lundi 11 février 2013

F comme Freud (et Fées)

Bonjour, chers visiteurs... allongez-vous donc sur le sofa virtuel de ce blog et racontez-moi ce qui vous tracasse... hmm hmm... hmm hmm... intéressant... Ah, l'heure est écoulée, il faut partir maintenant. Ca fera cent euros. A l'ordre de Clémentine B. ... Merci bien. Revenez la semaine prochaine. Il va y avoir du boulot avec vous!

Bon, pour justifier un peu cette dépense inopinée, voici quelques bonnes pensées sur la place de ce cher Dr Freud dans l'étude de la littérature jeunesse.

Freud, évidemment, s'est énormément intéressé à l'enfance et il était inévitable qu'un jour ou l'autre on applique la théorie psychanalytique à la littérature pour la jeunesse.

Le précurseur de ce type d'études s'appelle Bruno Bettelheim. En 1976, ce psychologue américain a fait paraître un livre désormais culte, intitulé, en angliche, The Uses of Enchantment, et traduit en gaulois sous le titre très Amélie-Nothombien de Psychanalyse des Contes de Fées.

J'ai découvert ce livre quand j'avais quatorze ou quinze ans, sans connaître grand-chose ni de la théorie de la littérature jeunesse ni de la psychanalyse, et pour moi ç'a été une révélation. Evidemment, c'est maintenant un livre très daté dont les conclusions sont bien connues, mais ça reste un incontournable qui a encore son mot à dire.

Dans ce livre, Bettelheim analyse, à l'aide de la psychanalyse freudienne, l'impact des contes de fées sur le développement psychologique de l'enfant [n.b. un point de discussion acharné: les contes de fées n'étaient pas au départ spécialement destinés aux enfants]. D'après lui, ces récits permettent à l'enfant de synthétiser et d'assimiler des événements psychologiques douloureux et inévitables de l'enfance.

Exemple classique: la méchante belle-mère de Cendrillon ou de Blanche-Neige est interprétée comme une figure-tampon sur laquelle la petite fille peut, sans 'danger' psychologique, projeter la colère et la jalousie qu'elle éprouve à l'encontre de sa propre mère (un déplacement symétrique s'opère, on peut dire, sur la figure de la bonne marraine, qui condense quant à elle les sentiments positifs que la fillette projette sur sa maman). Ces contes permettent ainsi de résoudre, au moins en partie, le conflit psychologique profond auquel est en proie la petite fille vis-à-vis de sa mère.

Il y a beaucoup d'autres exemples, évidemment, et Bettelheim a lancé toute une tradition d'analyse psychanalytique freudienne de la littérature jeunesse. La nourriture dans les livres pour enfants est notamment un thème récurrent de ce genre d'études: le plaisir oral, omniprésent dans la littérature jeunesse, est souvent analysé comme un déplacement 'acceptable' des désirs érotiques de l'enfant.

Ce qui est très intéressant, c'est que les auteurs et illustrateurs jeunesse contemporains, ayant baigné dans ces découvertes théoriques liées à leurs productions, ont commencé à les prendre en compte lors de leur création. Ou comment la critique influence l'art... L'un des maîtres en la matière, c'est le britannique Anthony Browne, l'un des meilleurs auteurs/ illustrateurs de toute l'histoire du livre jeunesse (mais aussi très charmant pour ses 66 ans) (tais-toi cerveau).

Regardez un peu ce qu'il fait dans cette image magnifique au début de son adaptation en album d'Hansel et Gretel:

Il y a des milliers de choses à analyser là-dedans, mais ce qui nous intéresse ici c'est bien sûr l'ombre de la maman sur le mur, qui avec le rideau entrouvert se retrouve étrangement affublée d'un chapeau de sorcière... (le triangle noir répond d'ailleurs au 'chapeau' de l'église au fond des bois dans le tableau, et il y en a d'autres un peu partout).

Browne a truffé son album de telles références. D'un point de vue freudien, évidemment, c'est le corps de la mère-sorcière que les enfants tentent de consommer en mangeant la maison, c'est la mère-sorcière qui punit/castre son fils en l'enfermant dans une cage, c'est en tuant la mère-sorcière que Gretel exorcise ses angoisses et sa haine vis-à-vis du côté obscur de la maternité... Browne s'amuse à nous montrer qu'il sait très bien ce qu'il fait dans cet album inspiré bien plus par Bettelheim que par Grimm.

De nos jours, l'analyse psychanalytique freudienne des livres pour la jeunesse per se est un peu dépassée, mais avec l'avènement de l'analyse lacanienne elle a trouvé un second souffle. Et son discours reste très intégré à d'autres approches théoriques: on peut parler de déplacement, de répression, de désir et d'érotisme dans le livre jeunesse sans forcément faire de son article une analyse freudienne.

Pour finir, petite réflexion sur l'écriture du livre jeunesse. Est-ce que ça veut dire qu'on devrait tous faire du Browne et mettre plein de symboles phalliques, maternels, etc, dans nos livres pour enfants? Est-ce que ça nous ouvrira magiquement la porte à la fois à des critiques dithyrambiques chez les adultes intellos et à une profonde passion du côté des enfants? (beaucoup ont argumenté que c'est précisément sa portée psychanalytique qui fait le succès d'Harry Potter). La réponse est non. Ou du moins, pas sans savoir exactement ce qu'on fait.

La plupart des gens qui font ça se retrouvent avec des histoires qui donnent envie de hurler de rire tellement il y a d'épées-phallus, de tunnels-utérus et de complexes d'Oedipe à la mords-moi-le-noeud. Si t'es pas George Lucas ou Anthony Browne, il y a 99,9% de chances pour que ça rate si c'est fait intentionnellement.

Mais inconsciemment, de toute façon, tout livre écrit avec sincérité risque fort de regorger de tels symboles. Parfois plus que vous ne le souhaiteriez...

Rangez vos phobies, chez hystériques; mercredi on parlera des Gardiens.

17 commentaires:

  1. Passionnant ton billet du jour !

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    1. merci Anne! je sais pas pourquoi mais tous tes commentaires étaient dans mon 'courrier indésirable' ces derniers temps! c'est gonflé quand même. Indésirable! n'importe quoi!

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  2. Anthony Browne a 66 ans!! Oui, je sais c'est bizarrement le premier point que je retiens ici. 66 ans! Mais je croyais que ce Dieu n'avait pas d'âge!
    Finalement, ce que dit Bettelhein par rapport aux contes de fées se retrouve aussi dans toute la littérature (sauf dans la biographie non-autorisée de Justin Bieber et dans les livres de Madonna), les histoires sont des exutoires. En ce moment quelques articles sur le web s'extasient face à la bibliothérapie, comme si "la guérison" par les livres étaient un nouveau concept..

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    1. oui! et il ne les fait pas!

      Bien sûr, c'est absolument partout et c'est fascinant à examiner. Notamment dans la biographie *autorisée* de J.B..

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  3. Oups, le triange noir m'a fait penser direct à "L'origine du monde" et, du coup, je vais peut-être consulter :)

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    1. héhé et qui donc est le visage? la mère de Freud?

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  4. Perso, si j'ai quelques doutes sur les fées, je ne crois pas du tout en Freud*, et du coup je trouve le coup du chapeau de fée très malin pour souligner les parallélismes de l'histoire entre les deux personnages féminins mais that's all. D'ailleurs dans le Petit Poucet, histoire très similaire, c'est le père qui prend la décision d'abandonner les enfants et c'est un ogre que les enfants rencontrent. Il y a des logiques narratives qui font qu'une histoire est solide, ou pas, et on peut les justifier par des histoires de pulsions de vie et de mort, de mâle et de femelle, mais aussi de bien et de mal, ou de yin et de yang, et tout concept suffisamment large et flou pour être décliné à l'infini. Et je trouve que c'est bien une lecture d'adulte d'imaginer que le Petit Poucet, en grimpant sur son arbre, s'essaye à la virilité ^_^

    *(ma mère étant éducatrice, c'est mon complexe d'Oedipe à moi, vous prenez les chèques irlandais Mademoiselle ?)

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    1. Oh oui oui les chèques irlandais ça me va aussi!

      Qu'on croie à la psychanalyse ou pas, le fait que cette approche soit entrée dans le discours critique et influence des artistes signifie peut-etre nécessairement qu'elle existe désormais...

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  5. Certes, comme les plus grandes exégèses (d'ailleurs, 66 ans, c'est pas un peu louche comme age ?), les théories de Freud viennent feuilleter le texte. Mais il faut faire gaffe à ce qu'elles ne couvrent pas le discours du conte. On n'a pas besoin de vouloir tuer sa mère pour prendre les fées au sérieux,et on peut tout a fait se défouler en lisant de la mythologie grecque ou un bon roman policier.

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  6. J'ai adoré cet article! Toujours aussi passionnant...Au passage, même chez George Lucas c'est souvent raté, cf.ses derniers films...enfin bref.
    Dis-moi, aurais-tu des références concernant Harry Potter et la psychanalyse? Juste par curiosité...

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    1. Merci! et oui, ce livre d'Isabelle Smadja est l'une des premières études sur le sujet, mais il y en a d'autres: http://www.amazon.fr/Harry-Potter-raisons-dun-succ%C3%A8s/dp/213052205X

      Et bien d'accord avec toi cf George Lucas :(

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  7. Je ne m'étendrai pas sur le sujet.
    Depuis que j'ai été sanctionnée pour avoir lu à des enfants en classe la version originale de Blanche Neige, sous le prétexte qu'il s'agit d'un conte sado-masochiste à l'usage des adultes, je me demande toujours s'il est raisonnable de raconter encore des histoires aux enfants.

    Je préfère les raconter pour les grands :)

    Mais merci, votre article est très intéressant.

    Douce et belle soirée.

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    1. Haha! quel dommage, les gamins adorent les oiseaux qui picorent les yeux des soeurs... c'est bien Blanche-Neige ça non? ou Cendrillon? j'oublie toujours.

      Merci!

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    2. Dans Blanche-Neige je me souviens d'avoir lu petite que la marâtre était punie en devant marcher pieds nus sur des charbons ardents...mais comme j'étais trop petite pour comprendre "charbons ardents", je n'ai jamais été traumatisée!

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  8. En 2010, sur mon blog, j'avais rédigé ce même type de billet en citant aussi Freud, Bettelheim... ("mea-culpa"). Pourtant il existe tellement de spécialistes de la littérature et de la psychanalyse qu'il me semble aujourd'hui bien dommage de ne pas en parler. Aussi, c'est osé de lire l'oeuvre comme un "symptôme". J'ai trouvé plus intéressant et plus juste de m'intéresser au créateur, c'est-à-dire à l'auteur et à son environnement (social, politique, religieux, culturel, etc.) / contexte historique (etc.) et non uniquement à sa seule production. Mais, c'est vrai qu'elles en disent beaucoup sur nos représentations (cf. Peau d'âne, Le Petit Poucet...). J'aimerais bien en discuter avec toi mais je sais que nous n'habitons pas "à côté" l'une de l'autre ;-(

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    1. Oui, il y a maintenant beaucoup d'autres traditions! quant à l'analyse du contexte de création de l'oeuvre, c'est en effet un angle particulièrement intéressant pour certains types d'approches (idéologiques etc). Et peut-être qu'on n'habite pas à côté mais heureusement Internet est là :)

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  9. On en reparle, pas de pb ! Je suis une passionnée du dit sujet ; complètement mordue par la bête ;-) A très vite.

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