mercredi 15 juillet 2015

Mon bébé royal a traversé la Manche

Jeu des sept erreurs: sauras-tu trouver les différences entre ces deux couvertures? 


Les Royales Baby-sitters - Tome 1 - Les bébés, ça pue !

... gagné! la deuxième est plus jaune! 

Je vous présente Les royales baby-sitters, qui sort aujourd'hui chez Hachette Jeunesse. Un livre pas tout à fait new pour moi, et en même temps totalement nouveau, puisqu'il s'agit d'une traduction de mes Royal Babysitters anglais, sorti l'année dernière chez Bloomsbury, et illustré par Becka Moor. 

(Non, la traduction n'est pas de moi, elle est d'Amélie Sarn. Et non je ne l'ai pas encore lue car le bouquin n'est pas encore arrivé!)

C'est la toute première fois, tou-toute première fois, first time ever que l'un de mes livres traverse la Manche! Les deux marchés sont très différents (billet de blog à ce sujet ici!), et j'écris de manière très différente en anglais et en français. 

Alors, dis, keskispass dans les Royales baby-sitters?

C'est le premier volet d'une trépidante histoire en quatre temps. L'histoire d'Holly et d'Anna, d'abord, qui voudraient bien partir en vacances (elles ont vu une pub pour des vacances de folie: plongée sous-marine dans un volcan, construction de fusée spatiale, hôtel dix étoiles), mais qui n'ont pas du tout d'argent (leur mère écrit des abécédaires, et elle est payée £1 par lettre; peu de chance qu'elle ait un jour une augmentation). Il faut donc que les deux soeurs se trouvent un job d'été. 

Holly et Anna. Et un bébé pendu par le pied.
Or, il y a justement une petite annonce de job d'été dans leur village (oui, ça se passe dans un monde magique où les gens trouvent du travail): baby-sitters royales. C'est en effet le jour de congé annuel du roi et de la reine de Brittonie. Ils ont juste besoin de quelqu'un de très qualifié, ou alors sinon de pas très qualifié, ou alors en fait de pas qualifié du tout, pour s'occuper de leurs... euh... sextuplés. Le truc facile, c'est qu'ils s'appellent tous Bertie. Le truc moins facile, c'est qu'ils sont survitaminés et doivent être promenés en laisse. 

et ont parfois les fesses à l'air.

Alors qu'Holly et Anna se démènent à baby-sitter ces six affreux petits princes, elles doivent aussi apprendre à composer avec leur grand frère, le prince Pépino. Pépino n'a pas d'amis; il a essayé d'en attraper en les attirant dans un piège avec des cupcakes comme appât, mais ça ne marche pas très bien. Holly et Anna réussiront-elles à supporter l'insupportable Pépino et à devenir amies avec lui? (SPOILER ALERT: c'est probable)

la montre de Pépino, qui indique toujours qu'il est l'heure de manger une glace.

Ah oui et donc en même temps (tu suis? c'est censé être pour les 6 ans et plus cette histoire) qu'Holly et Anna surveillent les sales mioches et essaient de gérer le grand frère, le roi Oroméoroméo de Danelandie, qui a entendu dire que le roi et la reine de Brittonie sont en congé, décide d'envahir le pays et de transformer tout le monde soit en esclaves soit en boulettes de viande. 
le terrifiant Oroméoroméo

La journée d'Holly, Anna et Pépino s'annonce difficile. 

Mais pas désespérée. 

Il y aura de l'action, des projectiles divers et variés (bébé porc-épic, fromages, Pépino lui-même, etc.), un serpent, des sirènes-robots, et bien entendu une étoile de mer qui fait du surf. 

Je vous laisse découvrir cette histoire so british ! Et n'oubliez pas: la vache ne peut pas descendre les escaliers. Je répète: la vache ne peut pas descendre les escaliers.


mardi 14 juillet 2015

14 juillet

C'est le 14 juillet les amis!

Ca veut dire défilé militaire, avions VROUM dans le ciel, jour férié (enfin, pour vous - chez moi en Anglicheland je peux te dire que c'est pas férié)... et aussi l'arrivée de Mireille, Astrid et Hakima à la garden-party de l'Elysée!

Vous vous souvenez? Heureusement, la miraculeuse équipe de Sarbacane, et en particulier la funissime Charlène, vous ont fait des captures d'écran de BFM TV et de TF1 en cette occasion!







De grands moments de télévision... j'en ai la larme à l'oeil!


Bon allez je profite de cette couverture médiatique 100% authentique pour vous rediriger vers une page qui recense encore plus d'articles, et aussi et surtout des tas de billets de blog - merci, mercimercithankyou les blogueurs et blogueuses qui continuez à soutenir mes 3 boudins! - sur ce petit roman qui pédale qui pédale qui pédale.

Bises!

Clémentine

samedi 11 juillet 2015

jeudi 25 juin 2015

Lettre ouverte aux éditeurs de romans classiques (tl;dr: ARRETEZ DE NOUS LES SPOILER, PUTAIN!)




Warning: Gros Mots.

Chers messieurs (et quelques rares dames) de chez Gallimard, Garnier-Flammarion, Pocket, Folio et compagnie, qui rééditez des classiques de la littérature française avec des jolies notes, des belles introductions, des contextualisations historiques et des quatrièmes de couverture,

Je suis votre coeur de cible. Je lis des classiques, beaucoup, vite, et pour le plaisir. Je suis prête à débourser 8€50, 9€50, 12€50, or more, pour pouvoir lire L’Assommoir ou Le Grand Meaulnes en l’agréable compagnie de vos notes de fin et de bas de page. Comme je suis moi-même universitaire, j’ai beaucoup de patience et de respect pour vos commentaires, explications et extrapolations, et je les lis religieusement. La plupart du temps, c’est très utile.

Exemple d’une note (plus ou moins) utile.

Mais une fois de temps en temps, salopard d’éditeur, j’ai envie de t’entailler la face à coup de livre de poche.
Pourquoi? Parce que:
 
POURQUOI, ESPECE DE BATARD, TE CROIS-TU SI SOUVENT OBLIGE DE ME SPOILER L’INTRIGUE???

Je ne lis jamais ta préface, ton introduction et ta postface avant de lire l’histoire elle-même. Je sais qu’il est normal d’y trouver des spoilers, donc je me garde ça pour la fin. Mais les notes de bas de page et les notes de fin, putain, on est censé les lire en même temps, non? espèce de naze. Pourquoi, pourquoi, pourquoi y mettre CECI:

LE TRUC EST GENRE PAGE 30

[J’ai bloqué les noms histoire de pas vous spoiler, vous, parce que moi je suis gentille pas comme ces salauds]

ET CA??????????????????

note gaiement rédigée à l'époque de lecture

ET LA PUTAIN J'ETAIS DANS L'EUROSTAR EN LISANT CA J'AI CRU QUE J'ALLAIS ETRANGLER MON VOISIN

EUROSTAR ANGER

ET ATTENDS, ATTENDS, sérieux - tu me fous CA sur la QUATRIEME DE COUV????


SALOPARD

Tu sais ce qui m’énerve le plus dans cette pratique dégueulasse? C’est que tu montres au monde que tu n’es qu’un gros con de snob. Et que les conséquences de ton gros con de snobisme sont désastreuses pour l’accès de tous à la littérature classique.
Pourquoi? Pour les raisons suivantes:

1) Tu penses comme un gros con de snob que l’intrigue, c’est pour les ploucs.


Moi aussi je suis snob, dans le sens où je pense aussi, comme toi, que ces histoires-là (et leurs équivalents contemporains) sont ce qu’il y a de plus beau, de plus profond, de plus significatif et de plus enrichissant au monde. Moi je pense comme toi que c’est une des merveilles et des délices de l’existence. Je te confirme donc que je suis comme toi une snob.

Seulement je suis aussi une lectrice de ‘paralittérature’, de romans policiers, de comédies, de BD et de tous ces trucs que toi tu lis pas vu que t’es un encore plus gros con de snob que moi. Et je sais ce qui se passe dans ta tête. Ce n’est pas assez pour toi d’être snob au point de n’aimer QUE les classiques. Il faut aussi n’aimer QUE les classiques QUE pour le langage. Pas pour l’intrigue. L’intrigue, c’est pour les gens qui regardent Les ch’tis à Miami. L’intrigue, ce n’est qu’un truc déplaisant qui se met en travers de, ou à la rigueur offre un prétexte pour, La Langue.

Oh oui bien sûr ils se marient à la fin/ elle meurt/ il la rejette/ elle se venge mais ça n’a aucune espèce d’importance. J’espère quand même que vous ne lisez pas ce livre pour ce qui s’y passe??? Ce qui est intéressant ce n’est pas le mariage, c’est-la-manière-dont-le-mariage-est-subtilement-évoqué-par-des-métâphôres.


Et VLAN tu spoiles car spoiler est un moyen de faire passer le message suivant au lecteur: message essentiel: lecteur, tu voulais lire ‘pour l’intrigue’? Ben non tu peux pas. C’est pas bien. Faut pas. Bam tiens prends-toi l’événement final dans ta gueule alors qu’il te reste trois cents pages.

Cher éditeur, laisse-moi t’apprendre une chose: en faisant ça tu n’es qu’un réac débile et en plus fermement en retard sur les cinq dernières décennies de critique littéraire. Il est fini le temps où on pensait qu’il pouvait y avoir détachement du ‘fond’ et de la ‘forme’, de ‘l’intrigue’ et de la ‘langue’. Tu n’est qu’un abruti si tu penses que l’une a moins d’importance que l’autre.

‘Lire pour l’intrigue’ ça n’existe pas. On ne lit pas Aurélien ‘pour l’intrigue’. Si on est parti dans Aurélien, on est parti dans une expérience de lecture qui est compacte et cohérente et passionnante et où la langue, la caractérisation des personnages et l’intrigue ne font qu’un. Tu me spoiles l’intrigue, ben tu me spoiles le reste. Je te hais.

2) Tu penses comme un gros con de snob que ‘tout le monde sait’ que X ou Y se passe dans tel ou tel classique.


J’ai un bac+7 et j’ai lu plusieurs milliers de livres dans ma vie. Je lis quotidiennement des articles universitaires qui mentionnent en les spoilant tout un tas de classiques (pratique totalement acceptable dans un article universitaire; on sait à quoi on s’expose). Je parle quotidiennement à des gens qui sont de gros lecteurs.

Eh bien NON, je ne savais pas que dans un immense classique de la littérature française lu récemment, l’héroïne mourait. Dingue, hein? Toi tu devais le savoir à la naissance, je sais pas comment t’as fait, mais moi non, j’avais réussi à esquiver l’info.

J’aurais bien aimé qu’après 26 ans à esquiver l’info, tu ne me la spoiles pas 2 HEURES AVANT que j’en fasse moi-même la connaissance. Tu fais chier putain.

3) Tu veux montrer comme un gros con de snob que t’arrives bien à trouver les moments du texte qui sont des allusions à la fin du texte.


Putain coco, t’as fait hypokhâgne/khâgne/Normale/Agreg de lettres, et t’es capable de voir que dans la description d’une bouteille de parfum ‘à la senteur toxique’, il y a une allusion discrète à un suicide au poison? Mais t’es trop un génie mon gars. Franchement je vois ça je suis là “OUAH LE MEC QUOI! COMMENT IL A DEVINE!!!!???”

En fait on est d’accord t’as rien deviné du tout, t’as lu le bouquin et ensuite t’es allé chercher les ironies tragiques et autres signes annonciateurs. C’est très bien, c’est ce qu’il faut faire. En effet, ça ajoute du relief à un roman quand on comprend comme l’auteur prépare subtilement la fin au début.
J’AI DIT SUBTILEMENT
T’AS VU EN FAIT QUAND L’AUTEUR IL MET DES PETITES ALLUSIONS
EN FAIT A PRIORI IL VEUT PAS VRAIMENT
VRAIMENT
QU’ON DEVINE TOUT DE SUITE
L’AUTEUR IL EST PAS CON IL VA PAS S’AUTO-SPOILER
TOI T’ES CON PAR CONTRE
Maintenant je vais te donner une stratégie géniale pour ne pas spoiler: au lieu d’indiquer en page 43 que tel élément est un signe annonciateur de l’événement qui se passe en page 529, tu peux attendre la page 529, et là tu te défoules, mon chou: là tu mets une note de bas de page en disant ‘moi je sais! Moi je sais! en fait on savait ça déjà en page 43 tu te souviens? C’était une petite anticipation très intelligente!’ et là moi je retourne page 43 et je me dis ‘ooooh! C’est vrai! C’est chouette! Merci, j’avais pas remarqué,’ et je te fais un bisou.

Au lieu de t’envoyer mon poing dans la gueule.

EN RESUMé:
En spoilant l’intrigue, cher éditeur, tu envoies le message suivant aux lecteurs:
- Ils ne doivent pas lire des classiques pour l’intrigue.
- Ils doivent déjà connaître les classiques avant de les avoir lus.
- Ils doivent remarquer en lisant les éléments qu’on peut seulement remarquer en relisant.
En gros, ton lectorat, c’est pas moi et d’autres, c’est juste toi et tes potes. Des gens qui ont un peu de sérieux s’il vous plaît, qui étudient un texte et s’intéressent à ce qui t’intéresse.

Et ce qui me désole le plus, c’est que comme un gros con de snob, tu t’en fous que cette pratique soit rédhibitoire pour des lecteurs curieux.

Il y a des gens qui voudraient lire sans doute des classiques mais qui ne se reconnaissent pas dans les messages, dans l’idéologie implicite de lecture, que ce genre de notes de bas de page envoient. C’est une philosophie qui ne leur correspond pas et ils se sentent exclus. Moi je me sens exclue quand je lis une note de bas de page qui spoile, parce que j’ai l’impression que tu me dis que tu veux pas de moi comme lectrice. Tu as une idée très claire du lecteur que tu veux; c’est pas moi.

Tu devrais me choyer, me chouchouter et me gâter, et respecter mon mode de lecture, parce qu’il n’y en a pas des tonnes de gens, de nos jours, qui vont acheter tes rééditions de classiques. Au lieu de mépriser les gens qui passent d’un Dan Brown à un Zola (j’adore les deux), et de ne vouloir QUE les gens qui ne lisent QUE du Zola, tu devrais encourager cet éclectisme.

Mais comme tu es bête, mou et ventripotent, et que tu as très intelligemment cartographié tout le système de résonances dans L’éducation sentimentale, tu préfères t'aliéner une grande partie de ton lectorat potentiel.

Ton lectorat?
Ah non merde, c’est même pas ton intrigue que tu spoiles. C’est celles de Zola, Proust, Flaubert, Maupassant, Stendhal, etc.
Si j’étais eux, tain, j’aurais les boules.

Cordialement,

Clémentine

P.S. Spoiler: le vieil universitaire cacochyme meurt à la fin. Dans d’atroces souffrances.


lundi 22 juin 2015

Ambassadeur/drice de la littérature jeunesse: Une idée à piquer aux Anglais?

Je suis la première à me plaindre de beaucoup de problèmes dans la vision qu’ont les Anglais de la littérature jeunesse actuellement et la production qui s’ensuit, mais il faut bien leur reconnaître une chose: pour eux, la littérature pour enfants compte énormément. Quel autre pays au monde aurait fait référence à tant de classiques du livre jeunesse lors de sa cérémonie d’ouverture des J.O.? Même si l’âge d’or du livre jeunesse anglais est, selon moi, bel et bien passé, la Grande-Bretagne conserve un respect particulier pour les auteurs, illustrateurs et livres pour enfants.

exemple d'auteure jeunesse britiche, pris totalement au hasard

Et l’une des belles inventions de ce pays-là, c’est le Children’s Laureate, un poste créé par l’auteur Michael Morpurgo et le poère Ted Hughes il y a déjà plus de quinze ans. Le Children’s Laureate, c’est un/e auteur/e ou illustrateur/trice jeunesse qui, pendant deux ans de ‘règne’, devient ambassadeur/drice de la littérature pour enfants dans le pays.

Pour être élu/e, il faut être célébrissime: voici la liste des Laureates jusqu’à nos jours:

1999–2001:  Quentin Blake

2001–2003: Anne Fine

2003–2005: Michael Morpurgo

2005–2007: Jacqueline Wilson

2007–2009: Michael Rosen

2009–2011: Anthony Browne

2011–2013: Julia Donaldson

2013–2015: Malorie Blackman

Le nouveau Children’s Laureate, l’illustrateur Chris Riddell, a été élu le 9 juin dernier. Le poste est payé £15 000 par an, grâce aux sponsors (publics et privés); ce n’est pas énorme et constitue plutôt une sorte d’indemnisation, car pendant ces deux années le Laureate ne va pas pouvoir beaucoup écrire ou illustrer: son rôle est de représenter ses collègues, et la littérature jeunesse en général, dans les médias et sur le terrain - en intervenant dans les écoles, en participant à des jurys de concours, et en lançant des ‘campagnes’.

Chris Riddell, l'actuel Laureate (Wikimedia Commons)

Attention, il n’est pas question de faire sa propre pub; de toute façon les Laureates sont bien trop connus pour avoir besoin de s’autopromouvoir. Le but est véritablement de soutenir le travail des créateurs/trices, des maisons d’éditions et des libraires et bibliothécaires, en se servant d’une figure de proue aussi connue que charismatique.

Chaque Laureate a, en général, une ‘campagne’ qui oriente son règne. Malorie Blackman, la précédente Laureate, promouvait par exemple en particulier la littérature pour ados. Julia Donaldson, avant elle, avait fait campagne pour les bibliothèques, Anthony Browne pour le dessin.

L’élection de chaque Children’s Laureate est un événement médiatique d’une importance considérable. La nouvelle est dans tous les médias. Le ou la nouvel/le ambassadeur/drice est amplement interviewé/e, et son emploi du temps de ministre pour les 2 prochaines années commence directement à se remplir.

Imaginez ça chez nous (enfin, chez vous, parce que moi, j’habite en Angleterre…):

Claire Chazal, JT de 20h: Timothée de Fombelle, bonsoir!
T de F: Bonsoir!
CC: Vous venez d’être élu Ambassadeur de la Littérature Jeunesse en France. Qu’est-ce que ça fait de prendre la succession de Susie Morgenstern, Pef, Marie-Aude Murail et Rébecca Dautremer, entre autres?
T de F: Je suis très ému qu’on m’ait confié une telle responsabilité, et je veux d’ailleurs rendre hommage au travail de mes prédécesseurs, grâce à qui nous avons désormais acquis un Ministère de la Littérature Jeunesse, une statue géante de Marlaguette place Vendôme, et des subventions considérables aux auteurs et illustrateurs jeunesse ainsi qu’aux éditeurs.
CC: Quelle sera votre campagne en tant qu’Ambassadeur?
T de F: Je militerai pour la création d’un arbre-monde plein de bouquins dans toutes les villes de France, dans lequel aller se réfugier pour bouquiner quand on en a ras le bol d’entendre parler de l’Etat Islamique et du FMI. 
CC: Comment allez-vous gérer tous vos nouveaux dossiers?
T de F: Il est déjà prévu que j’embauche Nathan Lévêque et Audrey Tribot pour m’aider.
CC: Très bien. Nous sommes rejoints dans ce studio par le petit Jean-François Copé, de la ville de Meaux, qui voudrait que vous lui lisiez Tous à poil en faisant des voix différentes.
T de F: Avec grand plaisir.
Ce serait quand même plutôt très cool. Je vous laisse méditer ces bonnes paroles, et on se retrouve de l’autre côté de la crise financière/ existentielle/ climatique pour en discuter plus sérieusement avec les autorités compétentes. (Faut garder espoir dans la vie.)

Bises bruineuses d’un Cambridge tropical!

samedi 30 mai 2015

Peut-on apprendre à écrire pour les enfants?

Aujourd'hui, je ne suis pas là. Mais magie d'internet, ce billet s'est auto-posté. Pourquoi ne suis-je pas devant mon ordinateur, c'est-à-dire dans mon habitat naturel, vous demandez-vous avec perplexité? Car je suis ce weekend en train de donner une formation pour adultes de creative writing (écriture créative), plus précisément d'écriture de livres pour enfants, dans la branche de l'université qui s'occupe de la formation continue. C'est très joli, c'est dans un beau petit manoir au nord de Cambridge, regarde:
*musique d'Orgueil et Préjugés*
'dear Lizzie, allons faire un tour du jardin pour raconter les derniers gossips'

Ce n'est pas la première fois que je donne un cours en creative writing; ce trimestre j'en ai donné un de cinq semaines pour grands débutants, au même endroit. Cette fois-ci, c'est un cours d'écriture plus spécifique: comment écrire pour les enfants entre 6 et 11 ans, en gros la période de l'école primaire; ce qu'on appelle en Anglicheland Mid-Grade ou Middle-Grade Fiction (MG).
exemples, pris totalement au hasard, de livres de MG
En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ces cours de creative writing ont un succès hallucinant. On peut avoir des licences, des masters et des doctorats en la matière, et il ne se passe pas un jour sans que mon alerte email m'annonce qu'on ouvre un nouveau poste en creative writing quelque part dans le pays. Ce sont généralement des lectureships (=postes de prof) à mi-temps, car les universités recherchent des auteurs, et donc il est entendu que l'heureux/se élu/e aura ainsi la moitié de son temps pour écrire. Ces cours peuvent coûter de 9 000 £ par an pour les licences à 15 000 £ ou plus pour les doctorats.

Cambridge ne délivre pas de diplômes en creative writing dans l'université principale, mais cette branche-là de l'université, qui s'appelle ICE (Institute of Continuing Education), en délivre en formation continue, pour adultes. Ce sont toujours des cours à mi-temps. Là, en l'occurrence, le cours que je donne est non-diplômant; c'est juste un weekend course de quatorze heures.

Le creative writing est donc un véritable business pour les universités en Anglo-Saxonie, et certaines d'entre elles sont très reconnues (Warwick, Bath Spa, Manchester Met...). L'extraordinaire Sarah Crossan, par exemple, qui a écrit The Weight of Water, est passée par le Master en Creative Writing for Children de Warwick. Les listes sont vraiment très longues, en littérature adulte et jeunesse, des auteurs à succès qui sont passés par-là - et pas des moindres, puisqu'on y trouve par exemple Ian McEwan. De nombreux auteurs enseignent dans ces cours, par exemple Margaret Atwood au Canada.

ceci est l'un des plus beaux livres pour ados de ces dernières années

Ces cours sont parfois critiqués. L'année dernière, on a eu droit à une mini-tempête après les propos d'Hanif Kureishi qui a dit que ces diplômes étaient 'une perte de temps' et que la plupart de ses élèves n'avaient aucun talent. Mais il est indéniable que ces cours mènent à de nombreuses publications. L'oeuf ou la poule? Les élèves étaient-ils déjà de bons auteurs qui se sont juste acheté une année de libre pour écrire 'leur' livre? Ou sont-ils vraiment aidés par l'enseignement dispensé?

En France, on commence très timidement à voir ce genre de cours, mais ce n'est pas encore normalisé. Personnellement, j'avais un avis très négatif. Et quand on m'a demandé de donner des cours à ICE, j'ai d'abord eu un énorme syndrome de l'imposteur - ça me semblait absurde d'estimer que je pouvais apprendre aux autres à écrire alors que ça faisait si peu de temps que j'écrivais moi-même. 

Et puis je me suis dit que ce serait une expérience intéressante. J'ai décidé de mettre de côté mes a priori et de réfléchir à une manière d'enseigner l'écriture sans donner aucun conseil strict. Je me suis dit qu'il fallait que je joue davantage sur mon véritable terrain d'expertise - l'analyse littéraire de la littérature jeunesse - plutôt que sur ma soi-disant expertise de l'écriture elle-même.

Mon cours est divisé en plusieurs sessions assez attendues: débuts, caractérisation, structure, style et ton, sérialité, et genres, en insistant toujours sur le fait que ces catégories sont liées. Et on finit toujours par une session sur comment être publié, c'est-à-dire comment écrire un pitch, une lettre à un agent, un résumé, etc; pragmatisme anglo-saxon oblige, on ne fait pas tout ça pour 'rien'.

C'est cette utilitarisme qui, je pense, fait la différence entre ces cours et ce qu'on appellerait plus communément des ateliers d'écriture. Bien sûr on veut y trouver du plaisir aussi, mais il est question ici d'acquérir de vraies compétences et de devenir efficace, pas (seulement) de 'se découvrir' en tant qu'auteur. Ca ne suffirait pas de leur faire écrire 'ce qu'ils veulent', de les aider à s'exprimer. Il faut leur dire si ce n'est pas commercialement viable, et il s'attendent à être instruits précisément sur ce qui constitue une structure type ou des personnages types pour tel ou tel genre de livre. Les angliches ne rigolent pas avec ce genre de choses.

L'équilibre est donc précaire entre enseigner des 'recettes' commerciales et encourager une écriture de qualité ou plus personnelle... La règle d'or pour moi est de s'immerger dans de textes d'auteurs jeunesse de qualité et commercialement viables, et de voir ce qu'ils font de bien.

Je force donc mes élèves à faire de l'analyse de texte. Par exemple, quand on parle de rythme, je leur donne ce passage magnifique de Tom's Midnight Garden, de Philippa Pearce:

The hall of the big house was not mean nor was it ugly, but it was unwelcoming. Here it lay at the heart of the house… and the heart of the house was empty – cold – dead. … Tom heard the only sound that went on: the tick, and then tick, and then tick, of the grandfather’s clock.
Et on analyse la manière dont la phrase 'empty - cold - dead' ralentit la voix et alourdit l'atmosphère, alors que 'the tick, and then tick, and then tick, or the grandfather's clock', en de gracieux anapestes (tadaDAM!), frappe les secondes de l'horloge...

Si on parle d'intrigue et d'intrigues secondaires, on se plonge dans la mécanique compliquée et géniale du troisième Harry Potter, avec toutes ces histoires apparemment non liées - le rat échappé, les apparitions subites d'Hermione, le disque argenté de Lupin, le saule cogneur, l'hippogriffe enragé - qui finissent tous par se rencontrer dans le grand final.

Quand on parle d'humour, je lis à voix haute les premières pages d'un David Walliams et on analyse pourquoi on rigole. Si on veut analyser les ressorts de l'émotion, on se plonge dans du Jacqueline Wilson ou la fin du Petit Prince.

souvent j'arrive même pas à le lire tellement je rigole
Je leur fais faire aussi évidemment des exercices d'écriture, généralement assez courts - 5 à 10 minutes - à partir d'illustrations (que se passe-t-il dans cette image? raconter en dialogue/ en description/ en utilisant la voix d'un personnage tout juste créé, etc), ou alors de 'writing prompts' ('un enfant débarque dans cette pièce en courant. Pourquoi? Raconter la scène, de son point de vue, d'une manière comique; puis émotionnelle; puis effrayante'... etc).

Les élèves ne connaissent pas forcément beaucoup de textes récents pour la jeunesse, et ont tendance à ne lire qu'un seul type de livres. Beaucoup m'ont dit que c'était une vraie découverte de voir ce qui se faisait en ce moment, la richesse et la densité de l'écriture pour la jeunesse actuelle. La plupart de ces gens n'ont pas fait d'analyse littéraire depuis le collège (c'est-à-dire depuis plus de quarante ans parfois!) mais se replongent avec bonheur dans cet exercice quand il s'agit de voir vraiment comment fonctionne un texte, au niveau microscopique, et comment on peut s'en inspirer.

Et personnellement, ce cours m'a beaucoup apporté aussi car malgré des années à étudier la littérature jeunesse, j'avais toujours cloisonné les deux aspects de ma vie pour éviter toute contamination; je ne pensais pas à l'écriture quand j'analysais, ni à l'analyse quand j'écrivais. Maintenant, je m'autorise un peu plus de fluidité.

Bref, je m'auto-souhaite que tout se passe bien en ce moment, mais si c'est comme la dernière fois, je suis sûre que je suis en train d'y trouver beaucoup de plaisir et d'intérêt. J'imagine qu'il y en a parmi vous qui sont sceptiques, mais je pense désormais qu'il faut essayer avant de juger. 

mercredi 6 mai 2015

Lire dans les pensées des enfants

Quand j’étais petite, j’étais convaincue que ma mère pouvait lire dans mes pensées. C’était une conviction un peu étrange, parce que je savais qu’en théorie ce n’était pas possible, et pourtant c’était un fait empiriquement prouvé. Elle savait toujours quand je mentais, quand je n’étais pas vraiment malade, quand j’avais en effet sommeil, quand je mangeais par gourmandise et non pas parce que j’avais faim, etc.

Ses dons de télépathie étaient absolument flippants. Par exemple, une fois, je devais avoir 7 ou 8 ans et je revenais d’une semaine passée avec ma tante, qui venait d’adopter un petit chaton. J’adorais les chats, et j’avais donc passé toute la semaine à jouer avec le chaton, dont je savais très bien qu’elle grandirait très vite et qu’elle serait la prochaine fois un grand chat qui peut-être - horreur - m’aurait oubliée.
ma vision des chatons à l'époque
J’étais donc écrasée de tristesse en rentrant chez mes parents. Ma tante m’avait déposée en bas de l’immeuble; à peine lui avais-je dit au revoir que j’avais éclaté en sanglots. Comme j’étais non seulement une chochotte mais aussi extrêmement orgueilleuse, je ne voulais pas que mes parents sachent que je pleurais à cause du chaton. Donc, en arrivant en haut de l’immeuble, j’avais prétendu que je devais mes flots de larmes à une chute dans les escaliers. Ma mère m’avait consolée comme il se doit:

“Pauvre choupette! Tu t’es fait mal?” (bisous, câlins, etc)
[moi: oui, horrible, je souffre le martyre, etc]
La télépathe: “Mais c’est aussi que le petit chat va te manquer, hein?”

Complètement abasourdie par cette lecture éhontée de mes pensées les plus intimes et, me semblait-il, les plus honteuses, j’avais ajouté cette anecdote au flot de micro-confirmations que ma mère était en effet capable de voir dans ma tête.

Une autre fois, en vacances à la montagne, j’étais allée me promener avec mon oncle. Soudain, un petit chien - minuscule - s’était mis à me courser en jappant comme un imbécile. A l’époque je détestais les chiens autant que j’adorais les chats, et j’avais eu très peur. Mon oncle avait raconté l’épisode (sans se moquer de moi) le soir au diner.

ma vision des chiens à l'époque

La nuit suivante, j’avais fait un cauchemar: le petit chien minuscule revenait me poursuivre avec ses jappements horribles. Etant, comme précisé plus haut, extrêmement chochotte, je m’étais levée pour aller squatter le lit de ma mère en geignant que j’avais fait un cauchemar.

“Pauvre choupette! [j’étais souvent une pauvre choupette] Et c’était quoi ce vilain cauchemar?”
Etant, comme précisé plus haut, extrêmement orgueilleuse, il était hors de question de raconter que j’avais rêvé être coursée par un tout petit chien. Donc j’avais un peu embelli la, heu, réalité onirique: “J’ai rêvé que j’étais poursuivie par un énorme chien!”

Et là ma mère m’avait clouée sur place en disant: “Mais enfin, ma puce, c’était un tout petit chien!”

Evidemment, j’ai compris plus tard qu’elle faisait référence à l’épisode de la veille - mais pour moi à l’époque, elle faisait référence à mon cauchemar même, auquel elle avait clairement assisté directement dans mon cerveau.

Comme j’étais sûre/pas sûre que ma mère était capable de lire dans mes pensées, j’avais élaboré une sorte de pratique superstitieuse bizarre de défense psychique. Dans mon imagination, ma mère pouvait seulement déployer ses dons de surveillance télépathe foucaldienne si on touchait la même ‘surface’. Donc par exemple, si on était assises à table et qu’on touchait toutes les deux la table, elle pouvait lire dans mes pensées. Mais si j’enlevais mes coudes de la table, bim! dégoûtée la mère, plus d’accès à mon cerveau (le sol ne comptait pas comme ‘surface’).

Il y avait des zones d’ombre: pouvait-elle lire dans mes pensées dans la voiture? Dans un avion? Sur des sièges de cinéma, où chaque siège est distinct mais relié? J’étais sûre/ pas sûre que oui.

Avec le temps, j’ai arrêté de croire/ pas croire à ce fait indubitable, mais une fois, quand j’avais treize ans, alors que je faisais tranquillement un truc dans la cuisine en sifflotant, ma mère m’a dit: “Qu’est-ce qu’il y a, t’es amoureuse?”

J’étais évidemment amoureuse, étant donné que j’avais treize ans, mais cette fois-ci c’était le Vrai Amour Réel, un amour total, impérissable et pour la vie, dont le sublime objet était un garçon dont j’avais gravé le prénom sur ma règle avec mon compas. (Malheureusement le mec en question ne connut jamais mon prénom à moi, vu que je me cachais sous un rideau de cheveux en rougissant comme un poivron à chaque fois qu’il s’agissait de traverser un couloir dans lequel il rigolait avec ses potes.)
ma vie telle qu'elle n'était pas
Bref, là j’avais eu un moment de WTF Mé KOMAN ELLE LE SAIT et une réactivation brutale de la superstition enfantine.

Comme, donc, bis repetita, j’étais très orgueilleuse, j’étais partie en marmonnant que n’importe quoi d’abord.

Maintenant que je suis très grande, les dons de télépathie de ma mère n’ont pas faibli mais j’ai une approche un peu plus rationnelle du phénomène. Et en attendant, j’ai développé moi-même une certaine capacité à lire dans les pensées des enfants. Comme beaucoup d’auteurs jeunesse ou de profs peut-être, on voit tellement d’enfants qu’on finit par cerner assez bien lesquels pensent quoi à quel moment.

Quand il y a des timides au fond de la classe dont tu vois qu’ils meurent d’envie de poser une question, en fin d’heure, tu leur dis d’un ton dégagé, “Et toi, tu n’aurais pas quelque chose à dire?” et là on reconnaît sur leur visage la même expression perplexe qui était la mienne à l’époque: “Mais comment elle le sait?”

A Noël dernier, ma petite filleule de quatre ans et demi nous faisait le coup de pleurnicher pour je ne sais plus quelle excuse bidon alors qu’il était très clair qu’elle était juste triste de devoir partir de la maison familiale après les fêtes et de quitter cousins, cousines, parrain, marraine, grands-parents et oncles et tantes. J’étais très tentée de lui dire “C’est surtout que tu es triste de partir, non?”

Mais finalement ça ne me regarde pas, car même si c’est évident, ça reste son choix de ne pas nous dire ça et de nous faire croire que c’est autre chose.

Hier mon confrère Antoine Dole a publié sur son mur Facebook une lettre qui lui a été envoyée par des jeunes ados, adressée aux ‘auteurs jeunesse’ en général. Je ne vais pas la reproduire ici car il ne l’a pas rendue publique, mais c’est une lettre assez touchante où les élèves remercient les ‘auteurs jeunesse’ de verbaliser leurs angoisses, leurs désirs etc.

Mais jusqu’où? J’ai eu récemment une expérience un peu chaotique où j’ai dû déchiffrer (avec l’aide et le soutien de mes potes auteur/es et bibliothécaires, merci!) les intentions d’un ado. Est-ce qu’il me lançait un appel à l’aide, ou pas? Qu’est-ce qui se passait véritablement dans sa tête? Notre conclusion, peut-être erronnée, a été que l’ado n’aurait pas bien accueilli une ‘verbalisation’, ou une clarification, une extrapolation par l’adulte de ce qui se passe - peut-être - dans sa tête.

J’ai toujours du mal avec ces bouquins de self-help de parenting américains où il faut toujours essayer de reformuler pour le gamin ce qui lui est censé lui arriver, essayer de deviner, de comprendre et de verbaliser. C'est parce qu'évidemment, ce n'est pas toujours facile. On fait grand cas de la difficulté à savoir ce que les enfants ressentent.

Il y a un passage génial de Colette dans La maison de Claudine, où elle est angoissée parce que sa fille coud, et quand elle coud, ‘Elle se tait, elle… Ecrivons donc le mot qui me fait peur: elle pense.’ … ‘Elle pense “à gros bouillons”’. Les adultes ont peur quand il y a de la friture sur la ligne télépathique.

Mais il me semble que le problème n’est pas toujours que la psychologie de l’enfant est parfois opaque; le problème est aussi qu’elle est souvent transparente. Et ce n’est pas parce qu’on peut lire dans ses pensées qu’on doit forcément le faire.