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mercredi 16 mai 2018

Plongez dans Swimming Pool... oui je sais c'était un peu facile

Je te néglige, adorable lectorat de blog, et j'en suis honteuzéconfuse. Mais j'ai des nouvelles là aujourd'hui:

(t'as vu pour fêter ça je repeins mes lettres en bleu)



Il est sorti!

Je croyais qu'il sortait aujourd'hui et en fait c'est déjà HIER que la grande et forte Kasienka a plongé dans les rayons des librairies... Chères lectrices, chers lecteurs qui avez adoré Inséparables, je vous invite vraiment à découvrir Swimming Pool, le nouveau (mais chronologiquement plus ancien) roman en vers de Sarah Crossan, que j'ai eu le bonheur de traduire pour Rageot Editeur. La magnifique couv est de Hello Marine.

C'est une vraie histoire d'Angleterre, de la vraie Angleterre, pas celle que vous fantasmez en regardant Downtown Abbey ou Coup de Foudre à Notting Hill: celle des villes ni moches ni belles, avec des gens qui se retrouvent à vivre là on ne sait pas trop comment, avec des ronds-points, des bus aux vitres maculées de sauce tomate, des magasins à un pound, des maisons toutes pareilles où habitent des familles recomposées, des ados qui s'embrassent dans un coin de parc avec leur chemise d'uniforme du lycée froissée à moitié sortie du pantalon.

C'est l'histoire de Kasienka qui débarque à Coventry, tout juste arrivée de Pologne, pour retrouver son père qui est quelque part par là. Sa mère est convaincue qu'elle le retrouvera, et qu'ils repartiront pour Gdansk pour être à nouveau une famille. Kasienka est moins optimiste. Mais elle va découvrir le collège anglais - et les persiflages des nymphettes environnantes - la langue anglaise, un Anglais, une sorte-de-famille, un voisin qui met de la lumière dans tous ses sourires, et surtout la natation.

C'était le tout premier roman en vers que j'aie lu et il m'a beaucoup marqué. C'est vraiment émouvant aujourd'hui d'avoir pu le traduire. Je lui souhaite d'aller aussi swimmingly que possible, sous un umbrella à Coventry ou ailleurs, dans un jardin (anglais), sur un rivage (de la Manche)... Et si vous avez de l'eau dans les yeux, c'est qu'il vous pleut sur le visage.


mercredi 17 mai 2017

Nos Inséparables sont de sortie

Aujourd'hui 17 mai, pendant que j'étais dans les trains pendant 7 heures (je reviens du Havre où j'ai rencontré la super équipe du master de création littéraire, et avant ça je faisais un stage d'écriture à l'école Les Mots à Paris, mais ça, ce sont d'autres histoires - tellement d'histoires, tellement d'histoires!), ma première traduction littéraire, Inséparables, de Sarah Crossan, est sortie chez Rageot!

J'en avais déjà parlé là en détail, mais je n'avais pas encore, à l'époque, ni la magnifique couv' ni mes exemplaires auteur:


Il est beau, il est épais comme un coussin, et le papier est assez poreux pour absorber au moins quelques-unes de vos hectolitres de larmes (perso, je l'ai traduit en pleurnichant comme une madeleine, c'était une expérience intéressante).

petits extraits

en diagonale
Joyeuse naissance donc à Grace et Tippi en version française. J'espère que ce roman troublant, émouvant, dérangeant, lumineux, bizarroïde, vous plaira autant qu'à moi, et que ce n'est que le début de l'arrivée en France des romans en vers de Sarah.

J'en profite pour dire ici un gigantesque MERCI à Hélène Daveau, mon éditrice sur ce projet, qui a été le capitaine de cette expédition-traduction, et a aiguillé le petit moussaillon que je suis à naviguer, parfois à vue, dans la tempête et le roulis et la houle de ce roman pas facile à cartographier. Hélène est une éditrice d'une perspicacité et d'une précision exceptionnelles. Je ne compte pas le nombre de fois où, identifiant exactement les passages qui m'avaient fait suer à grosses gouttes, elle m'a proposé, dans la marge, l'air de ne pas y toucher, "Et cette phrase-là, ça n'irait pas?" avant de suggérer La Phrase Exacte, celle qui s'enclenche pile poil comme une pièce de puzzle, et que je cherchais depuis le début, perdue quelque part dans le grand écart entre anglais et français.

Merci aussi beaucoup à Murielle Coueslan et à toute l'équipe de Rageot qui ont acheté le livre de Sarah, m'ont fait confiance sur la base de presque-rien pour le traduire, et le défendent en amont de sa sortie depuis plusieurs mois déjà.

Et bien sûr merci Sarah.

Sur ce, bonne lecture, et
Nous
Voilà.

lundi 28 novembre 2016

Inséparables

Je viens de rendre à Rageot le premier jet de ma traduction de One, de Sarah Crossan, qui sortira en 2017. Hé oui, l'année prochaine, je fais donc mon tout premier pas comme traductrice.


One, c'est le roman ado de l'année en Grande-Bretagne; il a gagné le Carnegie - le prix de littérature jeunesse le plus important de ce côté-ci de la Manche - et d'innombrables autres prix. C'est un livre qui est à la fois littérairement exigeant et profondément émouvant - le genre de succès à la fois d'estime et commercial que très peu de livres rencontrent.

Le pitch est pourtant absurdement casse-gueule: c'est l'histoire de deux soeurs siamoises, racontée par l'une des deux, Grace. Je n'en dirai pas plus pour le moment: c'est déjà suffisamment accrocheur...

Sarah Crossan est une auteure que j'admire beaucoup, et qui a eu une importance particulière pour moi car c'est avec son superbe The Weight of Water que j'avais découvert la forme du roman en vers pour adolescent/es.


Pour l'instant, aucun des romans en vers de Sarah n'avait été traduit en français - tout comme les nombreux autres romans en vers britanniques ou américains - pour des raisons évidentes: traduire des romans en vers, ça a l'air bien galère. Mais ayant vu que je venais de publier un roman en vers, Murielle Coueslan, mon éditrice chez Rageot (qui publie l'année prochaine en français ma série des Sesame Seade), m'a contactée pour me demander si je connaissais le travail de Sarah. Elle venait de lire One, et elle envisageait de l'acquérir.

Je lui ai immédiatement répondu: 'Bien sûr que je connais! et oui, il faut absolument l'acquérir! et est-ce que je peux le traduire???'. Je ne suis pas généralement du genre à m'imposer comme ça, donc je me suis fortement auto-étonnée. Et Murielle m'a répondu presque illico pour me dire oui.


Sarah et moi, à Sheffield il y a quelques semaines
Le processus de traduction de One a été, au départ, plus que flippant. Déjà, ce n'était pas seulement la première fois que je traduisais un roman en vers - c'était la première fois que je traduisais un roman tout court (à part ma propre traduction des Petites reines vers l'anglais). N'étant pas traductrice professionnelle, et sachant que mon expérience d'écriture en anglais et en français n'était pas suffisante, j'ai fait mon universitaire de service: j'ai lu le plus de choses que je pouvais sur le sujet, j'ai étudié diverses théories de la traduction, j'en ai parlé à mes amis traducteurs.


Sauf qu'évidemment, la théorie, ça va un moment, mais évidemment il existe des tas de théories différentes pour la traduction de la poésie, des romans, de la littérature jeunesse, etc. Pas de réponse universelle, et rien ne vaut la pratique; j'ai énormément appris de mes lectures, mais encore plus au cours du texte, en me confrontant directement aux questions et aux problèmes que ce roman-là en particulier me posait.

En voici quelques-uns qui, il me semble, valent la peine d'être commentés.


One a pour caractéristique assez intéressante d'être un roman en vers avec très peu de rimes, et toutes utilisées de manière très stratégique. Au début, j'étais très ferme: il fallait préserver cette absence de rimes, que j'interprétais comme une intention importante du texte.

j'en profite pour mettre des couvs
d'autres romans en vers
Le problème, c'est qu'en français, c'était beaucoup plus difficile. Le français a beaucoup de catégories de mots qui se terminent de manière identique, en particulier les adjectifs, les participes présents et passés, les infinitifs, etc. Donc plus j'avançais, plus il s'avérait difficile de ne pas faire rimer le texte par endroits.

Non seulement c'était difficile, mais ce n'était pas naturel. Et j'ai finalement décidé que ce n'était pas nécessaire. Peu à peu, je me suis faite à l'idée que la rime pouvait être autre chose, dans ce travail de traduction, qu'une concession, une fioriture, un ajout indésirable à des fins de vers intentionnellement laissés en liberté. J'ai découvert que si j'acceptais que des rimes émergent naturellement, je rendais de manière beaucoup plus fidèle la fluidité originale du texte de Sarah.


Ces nouvelles rimes m'ont aussi servi à compenser un autre effet du texte difficile à rendre: la dimension fortement allitérative de la langue d'origine. Les mots anglais courants, non tirés du latin, qui sont ceux que Sarah tend à utiliser, sont généralement courts, sonores, voire onomatopéiques. Ils sont parfaits pour les vers extrêmement courts - parfois un seul mot, parfois une seule lettre - orchestrés par Sarah.

Sauf qu'en français, ça ne fonctionne pas pareil. Beaucoup de nos mots, même courants, sont longs, surchargés de préfixes et de suffixes, et semblent gauches ou lourdauds dans des vers courts. On peut bien sûr trouver des alternatives plus mélodieuses, mais ce n'est pas toujours désirable: Grace et Tippi, les héroïnes du livre, ont un langage extrêmement naturel, simple, spontané, et il aurait été étrange de leur faire utiliser des synonymes plus légers mais trop recherchés.



L'ajout de rimes par-ci par-là m'a servi, par endroits, à déplacer la musicalité du texte, pour ainsi dire, de l'intérieur des vers à leur extrémité.


Autre difficulté: rendre l'esthétique très minimaliste de l'écriture de Sarah. Ses 'chapitres' sont parfois presque des haïkus: elle utilise des vers extrêmement courts, extrêmement évocateurs. C'est en grande partie la grammaire anglaise qui rend possible ce style très dépouillé. En anglais, de nombreux mots de liaison sont optionnels, et la machinerie syntaxique est minimale. On peut facilement faire subir des régime express à une ligne de texte simplement en supprimant des articles et des conjonctions de subordination.


Ce n'est pas le cas en français, où on a besoin d'une artillerie de guerre pour enchaîner deux propositions, et où chaque mot requiert son article ou son déterminant. C'est pourquoi les textes anglais traduits en français prennent naturellement du poids - ce qui n'est pas un problème pour un roman 'normal', mais devient très embêtant pour un roman en vers. Je ne pouvais pas transformer les minces vers de Sarah en longs paragraphes.

De plus, en anglais, les mots de liaison utilisés par Sarah, parfois sur un seul vers, sont généralement légers, délicats: ses 'that', 'who', 'since', 'why', etc., parsèment discrètement son texte. Mais pas leurs équivalents français, 'qui', 'que', 'jusque', 'pourquoi', etc., beaucoup plus durs à l'oreille, et qui, en proportion, auraient ajouté un vacarme effroyable.


Pour y remédier, j'ai joué sur les phrases sans verbes, rares en français, mais joliment oniriques; par endroits, elles rendent les pensées de Grace, la narratrice, de manière beaucoup plus fluide que n'aurait pu le faire l'épaisse grammaire française nécessaire à une traduction plus littérale. J'ai aussi - rarement, mais stratégiquement - réajusté certains enjambements pour éviter de terminer certains vers sur ces mots-briques plus lourds en français qu'en anglais.

Bien sûr, je suis un minimum terrifiée, étant donné que c'est la première fois et que je ne suis pas une pro. J'ai dû gérer mon syndrome de l'imposteur: j'ai fait avec One le travail de quelqu'un d'autre, et j'en suis consciente. Mais j'ai fait de mon mieux, j'ai beaucoup appris, je me suis beaucoup reprise, corrigée et recorrigée. Et le travail éditorial n'a même pas encore commencé. Le manuscrit est désormais entre les mains de mes éditrices chez Rageot, et je suis prête à remettre, cent fois sur le métier, cet ouvrage.

A la suite de quoi, Inséparables sortira en 2017, à ma grande joie.