mercredi 25 juin 2014

Comment augmenter sa productivité (à défaut de sa joie de vivre)

Oui, je sais, un mois! (ou presque)... mais je bosse, je bosse, je bosse. Les étudiants en licence ont fini, les étudiants en master continuent. J'ai des articles à écrire en anglais et en français, un livre universitaire à finir, deux romans ado en cours, et des piles de documents administratifs à compléter, lesquels je lorgne d'un oeil plein de hargne. Cependant, j'avance comme je peux, et la preuve c'est que je suis même en mesure de vous livrer un billet mercredial.

Mais avant, un teaser: il se pourrait qu'on ait trouvé un titre pour l'angélique Pépix! Je vous tiendrai au courant. En attendant, voici le billet du jour.

Le billet du jour concerne la productivité. La semaine dernière, j'ai écrit en angliche un billet de blog déplorant le fait qu'il est impossible, dans la sôciété âctuelle, d'écrire lentement. Deux amis m'ont demandé après coup que j'écrive un autre billet de blog pour expliquer alors comment être plus productif. 

Ca m'embête un peu, parce que la 'productivité' est mère, sinon de tous les vices, au moins de quelques-uns. Il est très facile de rendre les gens plus productifs en cultivant chez eux depuis la plus tendre enfance un sentiment constant de culpabilité, une sourde angoisse, un manque de confiance en soi, un pessimisme non démenti quant à l'avenir, ainsi qu'en leur mettant la barre trop haut: c'est la base du système éducatif français, après tout.

Bref, j'ai envie de dire: tu veux être plus productif? Tricote-toi une ambition démesurée, auto-flagelle-toi jusqu'au sang dès que tu estimes que tu ne travailles pas assez, trouve des gens bien meilleurs que toi et compare-toi à eux en permanence, et dis-toi que tu ne trouveras jamais un boulot. Dans ces conditions, il est fort possible que ta 'productivité' augmente largement.


En d'autres termes, merci de prendre note que bien qu'il s'agisse d'un billet d''astuces' pour être plus productif, je sais bien qu'il n'est pas neutre d'émettre ce genre de conseils, tout comme il n'est pas neutre de recommander des régimes amaigrissants.

Cela étant dit, voici quelques trucs que je trouve réellement utiles pour accroître ma productivité, c'est-à-dire, dans mon cas, se retrouver en fin de journée avec davantage de pages d'écriture (fictionnelle ou universitaire), de préférence bonnes, et/ou plus proches du publiable qu'elles l'étaient au matin.

  • Eteindre Internet.




Alors que j'écris ces lignes, un petit (1) apparaît sur l'onglet Facebook. Il faut que je vérifie de quoi il s'agit, au cas où quelqu'un m'aurait marquée dans une photo où j'apparais à demi-nue, complètement saoule et faisant du pole-dancing. Voyons voir. Ah non, tout va bien, c'est juste un mec qui m'avait ajoutée en 2008 qui envoie une invitation à tous ses amis Facebook pour son prochain concert de guimbarde. Evidemment, je ne vais pas y aller, vu que c'est à Montréal où il a déménagé récemment, mais il faut quand même que je lise la page wikipédia de l'instrument de musique en question, car il m'est soudain venu une envie dévorante de savoir qui l'a inventé. Trois heures plus tard, je me souviens brusquement que j'ai un billet de blog à écrire, sauf que maintenant il y a un petit (1) qui clignote sur ma messagerie Hotmail...


Hmm? Ah oui - Internet. Bon, autant ne pas écrire ce billet en ligne - j'ouvre un document Word. Sauf qu'un abruti profond travaillant pour Microsoft a eu l'excellente idée de rendre le fond de Word vaguement translucide en haut, donc on voit toujours Internet à travers. On guette le (1) entre 'Fichier' et 'Editer'. On guette. On guette.

Ceuzécelles qui me suivent depuis un certain temps connaissent la solution: c'est  Cold Turkey (SelfControl pour les gens un peu bizarres qui ont un Mac). J'ai écrit un billet de blog à la gloire de ce logiciel il y a quelque temps. Il te coupe Internet comme ça HOP! mais seulement les pages que tu ne veux pas voir. Comme ça, tu peux continuer à consulter les pages très ennuyeuses dont tu as besoin pour faire ta recherche, sans risque de regarder par inadvertance tous les épisodes de CamWeb (mais bon, au cas où t'aurais le temps, clique là...).


  • Pomodoro, te adoro

Quand c'est la panique totale et que j'ai mille projets à gérer en même temps qui en sont à différents stades de développement, je m'inflige plusieurs jours de technique Pomodoro. En gros, je me fixe des périodes de travail brèves, strictement chronométrées, avec des pauses entre chaque période. En théorie, ce devrait être par tranches 20 minutes, mais c'est infaisable pour l'écriture.

Personnellement, je procède par durées d'une heure ou une heure et demie, en m'interrompant immédiatement quand le temps est écoulé (oui, même au milieu d'une phrase). Après une pause, je commence un nouveau projet. Je travaille donc sur chaque projet au maximum 1h 1/2 par jour, mais j'avance dans tous les projets à la fois.

Je n'utilise la technique Pomodoro que quand je me sens dépassée par la quantité et la variété de projets que j'ai à gérer. C'est aussi plus facile quand on a toute une journée devant soi, donc pendant les vacances des étudiants.

Le gros avantage de cette technique, c'est qu'on ne bosse jamais assez sur un même projet pour en avoir ras-le-bol. C'est l'inverse: on ressort de chaque période un peu frustré de ne pas pouvoir continuer, ce qui veut dire qu'on est toujours content de retrouver le projet le jour suivant. 

  • Se donner encore plus de boulot, ou des deadlines plus serrées
Comme beaucoup de gens, je trouve que ma productivité augmente au lieu de décliner quand j'ai plus de travail à faire. C'est en partie parce qu'on a besoin de diversité, je crois - je veux bien me concentrer intensément sur mon travail six ou sept heures par jour, mais pas sur un même projet. Du coup, accepter encore plus de boulot et faire en sorte d'avoir toujours une deadline ou deux qui arrivent aide à finir ses projets.

  • Maîtriser l'art de la liste
Je liste tout, même les trucs du genre 'Répondre à l'email de X' si la réponse en question risque de me prendre plus de trois minutes. Si j'ai 20 copies à corriger, je liste les noms des 20 étudiants pour pouvoir les barrer au fur et à mesure. C'est entièrement psychologique, évidemment, mais ça donne l'impression d'être productif, et du coup on en devient vraiment productif.

J'ai au minimum 4 listes en cours, correspondant à différents domaines (écriture, recherche, tâches administratives, enseignement etc.), ce qui permet de s'y retrouver plus facilement. Comme beaucoup de gens, j'utilise les post-its virtuels sur le bureau de mon ordinateur pour faire mes listes.

  • Etre soit au travail, soit en pause.  
Le site Wait but Why l'explique parfaitement: il y a deux types de bonnes semaines: celles où on a pu 'améliorer son avenir ou celui d'autres personnes' (à sa propre échelle évidemment), et celles où on s'est amusé ou reposé. Si on a fait les deux en même temps, bingo, c'est la semaine idéale.

Entre les deux, il y a une zone d'activité lassante et culpabilisante, où on sait qu'on n'est pas vraiment en train de s'amuser, mais où on ne fait rien de particulièrement enrichissant non plus. C'est le cas, par exemple, si tu passes la plupart de la journée à répondre à des emails, à écrire deux ou trois phrases, à parcourir les actualités, à écrire un peu plus, à regarder la météo, etc. C'est fatigant et ça te donne l'impression d'être profondément naze, alors que travailler et/ou s'amuser donne de l'énergie.

Donc si tu vois que tu n'arrives pas à bosser, va jouer. Reste pas là à cliquer de blog en blog, ou à t'épiler pensivement le maillot.

  • Faire certaines tâches à certains moments
On est toujours tenté de s'occuper de certaines tâches (les plus petites, ou celles qui demandent le moins d'investissement intellectuel) avant de commencer les autres (sérieuses et/ ou longues). Mais en fait, s'en occuper directement fait souvent qu'on se retrouve à gâcher toute notre énergie dessus et à y passer trois fois trop de temps en procrastinant confusément le reste. Autant chronométrer ces activités importantes mais ennuyeuses pour ne pas y passer trop de temps, et les programmer à des moments de la journée où on n'est pas hyper frais de toute façon.
  • Utiliser tout le temps (de cerveau) disponible
Difficile de se concentrer quand on sait qu'on doit aller quelque part dans 10 ou 20 minutes, mais pour certaines tâches c'est entièrement possible. J'ai écrit la version anglaise de ce billet par tranches de 5 ou 10 minutes. Il y a toujours des tâches sur ma liste de trucs à faire que je peux gérer par petits bouts comme ça.

  • Sacrifier certaines choses
Par exemple, ce blog et son équivalent anglais. Je ne suis pas (extrêmement) angoissée si je rate un mercredi. Ou deux. Ou... euh... bon d'accord au bout de 3 je commence à angoisser.

Et toi, ami/e d'une productivité apparemment exemplaire (puisque tu as lu tout ce message au lieu d'écrire ta réécriture contemporaine des Rougon-Macquart en 18 tomes), quelles sont tes astuces pour être plus productif/ve? J'attends ta réponse ci-dessous.

mardi 27 mai 2014

Recherche titre désespérément

Chèr/es petit/es anges qui lisez ce blog,

J'ai besoin de vous! 

Et pas seulement moi!



Voyez-vous, Tibo Bérard et moi-même, ainsi qu'une splendidissime illustratrice dont je ne sais pas si je peux déjà révéler le nom donc je vais le garder pour moi pour le moment, avons dans nos poches un petit bouquin absolument pépixien pour enfants de gabarit CE-CM, aimant l'aventure, l'humour et les voitures volantes, et qui devrait sortir début 2015. 

Tout est parfait, me direz-vous! Sauf que nous n'avons PAS DE TITRE.

NO TITLE!

Et ça urge là. 

Aussi avons-nous décidé de faire appel à vos resplendissantes lumières!

avec quoi à la clef si votre titre est choisi? eh bien, c'est au choix:
  • un exemplaire du livre à sa sortie
  • un dessin de poireau par moi-même, avec la main gauche et les yeux bandés
  • une photo (assez floue) de Tibo en maillot de bain
  • une vidéo de moi en train de réciter l'alphabet grec en moins de quinze secondes (j'ai gagné un concours de vitesse de récitation d'alphabet grec quand j'étais en première OUI MADAME)
Il nous faut un titre qui corresponde à ces critères particuliers:
  • fun et punchy 
  • qui attrape et piège inexorablement l'attention des jeunes humains entre 7 et 11 ans, et ne répugne pas totalement à leurs adultes domestiques


Mais de quoi s'agit-il??? vous entends-je marmonner. Je peux pas te trouver de titre si tu me dis pas de quoi ça parle!!!

Bon, je ne vais pas vous raconter toute l'histoire, ce serait très neuneu de ma part, mais voici quelques éléments importants:
  • Il y a un ange de 10 ans qui conduit une bagnole volante un peu pourrie!
  • Il y a une vieille d(âme) de 93 ans qui voudrait bien savoir qui l'a envoyée de vie à trépas!
  • Il y a le paradis, l'enfer, le purgatoire, des démons, des diablotins, des anges, des archanges, un cyclone, des muses, des pythies, des diables à moto...!
  • Il y a un mystère à résoudre, des gendarmes du ciel à éviter, et des courses-poursuites infernales!
  • C'est drôle, plein d'aventure, et ça va très vite!
ALORS???

Notre seul titre actuel est "Mission Infernale", et on fera avec si vous ne trouvez pas mieux. Mais je suis sûre que vous trouverez mieux. Sinon je serai tellement déçue que je vous ferai la tête comme ça. 


Ca fait peur hein? Allez, lâchez vos comm'!

Bises d'encouragements et mercis d'avance,

Clem

mercredi 21 mai 2014

Ecrire pour la jeunesse en France et en Angleterre

Je passe la moitié de mon existence à me plaindre de la difficulté d'être auteur jeunesse en France, et l'autre moitié à me plaindre de la difficulté d'être auteur jeunesse en Angleterre. Heureusement, ça veut dire que je passe aussi la moitié de mon existence à encenser le système français, et l'autre moitié à encenser le système anglo-saxon.

Plusieurs personnes m'ont demandé d'écrire un billet de blog sur les différences entre l'écriture et la publication de livres jeunesse en France et au Royaume-Uni, sans doute dans l'espoir de me faire taire vu que j'en parle à tout le monde en poussant de longs hurlements dès que l'occasion se présente. Il est vrai que les deux systèmes et les deux marchés sont très dissemblables et pour quelqu'un qui essaie d'écrire pour les deux, c'est un exercice un peu délicat.



Voilà pourquoi, entre autres:

Le côté littéraire et le côté commercial

Ecrire en anglais pour le marché anglo-saxon requiert, personnellement en tous cas, un compromis entre la dimension littéraire et la dimension commerciale de mes livres. Evidemment, en France aussi, il faut qu'un bouquin se vende - mais côté français je n'ai jamais eu de discussion sérieuse avec un éditeur pour rendre mes bouquins 'plus commerciaux'. Au Royaume-Uni, il faut vraiment qu'un livre attire le plus grand nombre de lecteurs possibles.

C'est en partie parce que quand on écrit pour le marché anglo-saxon, on écrit, potentiellement, pour tous les anglophones du monde, et aussi beaucoup d'autres pays. On nous demande de faire en sorte que le livre plaise non seulement aux petits Britanniques, mais aussi aux Américains, aux Australiens, aux Sudafricains, et aux Allemands, aux Espagnols, aux Coréens et aux Turcs.

Les cessions de droits à l'étranger sont donc extrêmement importantes et il va de soi qu'un livre publié en Angleterre sera traduit autre part. En France, pour la plupart des auteurs, les ventes à l'étranger sont un heureux bonus, mais pas une attente.


étude comparative des réactions anglaise et française à la vente de droits à l'étranger

Questions de blé

Du coup, les quantités d'argent que l'on gagne sont extrêmement différentes. Les gens ne me croient pas toujours, mais la différence entre une avance en France et une avance au Royaume-Uni pour une auteur comme moi est, littéralement, de 1 à 10. Etre auteur à plein temps au Royaume-Uni est donc quand même beaucoup plus confortable financièrement qu'en France, même si ça reste très difficile de gagner un salaire décent.

Il y a d'autres différences cruciales. Au Royaume-Uni, quand on n'en est plus à son premier livre, on reçoit généralement une avance avant d'avoir fini d'écrire son bouquin. Evidemment, c'est rarement le cas en France, où on vend la plupart du temps le bouquin après l'avoir écrit, quitte à se faire envoyer bouler par ses éditeurs.

'Fidélité' aux éditeurs

En France, à part chez l'école des loisirs qui pratique une monogamie assez forcenée, on a tendance à papillonner entre différents éditeurs - surtout si l'on publie, comme beaucoup d'auteurs jeunesse, de très nombreux livres par an. Ici, au Royaume-Uni, il est assez mal vu de n'être pas 'fidèle' à une seule maison d'édition.

auteur française flirtant avec des tas d'éditeurs


L'agent littéraire

Pour moi, c'est la différence principale entre être publié en France et au Royaume-Uni. En France, les agents littéraires, en gros, n'existent pas - de temps à autre on voit un article qui dit CA Y EST ILS ARRIVENT et en fait non. Du coup, on se bat avec les éditeurs pour négocier droits, avances et clauses compliquées.

En Anglicheland, la possibilité d'avoir un agent littéraire est un rêve absolu, du moins pour moi. C'est un intermédiaire extraordinaire entre éditeur et auteur, avec des connaissances dans tous les domaines qu'il faut - notamment en droit - et c'est aussi un soutien psychologique non négligeable.

Contenu politique et idéologique

La littérature jeunesse française, ce n'est pas un secret, est beaucoup plus radicale. Beaucoup plus hot, beaucoup plus politiquement incorrecte, beaucoup plus politiquement engagée, et avec beaucoup moins de tabous. Du coup, mes livres français, surtout pour ados, sont invendables au Royaume-Uni, parce qu'il faudrait les réécrire... pour adultes.

Ce n'est pas forcément parce que les éditeurs sont des grosses chochottes, mais parce que les maisons d'éditions sont terrifiées par la possibilité de 'restreindre leur marché'. Les médiateurs du livre jeunesse au Royaume-Uni peuvent facilement boycotter, blacklister ou cesser de soutenir un auteur. Les maisons d'éditions évitent à tout prix de se mettre ces gens-là à dos, et ça veut dire qu'ils contrôlent très fermement le contenu idéologique de leurs bouquins.

'Branding' et publicité

Au Royaume-Uni, le 'branding' est très important: un auteur a une 'image', et il faut y adhérer. Ca veut dire que c'est beaucoup plus difficile de changer de genre, ou de tranche d'âge. Il faut aussi promouvoir ses livres très activement, car les éditeurs s'y attendent et peuvent décider de ne pas continuer à vous prendre vos bouquins si vous êtes une flemmarde sur Twitter.

Evidemment, en France, la littérature jeunesse est un tout petit monde: c'est assez facile de s'y faire connaître, au moins de nom, et surtout maintenant grâce aux blogs et à Facebook. Au Royaume-Uni, être publié pour la première fois est une expérience absolument terrifiante: on est personne au milieu d'une foule d'anglophones du monde entier.



D'un autre côté, les anglo-saxons font grand cas des auteurs débutants. On a un communiqué de presse dans les magazines professionnels les plus importants, une soirée de lancement, beaucoup d'attention de la part des blogs, et on est vraiment soutenu par l'éditeur, notamment pour participer à des événements. On est briefé par le département de la publicité de la maison d'édition. En France, euh... moins, quoi.

En résumé...

La situation n'est idéale ni dans un cas ni dans l'autre, mais elle n'est pas non plus atroce dans les deux. Pour l'instant, je m'en accommode pas mal: j'adore le fait qu'en France (surtout avec Sarbacane) je peux écrire plus ou moins ce que je veux, mais j'adore le fait qu'au Royaume-Uni, mes livres sont lus par un lectorat plus large, et que l'éditeur cherche toujours à en vendre plus, notamment à l'étranger. Et puis le fait d'être beaucoup mieux payé est quand même extrêmement confortable. Mais le confort a un prix: un compromis constant entre le littéraire et le commercial.

Bref, je continue (ou du moins, j'essaie de continuer) à écrire des deux côtés de la Manche, et jusqu'ici ça m'a apporté plus de joies que de chagrins.

mercredi 30 avril 2014

Mission Incorrecte: Représenter l'extrême droite dans la littérature ado

Chronique en forme de réflexions, ou réflexions en forme de chronique, à la suite de la lecture de l'excellent Bloc de Haine par Bruno Longchampt, chez - who else? - Sarbacane évidemment.

Bloc de Haine, ce sont des bribes de l'histoire d'Alex, 25 ans (parfois 17, parfois 7, parfois 21 au gré des flashbacks), qui vit pour l'instant en prison, ce qui n'est que très moyennement son truc, surtout depuis qu'on lui a collé dans sa cellule un codétenu 'bougnoule' et probablement 'pédé' alors que c'est précisément la haine qu'il porte à ces gens-là qui l'a mené en prison. Une haine qui s'est transformée en un acte de violence inouïe, un jour, apparemment sans préméditation. Enfin, sauf si l'on appelle 'préméditation' des années de sourd ressentiment, nourries par les journaux télé et les petites bagarres quotidiennes dans son quartier de Marseille, "un quartier malfamé perché sur une colline aux ruelles bourrées d'Arabes" (56).

Un sourd ressentiment nourri aussi par sa rencontre avec Julie, jolie, friquée, bien fringuée, très bien sous tous rapports, et membre du FN. Il la rencontre au soir du 21 avril 2002, s'étant incrusté par curiosité à la fiesta du parti. Aux côtés de Julie, il apprend qu'il est possible de raisonner, de structurer, de justifier, de politiser, d'articuler sa haine. Il a raison d'avoir la haine. Dans la grande maison des parents de Julie, on lui explique d'ailleurs que son nationalisme est beaucoup trop naïf: il ne va pas assez loin.
[Alex] - C'est un Antillais, le bonhomme. Pas un clandestin débarqué en bateau. Les Antilles c'est la France, non?... enfin, ce que je veux dire, c'est que ça n'a rien à voir avec les Arabes ou quoi...
- Antilles, Afrique: je ne vois que des nègres, moi. La même race! Non... Si tu savais le bordel que c'est, là-bas! On est loin de l'image de la glorieuse colonie que tu as l'air de te faire, mon grand! Les vieilles familles françaises souffrent, c'est terrible! Parce que c'est bien simple, les nègres en veulent aux Français de faire vivre l'économie de leur petite île, d'avoir du patrimoine. Ben merde! Ils croient quoi, les bamboulas? Si on n'était pas là, ils crèveraient la dalle...
La représentation des idées d'extrême droite dans la littérature jeunesse se fait souvent de manière maladroite. Didactique, gnangnan, politiquement corrects, ce sont souvent des livres qui cherchent à prôner le vivre-ensemble, l'acceptation de tous, et à dénoncer les méchants pas beaux qui pensent mal. Je ne vais pas citer de titres, mais lors de mes recherches en littérature jeunesse engagée j'ai rencontré beaucoup de livres comme ça, gentillets et bien-pensants. Des livres qui n'osent pas donner directement la parole aux fachos, qui n'osent pas répéter certains mots, et qui, s'ils le font, s'arrêtent en route pour revenir sur ce qu'il s'est dit: "c'était pas bien, hein, ce qu'il a dit le monsieur?". Bruno Longchampt ne fait jamais ça. Alex et les autres balancent tout ça, et c'est tout.

Je me suis senti une grande affinité avec ce parti pris. Quand j'ai écrit La pouilleuse, l'une de mes stratégies était de répéter tels quels les discours que j'avais entendus quotidiennement lors de ma prépa à Henri-IV. Des discours violemment classistes, racistes et homophobes, par des ados de dix-huit ou dix-neuf ans qui ne voulaient pas qu'on touche à leurs privilèges. Mais je voulais que ce soit sans commentaire; ce sont des discours qui se suffisent à eux-mêmes.

Dans la littérature 'pour adultes', ce type de parti pris est extrêmement fréquent. En littérature jeunesse, c'est beaucoup plus rare, parce qu'on pense souvent que "l'enfant" ou "l'ado" est incapable de meubler ces silences de ses propres commentaires.

Ce n'est peut-être pas sans raison. Une critique de La pouilleuse sur Internet, par une ado de quatorze ans, disait: "J'ai détesté ce livre. C'était horrible, l'auteur est atrocement raciste." Narrateur, auteur - où est la frontière? Peut-être que ce n'est pas si évident que ça quand on commence à peine à se frotter à la lecture. Après tout, à quatorze ans, j'avais eu de sérieux doutes quant à la possibilité d'écrire un livre comme Lolita sans être soi-même un pédophile chevronné.

Mais évidemment, tant qu'on ne se confronte pas à ce genre de textes, on n'apprendra jamais à négocier ces non-dits, à se faire son opinion.

Bloc de Haine est l'un de ces très rares livres pour la jeunesse qui parvient à mettre le lecteur dans un état d'inconfort et de malaise profond. Il ne 'parle pas de' l'extrême droite, ce n'est pas un livre 'sur' les thèses du FN, ce n'est même pas 'une étude de cas d'un jeune qui se radicalise'. C'est un roman à thèse, bien sûr, un roman engagé, dans le sens sartrien du terme - c'est-à-dire un roman qui force le lecteur à prendre position, non sans violence, mais avec un immense respect pour le jeune lecteur. 

Un jeune lecteur traité comme quelqu'un qui n'attend pas forcément des réponses, mais qui veut qu'on lui fournisse les données du problème, sans tricher. Les données du problème, quand il s'agit de l'extrême droite, c'est un certain vocabulaire, qui diffère d'ailleurs selon qu'il est public ou privé; ce sont certaines situations, certaines personnalités, une certaine évolution personnelle et sociale. 

Les données du problème, c'est aussi le fait qu'il est naïf de penser que tout peut se régler si on dit pardon ou si on regrette, ou qu'il est facile de vivre avec les autres si on y met du sien. Les autres, c'est toujours infernal.

Beaucoup trop de textes pour enfants et adolescents cherchent à dénoncer les idées extrémistes mais en éludant complètement ce qui en constitue les éléments centraux. Bloc de Haine montre parfaitement le respect qu'on peut avoir, en littérature ado, pour la capacité du jeune lecteur à prendre possession de ces éléments, sans commentaire. 

mercredi 23 avril 2014

Entre deux chaises: petits dédoublements quotidiens

Je viens de finir un article universitaire sur Matilda. En gros, je n'en dis pas du bien. Oh là! non pas du tout.


Je vais pas vous dire pourquoi, mais c'est une critique idéologique du livre qui s'inscrit dans mon nouveau projet de recherche. En général, ça m'est égal, en tant qu'universitaire, de dire 'du mal' des livres - ce n'est pas vraiment 'du mal', après tout, c'est une critique argumentée et étayée qui est censée faire avancer la recherche. Oui, mais là, le problème, évidemment, c'est que je me souviens que ça, c'était moi, il y a une quinzaine d'années:


Ben oui, comme beaucoup d'intellos bobos universitaux accros aux bouquins, j'étais une mini-Matilda qui à la fois jalousait et adorait la surdouée la plus célèbre de toute la littérature jeunesse. Donc j'écris mon article, blablabla, livre idéologiquement problématique, sous-tendu par des valeurs profondément ceci et cela, et tout le temps il y a mini-moi qui me donne des coups de coude pour me dire:


Hého, je réponds, la ferme pour voir? C'est pas parce que je critique que j'aime pas, hein! Oui d'accord la critique est sévère, mais...


... mais n'empêche que bon, c'est vrai, si on est un minimum honnête en tant que chercheur, les critiques qu'on fait à un livre ont un impact direct sur notre appréciation du livre, évidemment. Evidemment que je ne peux pas me permettre à la fois d'idolâtrer le bouquin et d'expliquer avec sincérité pourquoi il est hautement douteux.

Et puis ensuite, quand on critique un livre et qu'on est aussi auteur jeunesse, il advient un deuxième problème: le retour culpabilisant sur ses propres productions littéraires. Cette fois c'est l'esprit de Roald Dahl lui-même qui vient me sermonner (sous la forme d'une imitation assez mauvaise du dessin de Quentin Blake) :





Normal. On critique, on critique, et puis tout à coup on se dit ohmerdalor, mais je fais exactement la même chose! moi aussi problème idéologique machin truc! moi aussi valeurs transparentes naturalisée normalisées! mékelconne! 


Alors du coup la fois d'après, c'est l'inverse. J'écris mon manuscrit de bouquin pour enfants, trankil, on est relax, ça va nickel, ça se passe bien et soudain... mon surmoi universitaire se joint à la fête pour me dire fais pas ci fais pas ça, tu entres pile dans tout ce que tu dénonçais ce matin quand tu écrivais cet article tu te souviens? hein?

En général, la réponse ne se fait pas attendre:


Exercice quotidien de dédoublement de la personnalité, donc - écouter le mini-moi dans certaines circonstances et pas dans d'autres; essayer de faire en sorte que l'auteure et l'universitaire ne se croisent jamais au détour d'un couloir, sauf si nécessaire. En général, c'est un compromis qui ne se fait pas sans un petit peu d'auto-violence:


Mais sinon, ça va, je me soigne. Enfin, on se soigne. Toutes les deux. Trois. Huit.

Et vous, vous êtes combien?

mercredi 16 avril 2014

Il était une fois une fille qui n'avait pas mis son blog à jour depuis presque un mois

Oui, oui, I know! C'est juste que, je t'explique, d'abord j'étais en vacances dans le nord, à Manchester et ses environs:

oh le beau temps
Ensuite j'étais en vacances en France pour l'anniversaire des 90 ans de mon grand-père:
avec plein de grenouilles
Ensuite c'était le Cambridge Literary Festival, où j'ai rencontré plein de petits zenfants et leurs parents:

moi en train de torturer publiquement des petits lecteurs

z'ai fait un bô dessin
Oui paske les amis, c'était notamment pour célébrer la sortie de mon tout joli Scam on the Cam, le dernier tome des aventures de Sesame Seade!

juste trop magnifique, #quedubonheur
Donc voilà pourquoi mon blog angliche a reçu un peu plus d'attention récemment. Cependant, j'ai trouvé cinq secondes pour écrire un billet de blog en cette triste et joyeuse semaine. Joyeuse, parce qu'il y a du soleil en Anglicheland! Triste, parce que c'est la semaine de l'anniversaire de la mort de ces deux-là:

une petite pensée en forme de guili-guili au chignon










Où en étions-nous? Ah oui. Donc comme je disais, il y a quelques petites nouvelles par-ci par-là. Des nouvelles chroniques pour Comme des images, dont une lecture commune à l'ombre du grand arbre, et puis d'autres par ici:

La littérature jeunesse de Judith & Sophie, 11/03/2014: “Il n’est jamais question de matraquer les ados en leur disant qu’internet c’est le mal. Il s’agit au contraire d’une invitation à la réflexion pour éviter ces situations extrêmes mais de plus en plus fréquentes. Ce roman, c’est aussi des questionnements d’adolescents : des envies d’une autre vie, des personnalités qui se cherchent, des actes irréfléchis, des amours, des amitiés, la pression des études (ici on est au lycée Henri IV à Paris qui forme l’élite de la société)…Ce roman, c’est aussi une fin. Une fin qu’on attend du fait des apartés de la narratrice sur le parcours qui l’a menée dans cet hôpital, mais une fin qu’on n’imagine pas, une fin qui dénote en sortant du fil conducteur de l’histoire tout en étant son dénouement le plus innatendu.”
3 étoiles, 12/03/2014: “Un roman hypnotique et moderne qui décrit avec justesse et intelligence certains travers de la société, les affres de l’adolescence, l’ingérence humaine : le cri primal de l’injustice, le premier non. Enorme premier ***coup de coeur*** roman 2014″.
Sophie lit, 13/03/2014: “J’ai été profondément touchée par le récit de Clémentine Beauvais qui parle d’éléments déclencheurs dans une vie, de prise de conscience, de victimes collatérales, d’amitié manipulée, d’amours adolescentes dans un casse-tête au dénouement tragique.”
Librairie Payot de Genève, mars 2014:
coupdefoudre 
L’ouvre-livres, 14/03/2014: “Mêmes vêtements de luxe, même tennis Bensimon et surtout, surtout : même avenir, même futur formaté, même parcours prévu. Tout est déjà gravé dans la pierre du prestigieux établissement….Ce roman traite de sujets contemporains avec une intelligence qui vous saute à la figure à chaque chapitre. Rien n’y est mièvre ou pleurnichard. Sans pathos, mais avec pleine conscience de notre époque, Clémentine Beauvais nous offre un texte subtil, vrai et dramatiquement probable. Lu en un soir et une pause-déjeuner, dévoré mais pas près d’être digéré.”
La mare aux mots, 14/03/2014: “Souvent dérangé (mais ça fait du bien, parfois, d’être un peu bousculé), on assiste à des scènes parfois dures, parfois violentes. Clémentine Beauvais nous raconte la jeunesse des quartiers huppés, dans lycées aux taux de réussite au bac proche des 100%”.
Livresse, 15/03/2014: “Mais de quoi s’agit-il ? Comment un petit livre de deux cents pages peut-il susciter un tel émoi ? Parce qu’il est criant de vérité, parce qu’il véhicule des messages que chaque adolescent devrait recevoir en son sein.”
Livresquement, 21/03/2014: A l’image de sa première phrase d’accroche, l’ensemble du livre est incroyablement prenant. Une fois commencé, croyez-moi, vous ne le lâcherez plus !
CRDP de Paris, 31/03/2014: “Une fois de plus les réseaux sociaux sont mis en cause. Quelle part d’intimité peut-on y dévoiler ? Que faire en cas de violation délibérée de son intimité ? Comment Léo va-t-elle s’en sortir ?Jusqu’à la fin le lecteur croit le savoir. Pourtant il se trompe, l’auteure a choisi de brouiller les pistes pour le surprendre. Un roman qui met en scène des adolescents déshumanisés par leur milieu social. Un regard sur la vie qui changera peut-être les idées reçues.”
Croque les mots, 31/03/2014: “Comment une intrigue aussi simple peut être autant frappante ? Pourquoi un tel sujet nous touche autant ? Peut-être parce que nous sommes la génération touchée en plein coeur…. Ce petit livre est énorme par son fondement. L’auteure a un style qui sait nous toucher profondément, qui sait nous concerner, et surtout : Qui sait se moquer de nous. Je ne m’attendais pas à ce que l’histoire prenne une telle tournure. J’ai été tellement perturbée par cette fin, ces derniers pages qui ont su me rendre bouche bée, et me faire refermer le livre avec pour seule parole le silence. Cette fin géniale.”
Mirontaine, 09/04/2014: “Beaucoup de pertinence et d’intelligence dans ce roman qui au-delà de l’intrigue met en scène des dialogues percutants, vifs avec des références intertextuelles puissantes. A mettre sur toutes les tables de CDI, de chevets, sur les paillasses des salles de science.”
Aziquilit, 15/04/2014: "Le mal-être des adolescents, les dérives des réseaux sociaux, l’estime de soi sont les thèmes abordés par ce magnifique roman."

Je suis parfaitement estomaquée du nombre et de l'intensité des réactions à ce livre, et je remercie encore les blogueurs et blogueuses très très bas jusqu'à en toucher la moquette avec le bout de mon nez. 



Sinon, j'ai des petits truczéchoses en préparation, à divers degrés de probabilité. En vrac:
  • une application d'album pour iPad (probablement)
  • des vrais albums (peut-être)
  • un livre déjanté pour 8-11 ans (probablement)
  • un roman pour adultes sombre et psychologique avec un vrai message social et politique candidat au prix Goncourt de l'année prochaine (pas du tout)
Je vais promis écrire des billets un peu plus consistants sur ce blog bientôt, car je sais que vous mourez tous d'impatience de lire des trucs compliqués de théorie littéraire philosophico-masturbatoire au lieu de regarder des photos de ma bobine et des autoportraits mal dessinés sur des post-it. En attendant, je retourne à un article que je dois finir pour bientôt.

Bises à tous,

Clémentine

mercredi 19 mars 2014

La littérature jeunesse engagée (2/2)

Le premier volet (ici!) concernait surtout la publication de livres jeunesse engagés à travers le monde. Mais je ne vous cache pas que c'étaient davantage les conclusions théoriques de l'analyse de ces textes qui m'intéressaient. En voici quelques exemples, raccourcis et simplifiés évidemment.

A quoi ressemble l'enfant-lecteur 'implicite' de la littérature jeunesse engagée? 

L'enfant-lecteur 'rêvé' par les textes engagés pour la jeunesse (le 'lecteur implicite' dans le vocabulaire de Wolfgang Iser) est, primordialement, quelqu'un qui serait réceptif au texte et à ses implications - et désireux et capable d'agir pour améliorer le monde à la suite de sa lecture. Cet enfant idéal serait donc profondément marqué par ses lectures et chercherait à convertir ces rencontres 'intangibles' en actions réelles.

Dans le jargon sartrien, les textes sont autant 'd'appels' à un lecteur qui, idéalement, s'attellera à une tâche colossale: celle d'endosser une part de responsabilité pour le monde, et de contribuer à le changer. Cette tâche est partagée par auteur et lecteur.

Donc en gros, c'est un enfant-lecteur implicite qui ferait exactement ce que l'auteur lui demande? 

Eh bien, justement... non. Du moins, pas dans les exemples les plus complexes de littérature jeunesse engagée, où il peut se passer des choses très intéressantes.

Prenons par exemple La carie, un album apparemment simple, mais en réalité d'une fabuleuse profondeur, par Avi Slodovnick et Manon Gauthier. Dans cette histoire, Marissa, une petite fille qui doit se faire arracher une dent se voit promettre par sa mère qu'elle aura une pièce si elle met la dent sous son oreiller. A la place, cependant, la gamine refile son chicot à un homme sans domicile assis dans la rue - pensant logiquement qu'il a davantage besoin d'argent. L'homme lui sourit, puis le narrateur clôt le récit en disant: 'Et maintenant, tout ce dont il avait besoin, c'était... un oreiller'.



Bon. Le lecteur implicite du texte est, on l'a dit, quelqu'un qui actualiserait les valeurs du texte. Mais ce n'est pas la même chose que de dire: le lecteur est invité à suivre le comportement de Marissa. En réalité, le texte est tendrement, mais sérieusement critique du comportement de Marissa. En donnant sa dent au SDF, elle n'a rien changé à la situation. Bien sûr, symboliquement, elle a fait une bonne action, et l'homme la remercie par un sourire - sans compter qu'elle a eu raison de remarquer que cet homme avait besoin d'argent.

Cependant, son acte est vain. Marissa est prise dans un réseau de fictions tissées par les adultes. Elle croit que la Petite Souris existe, et qu'elle donne de l'argent pour les dents. Elle croit aussi, tacitement, que tout le monde, y compris les SDF, ont évidemment un oreiller. Elle a tort, et le texte est explicite au moins quant à cette seconde 'croyance': la dernière page du livre, glaciale, montre un lit vide, où le SDF ne dormira pas ce soir.



Le jeune lecteur se détache alors de Marissa pour être plongé dans un gouffre vertigineux de nouvelles questions. Mais alors, si donner sa dent ne 'sert' à rien, que faut-il faire? S'il n'est pas suffisant de remarquer qu'il y a de la misère, comment aller plus loin? L'album reste muet à ce sujet. Le jeune lecteur est 'planté' là, au moment justement où il aurait tellement besoin d'un 'guide' adulte, d'un prescripteur, d'une réponse... Mais il n'y a pas de réponse. 

A partir de ces silences, le jeune lecteur 'idéal' de la littérature jeunesse engagée devient pleinement acteur de son engagement naissant.

Mais l'adulte, il sait, lui, ce qu'il faut faire? 

Selon ma théorisation, non, l'adulte ne sait pas. L'adulte 'caché' de la littérature jeunesse engagée (cliquer pour accéder à mon article sur ce terme un peu technique!) est avant tout un adulte angoissé, incertain, dépossédé de ses moyens d'agir. Ces textes témoignent de l'impuissance de cette autorité. C'est une impuissance telle qu'elle doit s'incliner face à une autre autorité, une autorité en devenir, celle, justement, de l'enfant.

Mais évidemment, personne n'aime se sentir menacé dans son autorité. L'adulte 'caché' n'aime pas ça non plus (j'espère qu'il sera compris ici que je 'personnifie' une entité qui n'est pas réellement une personne, comme expliqué dans l'article susdit). Du coup, ces textes sont aussi extrêmement prescriptifs par moments, extrêmement autoritaires.

On a donc un double discours de l'adulte dans la littérature jeunesse engagé: un discours d'impuissance et d'espoir, et un discours d'autorité et de prescription. Ce double discours, me semble-t-il, ne peut jamais être simplifié en l'un ou en l'autre, bien que certains textes soient évidemment plus ouverts que d'autres.

Donc la littérature jeunesse engagée est par nature utopique, et donc irréaliste?

Oui, mais c'est le cas de toute littérature jeunesse. Car la littérature jeunesse s'adresse à l'enfant, et l'enfant est, pour l'adulte (du moins c'est ainsi que je le théorise...) fondamentalement un être en devenir et donc un être imprévisible.

Puisque c'est un être imprévisible, c'est un être qui pourrait encore tout être. On cherche donc à la fois, en tant qu'adulte, à lui faire adhérer à une certaine position, et à ce qu'ilouelle crée ses propres positions. "Tant qu'il y a de l'enfance, il y a de l'espoir", si l'on peut dire.

Cependant, la littérature jeunesse engagée exacerbe cet utopisme de tout discours s'adressant à l'enfance. Ceci est dû d'abord à ses thèmes de prédilection: c'est une littérature qui parle énormément d'avenir, d'impact des actions humaines, d'espoir, et de la faculté de l'enfant à gagner en puissance au détriment de l'adulte. C'est dû, ensuite, au fait qu'une telle littérature trahit souvent les insuffisances de l'adulte, du monde adulte, de la société et de la politique adultes. Du coup, le motif de l'enfance et son pendant logique - l'adulte en devenir que l'enfant représente - s'en trouvent glorifiés. 

Une telle littérature est utopique, irréaliste, ou du moins idéaliste, parce qu'elle 'compte' explicitement sur l'enfant-lecteur; elle dépend de lui. Mais dans tout discours s'adressant à l'enfant, il y a une demande similaire de la part de l'adulte - un désir, une angoisse d'être écouté.

Tout discours s'adressant à un enfant est toujours en partie un aveu d'impuissance de l'adulte. Cet aveu est assorti d'une demande, d'une imploration. La littérature jeunesse engagée est un corpus de textes qui rend ces aveux, ces demandes, ces implorations plus visibles que la littérature jeunesse 'embarquée'.

Bon allez je me tais. Si vous voulez en savoir plus, il faudra attendre que mon bouquin sorte, et il sera en angliche. Il y a d'autres choses dans le livre évidemment, mais c'est un résumé plutôt cohérent de ce que j'y raconte.