, c'est de voir se transformer un manuscrit Word Times New Roman 12 en parallélépipède rectangle avec couverture, quatrième de couverture, et des centaines de pages au milieu qui boivent l'encre et sentent le champignon, comme dit l'autre.

Mais il y a un autre plaisir, que je découvre maintenant de plus en plus, et qui est le plaisir de voir ce livre continuer à se transformer, entre les mains d'autres personnes - et se mettre à adopter des formats aussi imprévus qu'étonnants... Sous tes yeux ébahis, Carapuce devient Tortank.


tu ne comprendras pas cette référence si tu as l'âge d'avoir voté Leave au référendum sur le Brexit
Dans la rubrique 'dévoreur de livres,' on a le livre-gâteau - celui-ci réalisé par la charmantissime M.-M., enseignante près de Laval (et l'une de ces belles rencontres amicales que l'on fait au détour des chemins...)


 ... et celui-ci, en pain d'épices, pour l'un de mes petits livres anglais:


Il y a la boîte-livre et le livre pop-up - ce n'est pas une coïncidence si je vous montre ceux réalisés par la classe de M.-M. elle-même (MMLm'M), qui sont éplapourdissants...



l'incroyable boîte 'Carambol'anges', basée sur les illustrations d'Eglantine Ceulemans (notez la tombe de Mamie Paulette marquée 'RIP' dans le coin à gauche)

pauvre Nel qui a du mal à conduire


Il y a des livres qui deviennent des portes, comme ici, dans une école de Cambridge, avec ma petite superhéroïne Sesame:


Il y a ces transformations que l'on découvre en rencontres scolaires: cette jeune lectrice de Cherbourg qui a écrit la lettre, hyper émouvante, que Mireille, selon elle, a envoyée à Klaus après leur rencontre; cette école des environs de Cambridge où ma Sesame résolvait un mystère de nains de jardins volés dans l'enceinte de l'établissement; ces tout petits élèves de primaire à St Germain en Laye qui avaient écrit des alexandrins dans l'esprit de La plume de Marie; ces dizaines de masques d'animaux dessinés suite à la lecture de La louve...


Et ces transformations silencieuses, dont on entend parler par un email, un message ou une lettre: des gens qui ont lu et relu le livre et qui se le sont appropriés. Des gens qui se sont lu les livres à voix haute, ici un couple fraîchement marié, là deux amies. On reste toujours incrédule d'apprendre des choses comme ça.

Evidemment, il y a aussi ces livres qui se transforment par la traduction: récemment, j'ai reçu la version italienne des Petites filles top-modèles,

 La louve, elle aussi traduite en italien, a carrément changé de tête: 

En coréen, comme les Lettres de mon hélicoptêtre récemment aussi:

Malheureusement, je ne peux lire aucune des langues dans lesquelles mes livres sont traduits (allô les Espagnols?). Mais il y a quelque temps, j'ai eu le bonheur de lire un extrait de Songe à la douceur traduit en anglais par un traducteur professionnel, et comme c'était trente fois mieux que l'original, j'espère en voir la suite un jour...

Je suis moi-même en train de traduire Les petites reines en anglais, ouvrage de longue haleine dont je vous reparlerai sans doute quand j'aurai le courage.

Et puis récemment, d'autres surprises: The Royal Babysitters en audiolivre:

(bon, OK, mes compositions photographiques artistiques, c'est pas ça, mais je suis pas instragrammeuse professionnelle tavu)

Enfin, last but not least, le théâtre! Les petites reines est en ce moment en cours d'adaptation, comme je vous l'ai déjà dit, par Soy Création et une troupe du tonnerre emmenée par Justine Heynemann. J'ai vu il y a quelques mois la première lecture de la pièce - expérience totalement clouante. Tu connais le texte, vu que c'est toi qui l'as écrit. Mais quand les mots arrivent... ils ont cette différence. Cet écart. Cette transformation! Allez voir les super photos des trois comédiennes sur le site de la troupe...

Mais Manon Combes, Barbara Bolotner, Justine Bachelet, Mounir Magroum et Rachel Arditi ont de la concurrence: dans le cadre du prix Enlivrez-Vous, une classe a fait sa propre adaptation des Petites reines en sketchs...


EVEM2016 : "Les petites reines" par le collège... by enlivrez-vous-en-mai

Encore une transformation, encore (de mon côté) un sentiment qui se résume aux trois mots 'truc de fou!', pas hyper élégants mais seuls capables d'illustrer l'étonnement ravi qu'on ressent en voyant son bébé-livre se faire ad(o/a)pter par d'autres.

Ces exemples sont partagés par tous les auteurs, surtout ceux qui ont le bonheur de travailler en littérature jeunesse, où l'appropriation, la dévoration, la transfiguration d'un livre aimé n'a rien d'une honte.

Et parce que je me suis toujours moi-même adonnée au fan art, à la fan fiction, à l'adaptation (moi madame, j'ai fait une adaptation filmée d'un livre de Jacqueline Wilson, figurez-vous), au cosplay, à la parodie, au pastiche et autres transmogrifications lectorales, je suis d'autant plus émue.

D'ailleurs, la semaine prochaine, je vous dirai des nouvelles d'un certain livre que j'admire, et dont je vais moi-même participer à la transformation...

Sur ce cliffhanger haletant, je vous laisse!

Petite note: Je suis bien consciente de ne pas avoir écrit de billet depuis longtemps. La vérité, c'est que j'en ai trois en attente, non publiés - il se trouve que l'un d'entre eux, 'Contre le french-bashing en littérature jeunesse', était censé sortir (par coïncidence) un certain funeste vendredi où le pays dans lequel je vis depuis 10 ans a pris une décision aussi consternante que désespérante dont je ne suis pas encore tout à fait remise. Dans cette ambiance-là, le billet n'avait plus la même résonance, et je n'avais plus l'entrain nécessaire pour me remettre à bloguer passionnément. J'espère le retrouver bientôt.