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jeudi 17 mars 2016

Les passions de l'âme - Ecrire comme une abeille

Dans quelques semaines, je serai à nouveau en weekend intensif de formation continue, à enseigner à des adultes l'écriture créative pour la jeunesse. J'en ai parlé récemment à Tom Lévêque, qui en a fait un billet incroyablement bien goupillé sur son (incontournable) blog: il y a une interview en anglais, allez écouter si ça vous intéresse de savoir si je connais bien mes verbes irréguliers - sinon, Tom l'a transcrite ET traduite (what a man). J'avais aussi écrit sur le sujet l'année dernière.

Pour les très paresseux/ses qui n'auraient pas la motivation d'aller (re)lire ou écouter mes sages paroles, je vous fais un débrief rapide sur ce que je pense de l'apprentissage de l'écriture:
  • Oui, c'est possible d'apprendre à écrire. 
  • Cependant, je ne suis pas certaine qu'il soit possible 'd'enseigner' directement l'écriture. 
  • Je pense qu'on peut enseigner à écrire, mais indirectement, en enseignant surtout la lecture. Apprendre à lire, à lire vraiment, en comprenant les mécanismes et les stratégies de ce qu'on lit, est une grande étape dans l'apprentissage de l'écriture. Et ça, heureusement, c'est beaucoup plus facile à enseigner: forcer des gens à faire de l'analyse de texte, c'est mon boulot de toute façon...
Je ne vais pas reparler des cours d'écriture créative, mais plutôt de ce 'message': c'est en lisant qu'on apprend à écrire. Message banal, articulé par presque tout/e auteur/e qui se respecte, certains plus joliment que d'autres: Philip Pullman dit: 'Lire comme un papillon, écrire comme une abeille...' Dans l'idéal, l'auteur/e ne lit pas, mais butine; et puis transforme et recompose.

l'abeille coule

Mais où est la limite entre butinage et imitation, entre influence et suivisme? Et comment équilibrer désir d'originalité et désir de rendre hommage?

La première question est particulièrement difficile en jeunesse - et, je pense, dans d'autres types de littérature à fort potentiel commercial - où l'on nous enjoint toujours à "aller voir", "jeter un oeil", "se demander si on ne pourrait pas faire un peu comme" ce qui marche en ce moment. Et la tentation est forte d'emprunter un peu, beaucoup, de ce qui se fait déjà.

Ce que je trouve très intéressant, c'est qu'il est très rarement question de plagiat, alors même qu'on a parfois des exemples absolument hallucinants de copies pratiquement conformes. La série du Journal d'un dégonflé a donné lieu à une prolifération aberrante de clones, et pourtant on en parle comme d'une 'formule' qui marche. C'est le signe qu'on est là dans une logique de déclinaison d'un produit plutôt que dans une pratique de 'butinage'...



Mais à part cet exemple un peu extrême, en littérature jeunesse, où l'on crie beaucoup à la 'future tendance' où au 'genre qui enflamme les ados', on peut vite, si on ne fait pas attention, se retrouver à lire en établissant, consciemment ou inconsciemment, des recettes - et à écrire en cochant les cases qu'on s'est construites.

Sauf que la plupart du temps, le butinage est moins forcé, et le résultat beaucoup plus délicieux. De petits pollens collés à nos pattes viennent se poser sur nos pages sans qu'on ne l'ait décidé. On lit un livre qu'on trouve mou et médiocre, et pourtant, sans s'en rendre compte, on en accroche des petites fibres au passage. Au milieu d'un chapitre, on s'aperçoit qu'on a attrapé les tics de quelqu'un autre. On se relit, et on comprend qu'on est devenu la poupée d'un malicieux ventriloque.

quand j'étais petite j'avais écrit plusieurs volumes des aventures de 'Sam-Sam et Nénette'.
Aucune idée d'où ça m'était venu.

Et quand on le fait exprès - quand on fait référence - quand on commence à mettre sur l'étiquette de nos petits pots de miel le nom des champs dans lesquels on a trouvé les fleurs... alors les ennuis commencent.

Ces influences-là - celles qui deviennent des allusions, des références intertextuelles, des citations - sont puissantes. On risque de les convoquer comme on invite une archiduchesse à prendre le thé chez soi: seulement après avoir changé tout le décor, rangé le chat sous le tapis, acheté des biscuits qu'on déteste et trouvé des sujets de conversations aussi artificiels qu'ennuyeux.

Oui, ta référence, elle ressemble à ça

 On risque aussi de passer pour un/e snob de première, et de tomber dans cet abîme à mitraillage de bâillements de la postmodernité littéraire: un livre qui se lit comme une bibliographie annotée, avec des clins d'oeil tellement appuyés que ça te fait mal aux paupières rien que de regarder la page.

La première chose que m'a dit Tibo quand je lui ai annoncé que je travaillais sur une réécriture d'Eugène Onéguine, c'était "Kill your darlings" (bon d'accord, en fait c'était "EUHH QUOI??????????? CA VA PAS LA TETE????). En gros, ne sois pas complaisante ni déférente: c'est ton livre, ton histoire, ne va pas nous mettre des références à tout bout de champ.

Donc comme je suis quelqu'un de très obéissant, j'ai presque obéi relativement sagement et j'ai surveillé mon clignement d'yeux - mais évidemment, on ne peut pas aller trop loin dans la réserve non plus... Car quand on est hantée par une histoire, par des auteurs ou par un style, ce serait ne pas être 'soi-même' que de leur refuser l'entrée chez nous. 

Ne pas priver nos écritures de nos lectures, donc. Mais aussi se fabriquer un plancher solide, et refuser de changer la moquette, les rideaux ou la peinture parce que l'un des invités objecte qu'ils ne sont pas à son goût. On a beau l'adorer et l'admirer, le darling en question doit se souvenir que c'est chez nous, ici.

Ecrire comme une abeille, donc: pas seulement faire du miel, mais aussi construire des murs de cire pour qu'il ne dégouline pas partout. C'est ta ruche, après tout.


dimanche 7 février 2016

Les passions de l'âme - Les livres des autres

Encore un petit billet dans la série commencée l'année dernière et continuée la semaine dernière...
"Je ne lis pas de livres jeunesse, ça me déprime trop. Soit j'aime pas et je suis énervé qu'il y ait de la mauvaise littérature jeunesse qui discrédite la profession, soit j'aime et je suis jaloux parce que c'est pas moi qui l'ai écrit."
(Inspiré de déclarations réelles de non pas un/e, mais plusieurs auteur/es jeunesse.)

Lire les livres des autres - ah, quelle histoire, quelles joies, quels drames... J'ai des ami/es qui ne lisent jamais de littérature jeunesse pendant l'écriture d'un livre, par peur d'être influencé/e ou de perdre confiance. D'autres ne lisent jamais de contemporains. D'autres encore ne lisent que ceux qui gagnent des prix. D'autres ne lisent que ce qui est publié dans leur genre ou tranche d'âge, et d'autres... seulement ce qui est différent de leur genre et tranche d'âge.

D'autres ne lisent que les livres des copains et des copines.

D'autres encore lisent tout, tout, tout.


du coup j'en profite pour illustrer ce billet de 'livres des autres' récemment aimés...

Il n'y a vraiment aucune situation typique, me semble-t-il. Dans ceux et celles qui lisent beaucoup les livres des autres, nombreux/ses sont les cumulard/es... Il y a Anne Loyer, à la fois dévoreuse de livres jeunesse dans tous les genres pour son (maintenant ex-)blog - et elle-même auteure prolifique. Il y a Marion Brunet, qui est aussi lectrice pour Sarbacane et lit donc aussi des manuscrits non publiés. Il y a ceux et celles qui sont profs et qui lisent aussi pour conseiller à leurs élèves. Il y en a, comme Alice Brière-Haquet, (et moi) qui sont aussi universitaires et ont donc une raison supplémentaire de lire ces livres.


Personnellement, je lis en général un ou deux livres publiés en jeunesse par mois, principalement français ces temps-ci - en grande partie parce que je me suis beaucoup reconcentrée sur mon écriture française récemment, et donc j'ai un peu lâché les Anglo-saxons. Difficile de se tenir informée de tout à la fois. Je lis disproportionnellement les livres des ami/es, je l'avoue, et je lis beaucoup d'Exprim'. Mais quand je rentre en France, je fais des razzias dans les librairies, en essayant de piocher à la fois des très populaires et des petites gemmes. Certain/es auteur/es vont par défaut finir dans mon panier, depuis l'enfance ou depuis quelques années, et pour d'autres, je choisis selon le pitch.



Je le fais en partie parce que j'aime la littérature jeunesse (NAN ARRETE SERIeuX?) - et j'adore, j'adore, j'adore être emportée par un livre parfois qui rallume la lumière et me fait dire mais oui! c'est ça! c'est exactement ça qu'il nous faut! - ce matin même, par exemple, Dans le désordre, de Marion Brunet, c'est exactement ça.

Mais aussi parce que j'estime que ça fait partie de mon métier, au même titre que de relire des épreuves ou de valider des croquis.


Je trouve problématique le fait de ne jamais lire de livres jeunesse quand on est auteur/e jeunesse. Il y a plusieurs types d'excuses. Certain/es admettent, non sans honnêteté, que ça les rend jaloux. La jalousie est une question dont je traiterai une autre fois (elle mérite son propre billet), mais il est compréhensible, quoique dommage, de sombrer dans le spleen quand on trouve le livre de quelqu'un d'autre admirable, merveilleux ou enchanteur. Cependant, c'est compréhensible. Il y a des moments où l'on est plus fragile qu'à d'autres, et où le succès des un/es et des autres - même des ami/es, surtout des ami/es - ne nous rend pas aussi heureux qu'on le voudrait.

Et puis il y a ceux et celles qui disent - parfois directement, parfois indirectement - que 'ce n'est pas leur type de littérature', ou alors qu'ils 's'inspirent de tous types de littérature' (pire encore, 'j'ai pas le temps', qui ramasse les deux excuses tout en insinuant que toi, qui lis de la littérature jeunesse, tu dois être une glandeuse de première classe).


Cette raison me paraît à la fois bizarre et perverse. Au contraire de la jalousie, qui indique plutôt un sentiment d'infériorité ou d'insécurité latent, cette raison-là est plutôt pour moi le signe d'un complexe de supériorité, ou d'une identité d'auteur jeunesse mal assumée. Dans les deux cas, ça se traduit par un manque de professionnalisme et, implicitement, d'un certain manque de respect pour ses confrères et ses consoeurs.

Ainsi certains disent qu'ils ne lisent pas de littérature ado parce que 'ce n'est pas leur genre de littérature', voire (déjà entendu), parce qu'ils ne sont pas ados. La logique est tordue. On peut accepter que certaines personnes n'aiment tout simplement pas la littérature ado, bien qu'elles en écrivent - étrange, mais à la limite, pourquoi pas. Mais on dirait que la seule raison pour laquelle on devrait lire le genre de littérature qu'on écrit, c'est par passion pour ce genre de livres.

Or, il me semble évident que lorsque l'on se réclame d'une profession ou d'un art, on doit par définition montrer de la curiosité pour ce que font ses contemporains. Pas seulement pour être gentil, mais pour se situer par rapport à ce qui se fait - pour se nourrir des influences des autres, et identifier des endroits où on peut être original ou différent.

Cette 'excuse', pour moi, sonne un peu comme si quelqu'un disait 'Je suis designer de grenouillères pour enfants de zéro à quatre ans. Je ne m'intéresse pas à ce que font les autres designers de grenouillères. Après tout, je n'en porte jamais moi-même.' 

j'aime bien cette photo parce qu'on dirait que la fille sur la couv de Marion fait sursauter la gamine sur la couv de Philippe

Variation sur ce thème, les personnes qui disent qu'elles font de la littérature jeunesse par accident, ou parce que les éditeurs ont décidé que c'était le cas; mais elles, leurs influences, c'est Tolstoï et Joyce, ou alors Godard et Magritte, ou je ne sais quoi d'autre - donc, aucune raison de lire des livres des autres. Là-dedans, j'entends: 'il est hors de question que je perde mon temps à lire des bêtises alors que ce qui m'inspire, moi, ce sont les grands maîtres'.

Je veux bien, mon chou, mais pas de bol: il se trouve que, par un hasard terrible, tu es publié dans une tranche du marché littéraire qui a été de tous temps marginalisée, expulsée, censurée et sous-estimée. Tu peux rester la tête enterrée dans tes Collection Blanche, mais ce n'est pas ça qui va te rendre éligible pour le Goncourt, et ce n'est certainement pas ça qui va t'aider à améliorer ton art dans la triste niche qui t'a échu.



On a un problème en littérature jeunesse française, et ce n'est pas un problème de qualité, c'est un problème de reconnaissance. De reconnaissance vis-à-vis de la littérature 'générale'; de reconnaissance vis-à-vis de la littérature jeunesse internationale, notamment anglaise et américaine (le French-bashing se conjugue beaucoup en littérature jeunesse, c'est un vrai problème); et de reconnaissance, pour la vaste majorité des auteur/es jeunesse, vis-à-vis de quelques auteur/es à très gros succès.

Cependant, on a aussi une grosse solution en France, et je peux vous dire que ce n'est pas pareil en Anglicheland: la réaction bien gauloise de s'unir et de gronder tous ensemble; de se défendre les un/es les autres; de s'engueuler mais aussi de se respecter. La Charte des Auteurs et des Illustrateurs pour la Jeunesse n'a pas d'équivalent outre-manche. Bien sûr, il y a des associations d'auteurs, mais elles manquent singulièrement de cette solidarité qui nous anime ici, et qui me semble plus respectueuse des identités de chacun/e.

Année riche en Exprim's... il manque Quelqu'un qu'on aime de Séverine Vidal
En partie parce que notre situation est différente. D'une part, le marché anglo-saxon est dramatiquement compétitif, les sommes d'argent échangées dépassent l'entendement, et la production est ultra calibrée; c'est donc un coupe-gorge pas possible, et il dans ces conditions on est plus vulnérable et plus remplaçable. Difficile, donc, de ne pas percevoir les autres comme une menace.

oh là là mais celui-là... impubliable en Angleterre, indispensable partout. PARTOUT.

En France, on a la chance d'avoir (encore) un peu le droit à faire des livres d'orientations, de genres et de styles variés, et il me semble qu'un aspect important de l'esprit d'équipe qui anime les créateurs et créatrices de littérature jeunesse vient du fait que lorsqu'on lit les livres des autres, on se rend compte qu'on a aussi envie de les défendre, de se situer par rapport à eux, de s'en inspirer, et parfois d'y répondre - par des clins d'oeil ou à travers les rencontres. Se priver des livres des autres, c'est se priver de cette communauté-là. C'est frôler les autres auteur/es sans les comprendre, et sans se comprendre par rapport à eux et elles.

C'est donc, il me semble, un double devoir professionnel que de lire les livres des autres. C'est pour comprendre le métier, dans ses attentes et ses circonstances actuelles, mais c'est aussi comprendre que le métier est fait de personnes qui apportent leur sensibilité et leurs différences à ce champ littéraire. Même quand on n'est pas touchée par un livre jeunesse contemporain, on y apprend quelque chose. Et en particulier, à personnaliser, à rendre plus intime et plus solidaire, notre présence auprès de nos collègues.

Last, but oh my goodness, not least...

dimanche 31 janvier 2016

Les passions de l'âme - La vulnérabilité à la critique

On continue  la petite série des 'passions de l'âme' de l'auteur/ illustrateur jeunesse commencée l'année dernière. NB: cet article a été écrit bien avant la tempête suscitée par la critique de Christophe Honoré. Je n'ai pas voulu ajouter de réflexions sur le sujet dans ce billet car c'était un genre de critique très atypique.

La vulnérabilité du créateur est légendaire. On ne compte plus les images kitschissimes qui circulent sur les réseaux sociaux associant fragilité et inspiration artistique. Je me concentre ici sur la question particulière de la vulnérabilité à la critique - c’est-à-dire, littéralement, la propension à être blessé par les commentaires que d'autres personnes font sur nos écrits (d’autres articles à venir pourront traiter d’autres aspects de la vulnérabilité.)

Georges-Alain la tortue, illustrant la nécessité d'avoir une bonne carapace.
L’expérience étrange que font, je pense, beaucoup de créateurs, c’est celle de l’impact plus puissant des critiques négatives par rapport aux critiques positives. Une seule critique négative, même perdue au milieu d’un flot de critiques positives, peut suffire à ruiner une journée; alors qu’une critique positive ne provoque souvent qu’un sentiment de chaleur très agréable mais temporaire. Notre perception de l’une est souvent radicalement différente de l’autre. L’une accentue notre vulnérabilité, alors que l’autre n’a pas vraiment l’effet inverse: elle ne nous rend pas, me semble-t-il, beaucoup plus imperméable ou plus résistant.

(note: ici comme ailleurs, je tire ces outrancières généralités surtout de ma propre expérience et de discussions avec des ami/es. Je suis consciente - et intéressée par le fait - que vous puissiez avoir des expériences diamétralement opposées; la rubrique commentaires est faite pour!)

On n’oublie jamais les critiques négatives, jusqu’à leurs tournures de phrases; a contrario, il est assez rare qu’on se souvienne dans le détail de ce que racontait chaque critique positive. Du coup, une critique négative, bien mieux remémorée qu’une critique positive, est forcément plus constructive - mais dans le sens contraignant du terme: elle nous guide, consciemment et inconsciemment, dans nos écritures futures. Si quelqu’un a déclaré qu’on abuse des métaphores, on y pensera les prochaines fois, et cette pensée deviendra réflexe plus tard. Au contraire, une critique positive est peut-être plutôt vécue comme une validation; elle rassure, mais laisse moins de traces; à moins d’être très spécifique et argumentée, elle n’influencera pas autant nos écrits à venir.

Encore plus bizarrement, on a tendance à réagir à toute critique positive comme si elle exprimait seulement la sensibilité particulière d’une personne, alors qu’on réagit à toute critique négative comme si elle exprimait une vérité universelle. Si quelqu’un a adoré notre livre, on le remercie, on dit qu’on est ravi que ce soit le cas: on prend cette critique comme une heureuse opinion, peut-être lié à une inclination pour ce genre de lectures. Par contre, si quelqu’un a détesté, il nous semble évident que cette détestation représente un jugement objectif et général: il nous est très difficile de le ramener à des ‘goûts et des couleurs’.

Pourquoi avons-nous ('nous', ou peut-être juste moi, vous me dites...) souvent la vague impression que toute critique positive est subjective, et toute critique négative objective? Peut-être cette réaction vient-elle de très loin - nos parents, notre famille, les premiers à nous encenser, étaient aussi de manière évidente nos commentateurs les moins objectifs; alors que nos professeurs, surtout dans l’éducation française, ont été les premiers à nous critiquer férocement, et nous avons intégré leur jugement comme parfaitement neutre. Nous avons donc pris l’habitude de ne considérer les commentaires positifs que comme le soulagement de constater que quelqu’un qui nous aime déjà continue à nous aimer; alors que les commentaires négatifs ont toujours émané d’autorités bien moins enclines à se laisser attendrir ou influencer.

une critique objective

La critique positive est étrangement ‘glissante’: on n’y trouve pas à s’accrocher, on la frôle, sans s’y identifier complètement. On admet sa présence, on peut aussi s’en féliciter - à grand renfort de statut Facebook, etc - mais on a du mal à se l’approprier. Elle nous semble être, d’une certaine manière, quelque chose qui ne se rapporte que lointainement à la vérité. Au contraire, la critique négative est parfaitement affûtée, elle se fiche directement dans une cible intérieure dont on soupçonnait depuis longtemps l’existence: elle exprime exactement ce que l’on savait confusément, elle articule les doutes et les angoisses que nous avions sans les situer; elle lève le voile sur une vérité que l’on se sentait coupable de cacher.

Notre degré de vulnérabilité à la critique, c’est, je pense, principalement le degré de décalage entre notre réaction aux commentaires positifs et aux commentaires négatifs. Une personne qui serait constamment émerveillée, touchée, renforcée par les critiques positives, et sur laquelle les critiques négatives glisseraient comme de l’eau sur les plumes d’un canard serait la personne la moins vulnérable au monde (et probablement la plus pathologiquement narcissique). Au contraire, celui qui est incapable de trouver un soulagement dans la critique positive, et reste constamment abattu par le souvenir lointain d’une critique négative, est intensément vulnérable.

Face à ce problème, la solution pragmatique est de rester dans l’ignorance: ne pas se googler, ne pas chercher de critiques, partir du principe que les chroniques sont faites pour les lecteurs et pas pour les créateurs. Si des gens attentionnés nous les envoient, tant mieux - on peut estimer qu’il y a eu filtrage - mais on ne prend pas le risque de les dégoter nous-mêmes. C'est ce que je fais - cela fait déjà deux ou trois ans que je ne me google plus jamais.


ta tête quand tu t'es googlé

La solution plus existentielle est de travailler sur soi-même pour comprendre pourquoi on est si poreux aux commentaires négatifs et si imperméable aux commentaires positifs; d’essayer de prendre de la distance, de ne pas immédiatement admettre que toute critique négative est forcément correcte, ni toute critique positive forcément biaisée. Il faut aussi se dire, en étant auteur/illustrateur jeunesse, qu’on fait aussi notre travail principalement pour que des gens y prennent plaisir: on ne force personne à se colleter à nos créations - on est littéralement, uniquement, au service de leur bonheur.

Mais même après tout ce travail - et l’inévitable accoutumance qu’on développe à la fois à la critique positive et à la critique négative - je pense que très peu de gens arrivent vraiment à gérer la critique négative sans en être le moins du monde ébranlés. Et je suis certaine que je ne voudrais pas être de ceux-là.

samedi 7 novembre 2015

Les passions de l'âme - L'identité

J’inaugure une petite série spéciale - après l’abécédaire il y a déjà quelques années, et les excuses il y a encore plus d’années - de billets de blog autour d’un même thème. Le terme est un peu grandiloquent, mais je vais essayer de parler avec sérieux, et surtout avec le plus de simplicité possible, de ce que je vois comme des ‘passions de l’âme’ des auteurs - ces questions vaguement philosophisantes qui nous trottent dans la tête quand on pense à ce qu’on fait. Auteurs/illustrateurs jeunesse en particulier bien sûr, mais certaines ‘passions’ seront sans doute plus généralement applicables.

Je vous donne donc rendez-vous une fois par semaine le dimanche, et aujourd’hui on commence avec la question de l’identité.


promis ça va pas être trop prise de tête

Qu’est-ce que notre identité d’auteur ou d’artiste? A première vue, une identité, c’est ce qui nous fait ‘nous’, et qui ‘ne change pas’, qui reste ‘le même’ ou ‘pareil’ (l’origine du mot). Dans notre rayon - la création - c’est donc d’abord un terme qui pourrait sembler interchangeable avec la notion de ‘plume’ ou de ‘style’; on parle souvent de ‘l’identité graphique’ d’un illustrateur. Ce serait donc le ‘grain’, la ‘voix’ - cette propriété de nos textes ou de nos images que l’on estime unique à soi, et qui fait qu’on nous reconnaît, plus ou moins aisément, rien qu’en nous lisant.

‘On nous reconnaît’ - déjà je suis passée de quelque chose d’intime et d’intérieur (‘mon’ identité, je devrais en être la maîtresse) à quelque chose que l’on regarde, que l’on fixe, peut-être, de l’extérieur. Et c’est vrai que l’identité d’un créateur est en grande partie formée par le regard, critique ou bienveillant, des autres. Le problème, bien sûr, c’est que - d’autant plus en littérature jeunesse - cette identité graphique ou textuelle va devoir s’accommoder des exigences d’un marché, de nombreux ‘gardiens’ ou médiateurs, et bien entendu des lecteurs.
identité de R L Stine façon warhol

‘Mon’ identité d’auteur n’est jamais totalement la mienne. Elle est forgée à la fois directement et indirectement: directement à travers, par exemple, des requêtes éditoriales (ralentis le rythme; on veut quelque chose de drôle; tu utilises trop d’adjectifs); indirectement à travers, par exemple, notre réaction aux succès et aux échecs (ça, ça a marché la dernière fois, je vais le refaire). L’identité n’est pas quelque chose qui jaillit librement de mon for intérieur; ce n’est pas l’expression pure de mon âme; c’est une propriété médiée et influencée par de nombreux agents. D’ailleurs, je peux (et je dois) la contrôler et la modeler: on dit souvent dans le métier ‘construire’, ‘développer’ ou ‘trouver’ son identité. 


L’identité d’un auteur, je pense, est soumise à deux mouvements contradictoires. D’un côté, il y a un conservatisme intrinsèque à la ‘construction’ d’une identité. Pour peu qu’on ait développé son identité à partir d’un ou deux livres ayant très bien marché, il peut arriver qu’on se voie défini - identifié - de manière assez rigide: c’est l’auteur drôle/ politique/ qui traite de sujets de société/ qui a un vrai sens de la formule, etc. Cela se traduit souvent par des phrases du type: ‘Untel est doué pour rendre l’atmosphère des lieux’, ‘Bidule a un style très poétique’, etc.: des phrases qui nous solidifient autant qu’elles nous complimentent. Cette identité peut très bien nous convenir… Mais rien qu’en disant ‘mon identité me convient’, j’admets déjà qu’il est possible qu’elle ne nous convienne pas - qu’on ne soit pas à l’aise dans cette identification. Plaquée de l’extérieur, et peut-être - selon nous - un peu par hasard, notre identité devient pour nous une ‘étiquette’.

example d'étiquette


Donc il y a un deuxième mouvement, qui peut être en réaction au premier, et qui est celui de l’auteur qui cherche à se reconstruire ou se réinventer une identité; ou alors, à constamment évoluer, à n’être pas reconnaissable d’une création à l’autre. On devient l’auteur ‘qui est toujours là où on ne l’attend pas’ (ce qui est, paradoxalement, aussi une sorte d’identité…). Ca peut être très bien, mais je ne pense pas que ce soit satisfaisant non plus. Parce qu’on aspire toujours secrètement à une sorte de continuité; on voudrait quand même être reconnu d’une manière ou d’une autre. Ces mouvements erratiques d’un style à un autre et d’un genre à un autre, ce désir d’échapper aux ‘étiquettes’, de ne jamais ‘se ressembler’, peuvent devenir un moyen de fuir ou de trahir son identité.

Il faut se rappeler, je pense, si on est angoissé par l’idée d’être ‘étiqueté’, que l’identité, même imposée de l’extérieur, est en réalité difficile à définir. On peut identifier facilement quelqu’un sans pouvoir dire exactement pourquoi. Je n’ai aucun mal à identifier une illustration de Quentin Blake. Pourtant, je ne pourrais pas en écrire une ‘carte d’identité’. Je parlerais de traits zigzagants, de l’aquarelle qui déborde, du mouvement, des cheveux en pagaille… Mais cette ‘identification’ n’est qu’un portrait-robot, qui pourrait aussi pointer, par exemple, vers Tony Ross. Il reste dans ‘l’identité’ d’un auteur ou d’un illustrateur quelque chose de nécessairement mystérieux, d’indéfinissable ou d’indescriptible; de l’ordre du sensible au-delà du commercial.

L’identité d’un créateur, d’autant plus en littérature jeunesse, je pense, est angoissante parce qu’elle ne nous appartient pas entièrement - elle nous appartient parfois très peu. Nous refusons d’être définis durablement par ce que quelques livres, et les aléas de l’édition, nous ont amenés à caractériser comme notre ‘identité’. Et en même temps, nous souhaitons que nos livrent reflètent quelque chose de ‘nous’ qui soit durable et unique. Nous avons peur qu’elle nous limite, et elle nous semble souvent imposée de l’extérieur; mais en même temps nous voudrions qu’on puisse nous identifier par notre ‘patte’.


une manière d'être identifié rapidement

Le problème de l’identité de la création est le même que celui de l’identité tout court: nous oscillons entre peur de ne pas nous y reconnaître nous-mêmes, et désir d’être reconnu à travers elle. Nous voudrions que nos livres nous confirment qui nous sommes ‘vraiment’, mais nous avons le plus souvent l’impression qu’ils ne nous représentent que très imparfaitement.

Il faut se résigner à considérer notre ‘identité’ de créateur non pas comme l’expression pure d’un moi profond, qui est de toute façon un mythe, mais plutôt accepter - voire célébrer - le fait qu’elle est toujours une propriété négociée entre nous-mêmes et notre audience.