jeudi 1 août 2019

Faire de la traduction littéraire... pas dans les écoles cette fois (4) L'atelier de traduction inter-âges



Me revoilà, thank you for ta patience, avec un nouvel article sur les ateliers de traduction. Il était question la dernière fois d’ados, la fois d’avant de petits enfants, et je m’intéresse ici aux ateliers menés avec plusieurs personnes d’âges différents. 

Ces ateliers-là, plus rares mais très intéressants je trouve, se font normalement hors du cadre scolaire, par exemple en salon du livre ou en médiathèque. La plupart du temps, on a là des familles, avec tout ce que ça implique: on peut avoir à une table un couple de parents et trois enfants de 4, 7 et 10 ans, ou une maman, sa fille de 13 ans et son neveu de 14, ou un père, un oncle et une petite fille de 2 ans… bref, il va falloir engager tout ce monde-là dans l’exercice.

Je vais d’abord décrire le fonctionnement de celui que je fais dans ce type d’événement. Je m’appuie sur l’album We’re Going on a Bear Hunt, par Michael Rosen et Helen Oxenbury.



Bear Hunt est un album très intéressant à utiliser dans le cadre d’ateliers inter-âges, pour plusieurs raisons:

1) Il met en scène une famille. Détail, certes, mais pas négligeable, surtout quand on considère que la famille part dans une grande quête... Il y a correspondance entre situation et contenu du livre.
2) Il se prête éminemment bien à une performance théâtrale, scandée, rythmée (j’y viens plus tard), cruciale pour un tel atelier.
3) Il a une structure répétitive, qui se prête très bien au travail de groupe
4) Il est plein donomatopées et d’allitérations, très utiles en atelier de traduction
5) Les illustrations sont extrêmement efficaces comme aide à la compréhension (désolée, c'est un argument utilitaire, je sais bien, mais c'est important dans ce contexte; elles sont aussi superbes évidemment)
6) Il est un peu connu en France, ce qui peut aider, mais pas trop, ce qui serait contre-productif.

Voilà le déroulé de l’atelier.

Rencontre (fracassante) avec le texte

D’abord on va présenter le texte aux participants. Je distribue des exemplaires de l’album (j’en ai des cartonnés qui s’abiment moins, et deux grandes versions aussi). Puis on va, non pas lire, mais ‘performer’, déclamer, jouer le texte. En anglais, bien sûr! Et sans aucune traduction d’abord.

Comment? Bear Hunt est extrêmement rythmique, et il est possible (même désirable) de le lire comme une performance orale, en s’accompagnant de gestes, en tapant dans les mains, etc.

Voici une vidéo de Michael Rosen déclamant le texte (avec les images et les mots en fond)



Personnellement, ma manière de le lire s’apparente davantage à la vidéo ci-dessous, avec chaque vers dit deux fois (la deuxième répétée par le groupe). Je tape dans les mains et sur les genoux (inspiration We Will Rock You) au lieu de faire du tambour, et je n’ai pas exactement les mêmes gestes, mais en gros c’est à peu près cela:


 Si le coeur vous en dit, il y a des dizaines de vidéos amateur de Bear Hunt. Alerte vortex YouTube chronophage. Votre journée est ruinée. You're welcome. 

Au début, il faut motiver les gens (surtout les parents) à jouer le jeu, mais en général, une fois qu’on les force à taper un peu dans les mains, ils se décoincent. Comme le texte est très répétitif, même si on n’a jamais parlé anglais de sa vie, on réussit bientôt sans problème à prononcer, voire à anticiper, le couplet principal. Les tout-petits y arrivent sans problème. On tourne les pages pendant la lecture pour voir les images. 

A la fin, on s’applaudit, quand même, parce que c’est plutôt cool d’avoir pu lire tout un texte en anglais en faisant les bruitages et les gestes sans parler un mot d’anglais. Well done everybody.

Et maintenant, les choses sérieuses commencent…

Premières élucidations

Donc après la performance collective vient le moment d’un début d’élucidation. On va d’abord parler du mouvement général du texte: qu’est-ce qui se passe, à votre avis? Réponses prudentes: une famille passe un champ, une rivière, une forêt, etc. avant de tomber sur un ours et de rentrer vite à la maison…



On va ensuite s’appuyer, pour l’élucidation sémantique ( = du sens) plus précise, sur des morceaux de texte qui tendent à faire partie d’un paysage oral ‘translinguistique’, ce qui veut dire qu’on les comprend plus ou moins sans parler la langue.

Ces morceaux de texte-la sont très utiles en atelier de traduction. L’onomatopée est le plus évident - or, il y en a beaucoup dans Bear Hunt. Swishy Swashy! Splosh Splosh! Evidemment, l’eau ne fait pas le même bruit en français, mais on comprend l’idée.

D’autres mots sont plus ou moins transparents: ‘river’ pour ‘rivière’, par exemple. Cependant, au moment de la traduction littéraire, on va peut-être opter pour autre chose (j’y reviendrai).



Des éléments de la performance vont aussi aider a élucider certaines parties du texte. Par exemple, la gestuelle de ‘Long, wavy grass’, qui peut s’élever du sol au plafond avec des mouvements d’ondulation, va généralement être comprise assez facilement sans aucun recours à une traduction littérale. Les gens (enfants et adultes) vont proposer ‘grand’, ‘ondulé’, etc.

Et évidemment les images vont aussi aider à élucider d’autres éléments.


Traduction du couplet principal

Ensuite on va travailler tous ensemble sur le couplet principal ainsi que le couplet de fin de chaque double-page, c’est-à-dire:

We’re going on a bear hunt
We’re going to catch a big one
What a beautiful day!
We’re not scared.
Uh-oh!


We can’t go over it
We can’t go under it
Oh no!
We’ve got to go through it.

Trad littérale :

On va à la chasse à l’ours
On va en attraper un gros
Quelle belle journée!
On n’a pas peur.
Oh-oh!

On ne peut pas passer par-dessus
On ne peut pas passer par-dessous
Oh non!
On va devoir passer à travers

Le but étant que ces phrases-là soient les mêmes pour tout le monde dans notre traduction collective. Cette étape-là est la plus difficile, je trouve, parce qu’il faut gérer plein d’idées à la fois, que c’est un peu abstrait et que les tout-petits ont du mal à suivre. On regarde d’abord ce qui reste à élucider - en général, grâce à la lecture + quelques compétences des plus grands ados et des adultes, on a plus ou moins le sens sémantique en place. On peut expliquer certains mots encore par la gestuelle (catch! Under/ over/ through), mais en général c’est plutôt facile à comprendre.



Par contre, produire une traduction littéraire est assez complexe, parce que les gens ont tendance à vouloir conserver la rythmique exacte de l'anglais, ce qui est compréhensible (à ce stade-là, elle s’est imprimée dans leurs corps) mais en français c’est difficile. Quoi qu’il en soit, j’essaie que ce soit le plus court possible et idéalement ça se débloque grâce a quelqu’un qui a une idée de génie.

Dans les photos de l’atelier que je montre ici, on avait trouvé cette version:

On part à la chasse à l’ours!
Le plus gros des ours!
Oh quelle belle journée!
Même - pas - peur.
Oh-oh!


Par-dessus, pas possible
Par-dessous, pas possible
Oh non!
Il faut les traverser!

On va ensuite scander/ performer ces couplets afin que tout le monde les ait bien en mémoire. On a déjà fait une bonne partie du travail. Mais il nous reste encore de gros ours à chasser…


Les deux vers et l’onomatopée

Chaque groupe va ensuite se retrouver avec juste 2 vers et une onomatopée à traduire: les 2 vers qui restent sur chaque double-page, et l’onomatopée sur la suivante. 

(version de l'album avec ces vers sur une seule double-page)

Voilà les 6 groupes que cela représente (s’il y a moins de groupes, évidemment, il faut sacrifier des doubles-pages):


Uh-uh! Grass!
Long wavy grass.
Swishy Swashy!

Uh-uh! A river!
A deep cold river.
Splash splosh!

Uh-uh! Mud!
Thick oozy mud.
Squelch squelch!

celui-ci est toujours assez fun question traduction...
Uh-uh! A forest!
A big dark forest.
Stumble trip!

Uh-uh! A snowstorm!
 A swirling whirling snowstorm.
Hoooo woooo!

Uh!-uh! A cave!
A narrow gloomy cave!
Tiptoe!

Ici l’idée c’est que chaque groupe traduise cela et ensuite l’intègre naturellement à la lecture collective qui va être faite à la fin de l’atelier. Je passe dans les groupes pour les éventuels problèmes de vocabulaire ou pour regarder ce qu’ils proposent/ offrir des suggestions, mais l’idée est de donner aussi peu de traductions littérales que possible. Ça va forcer les groupes à prendre des libertés avec le texte pour privilégier la sonorité. Bien sûr, s’ils me sortent que la boue est douce et fleurie, je vais recadrer un peu leurs perceptions, mais en général tout le monde est plus ou moins dans les clous (en plus y a des parents qui sortent en lousdé leur portable pour regarder sur Google Translate, je cafte pas, mais je vous vois, tricheurs.)

Je passe aussi entre les groupes pour aider à la réflexion autour des inévitables questions de choix de traduction. Par exemple river - est-ce une rivière, ou autre chose? J’encourage tout le monde à créer des nuages de mots autour de leurs deux vers. Rivière, fleuve, ru, ruisseau, torrent - on a beaucoup de cours d’eau en français. Il faut aussi penser aux mots qui viennent derrière. Un grand ruisseau glacé: charmante allitération. Un terrible torrent? Un fleuve froid et profond? Et quand on le traverse, doit-on faire plouf plouf, ou splish splash, ou… glagla?



Travail collectif inter-âges

Le fait que ce soit un atelier inter-âges veut dire que les adultes ou les ados à chaque table prennent beaucoup en main la séance avec leurs enfants ou ceux qui se trouvent là, ce qui est impossible dans une classe de primaire par exemple - c’est pourquoi je ne ferais pas cet atelier de cette manière-là avec seulement des tablées d’enfants. On a de facto un encadrement informel, et en plus les parents deviennent souvent un chouia compétitifs, ce qui mène a une énergie collective fort appréciable.

Quand il y a des tout-petits qui ont du mal à gérer une heure et demie de réflexion littéraires et linguistiques, c’est utile de leur dire qu’ils ont pour mission d’illustrer le texte réalisé par les plus grands ou les parents. Comme ils vont chacun repartir avec leur version, celui ou celle qui s’ennuie a le droit – non, le devoir ! - de gribouiller.

Je trouve intéressantes les dynamiques qui s’organisent assez naturellement dans les familles ou entre personnes qui ne se connaissent pas. Les rôles se divisent: toi tu écris, elle elle cherche les mots, lui il trouve le rythme, moi je le teste en tapant sur la table… Ça se distribue, se modifie, etc., jusqu’au moment où il est temps de lire le texte en français.

Lecture finale

Enfin, on relit entièrement le texte avec une performance collective similaire à celle du début, mais en français cette fois. On répète d’abord, pour se les remettre en tête, les vers qui sont les mêmes pour tout le monde. Et puis on va recommencer la lecture, et chaque groupe, quand c’est son tour, va scander tout seul les vers qu’ils ont traduits. Comme c’est dans la dynamique de la lecture, tout le monde va les répéter, donc ils vont être assimilés de manière naturelle dans la performance.

Et puis c’est fini! On se ré-applaudit, beaucoup même, parce qu’on a traduit tout cet album sans parler un mot d’anglais et c'est grave classe.

(Les plus perspicaces auront noté que les dernières double-pages (le climax de l’album!) restent non traduites. Je rêve d’un atelier assez long pour permettre d’aller jusqu’au bout, mais pour l’instant ça ne s’est pas encore présenté. Je pense qu’il faudrait 2 heures et 1h30 c’est déjà difficile pour les tout-petits. Avec des adultes et enfants de 10 ans et plus, ça irait peut-être).

P’tit résumé

Je vois plusieurs grands intérêts à ces ateliers de traduction inter-âges:

1) Sociaux, familiaux, amicaux etc.: je suis persuadée qu’ils renforcent la complicité entre adultes, enfants et ados, qu’ils se connaissent déjà ou non. En ceci, ils sont comme toute activité intergénérationnelle de qualité.

2) Mais aussi par ce quils permettent de véritablement déhiérarchiser les compétences entre enfants et adultes. Comme personne n’a la bonne réponse, tout le monde a légitimement le droit de proposer des solutions. Et comme on n’a pas besoin de savoir lire, juste d’avoir une imagination poétique et un sens de la sonorité, les enfants, même petits, sont très bien placés pour contribuer

La notion d’incompétence linguistique, qui est au cœur de beaucoup de réflexion dans le monde universitaire pour ce qu’elle implique de découragement, de honte ou de culpabilité, est ici complètement dédramatisée, voire revendiquée comme élément central du travail collectif.

3) En même temps, le fait d’avoir des adultes et des grands ados sur place veut dire aussi, comme je l’ai mentionné, qu’on distribue l’encadrement de manière informelle et très naturelle. Ça laisse les mains libres à l’organisateurice pour passer d’un groupe à l’autre et s’attarder sur ceux qui ont besoin de davantage d’aide.

4) Comme ces ateliers ont tendance à se tenir en-dehors des structures éducatives classiques, c’est vraiment une occasion en or pour la vulgarisation de la traduction comme pratique d’écriture créative. La plupart du temps, les parents ne savent pas trop à quoi s’attendre et le ‘message’ passe très bien: beaucoup disent qu’ils n’avaient jamais réfléchi aux processus de traduction littéraire et ne savaient pas que ça pourrait être aussi fun.

5) Lié au point précédent: de tels ateliers, me semble-t-il, désacralisent de manière très intéressante, au sein même des familles, l’apprentissage des langues. On passe d’une vision de cet apprentissage comme entreprise difficile, sérieuse et ennuyeuse, à une vision beaucoup plus ludique et créative.

Annexe: matériel nécessaire

Ce sont des ateliers qui sont assez onéreux en matériel. Pour un atelier comme celui-là, on a besoin d’un exemplaire de l’album par groupe, et aussi plein de feuilles, de feutres, de stylos, de papiers de couleur etc. Il faut vraiment occuper les mains des enfants et que les plus grands aient le texte de base sous le nez, puissent tourner les pages etc.

Pour ce qui est du lieu, c’est vraiment important d’avoir des tables, et qu’il y ait assez de place pour que les performances puissent être accompagnées de mimes, gestes, etc. 

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C’est tout pour today les ami.es. Au passage, merci chaleureux aux nombreuses personnes qui m’écrivent, étant tombées sur ces billets. Je sais que je ne les produis pas à la vitesse de la lumière, mais c’est parce que, d’une part mon prochain roman, d’autre part mon projet de recherche actuel, m’occupent beaucoup, et c’est sans doute de ce dernier dont je vous parlerai la prochaine fois.

mercredi 5 juin 2019

Faire de la traduction littéraire dans les écoles (3): Avec les ados, entre poétique et politique


La dernière fois, j’ai parlé des ateliers de traduction littéraire avec les enfants tout petits (voire pré-lecteurs). Aujourd’hui, je m’intéresse au genre de travail que l’on peut faire avec des ados. Ce type d’exercice permet d’initier des conversations sophistiquées sur les aspects non seulement esthétiques, mais également politiques, de l’écriture littéraire.

On peut faire cela de manière fondamentalement expérientielle dans un atelier de traduction littéraire, car la situation met les traducteurices dans l’obligation de prendre des décisions formelles, rhétoriques, stylistiques etc., qui calibrent, idéologiquement autant qu’esthétiquement, le monde littéraire auquel on donne accès.

Généralement, pour les ados, je commence par engager une discussion sur la traduction pendant une dizaine de minutes – qu’est-ce que ça veut dire, traduire ? etc. – et puis je leur montre une vidéo de l’autrice et slammeuse dominicaine-américaine Elizabeth Acevedo disant l’un de ses textes. Je spécifie ‘Vous n’allez rien comprendre, mais ce n’est pas grave – je ne vous demande pas de comprendre, mais d’entendre’ :



Je leur demande ce qu’ils ont entendu dans cette vidéo. Cette étape est très intéressante car, contrairement aux petits enfants qui sont très attentifs aux sonorités, au rythme, etc., les ados et les adultes sont assoiffés de sens ; ils veulent savoir ce que quelque chose ‘veut dire’. Alors d’abord ils vont répondre à la question : ‘Qu’est-ce que vous avez entendu ?’ par des tentatives de pré-traduction : ‘Elle parle d’identité’, ‘Elle parle de danse’, etc. Cela prend du temps de désactiver nos approches sémantiques du langage.

‘Je me fiche de ce que vous avez compris ; qu’est-ce que vous avec entendu ?’ Les réponses finissent par changer, hésitantes : du rythme, du battement ; des rimes ; des mots en espagnol ? ; des changements de volume ; des allitérations et des assonances… Ainsi on établit que le texte que l’on va traduire est poétique, et se déploie dans le temps, l’oralité, la voix, le corps ; qu’il va falloir prendre tout cela en compte.

Ensuite je leur donne un poème tiré du roman en vers d’Elizabeth Acevedo, The Poet X




Dans ce texte, la jeune Xiomara parle de harcèlement de rue – qui va de remarques à attouchements. Dans cette première strophe, cependant, on ne sait pas encore cela ; on sait juste que quelque chose ‘arrive’ ou ‘se passe’ :

It happens when I'm at bodegas.
It happens when I'm at school.
It happens when I'm on the train.
It happens when I'm standing on the platform.
It happens when I'm sitting on the stoop.
It happens when I'm turning the corner.
It happens when I forget to be on guard.
It happens all the time.

D’abord je le lis à voix haute (pas aussi bien que l’autrice évidemment, mais je fais de mon mieux…) et je leur demande ce qu’ils ont entendu. C’est le ‘It HAPpens’ qu’ils entendent beaucoup, cette impression de hache qui tombe, et la répétition lancinante. Ils entendent aussi que le rythme ralentit vers le milieu : ‘when I’m STANDing on the PLATform’. On peut coder la strophe en termes de battements :

It HAPpens when I’m at boDEGas
It HAPpens when I’m at SCHOOL
It HAPpens when I’m on the TRAIN
It HAPpens when I’m STANDing on the PLATform
It HAPpens when I’m SITting on the STOOP
It HAPpens when I’m TURNing the CORner
It HAPpens when I forGET to BE on GUARD
It HAPpens ALL the TIME

(NB: on peut aussi le rythmer différemment; tout rythme est une proposition d'interprétation). On voit qu’on a une structure rythmique qui passe de deux battements par vers à trois, puis à quatre dans l’avant-dernier vers (on pourrait même dire cinq si on traite BE ON GUARD comme trois battements).

Ça donne quoi comme impression ? De lassitude, de résignation, disent certains, d’épuisement, disent d’autres, ou de difficultés qui s’accumulent. De colère ? Ou de patience… les avis divergent, et commencent déjà à orienter des traitements de traduction différents. Ainsi on voit que le rythme est porteur d’une humeur, qu’il soutient une interprétation, qu’une décision stylistique n’est jamais que formelle. 

Mieux : qu’il n’existe pas de dichotomie simple entre fond et forme.

Cette prise de conscience intense, expérientielle, qu’un texte littéraire ce n’est pas une forme + un contenu, mais un ‘contenuforme’, un tout organique et insécable, c’est l’une des plus grandes révélations que peut générer un atelier de traduction. Pour moi, c’est une révélation qui est préliminaire à l’émergence d’un véritable ressenti du littéraire. 

Reprenons. Ce poème est très pratique parce qu’il nécessite très peu de temps d’élucidation sémantique au premier abord. On a cette anaphore, ‘it happens’ – et puis un ‘when I’m’ qui est assez couramment compris, même d’ados qui ont fait très peu d’anglais. Puis des noms : ‘bodega’ ; ‘school’, ‘train’, ‘platform’, ‘stoop’, ‘corner’, ‘guard’. Dans ceux-là, il y en a plusieurs qui peuvent être devinés, comme train, guard et, dans une certaine mesure, platform (un faux ami : c’est le quai). ‘School’ : les ados traduisent direct par ‘école’, et je les laisse faire, jusqu’à ce qu’en général quelqu’un finisse par faire remarquer qu’à 16 ans, l’héroine est plutôt au lycée. Et même le train, est-ce un train de banlieue, un métro, un TGV ?

De préférence, il vaut toujours mieux décrire ce qu'un mot veut dire plutôt que traduire directement : j’explique que ‘bodega’ est une sorte d’épicerie, ou de mini supermarché, mais où on peut aussi parfois prendre un café, que c’est ici à New York, que ça fait partie de la culture de quartier latinoaméricaine, etc. Pareil pour le mystérieux sitting on the stoop, la pratique de s’asseoir sur les marches devant chez soi : habitude architecturalement impossible à Paris, par exemple, mais à New York, il y a une volée de marches devant beaucoup de maisons. Il est clair qu’il va falloir prendre des décisions de traduction au sujet de tout cela.

On arrive bientôt au nœud du problème, le fameux ‘It happens’. Je demande généralement aux ados, en groupes, de réfléchir en trois minutes à autant de manières que possible de dire ‘Ca arrive’, qui serait la traduction la plus évidente. On arrive à des options du type ‘Ca se passe’, ‘Ca se produit’, etc., ainsi que des variantes d’un registre plus élevé avec ‘Cela’. Et aussi tout un tas d’autres possibilités.

Les ados (et je vous prie de croire que je ne parle pas ici d’ados en terminale anglais renforcé à Janson-de-Sailly) sont absolument capables non seulement de trouver des possibilités de traduction très diverses, mais d’en saisir les implications esthétiques ET politiques. ‘Ça arrive’, c’est pas joli, ça fait comme un trou entre les deux ‘a’ (un hiatus). ‘Ca se passe’, c’est plus comme un serpent, et ca rappelle un peu le ‘P’ de ‘happens’. Les deux, ca fait comme un truc qu’on peut pas prévoir, ca arrive comme ca, blam… ‘Ca se produit’ ? non, c’est moche. Ca fait trop langage de la télé, genre des journalistes et tout. Autre variante : ‘C’est là’. C’est plus direct madame, c’est genre c’est toujours là, on peut rien faire…




Ca se passe quand je suis dans la Bodega 
Ca se passe quand chuis a l'école 
Ca se passe quand chuis dans le train 
Ca se passe quand chuis sur le quai 
Ca se passe quand chuis devant chez moi 
Ca se passe aux coins des rues 
Ca se passe quand je fais pas gaffe 
Ca se passe tout le temps
Et voilà que d’autres propositions émergent : ‘Ca m’arrive’. Alors là qu’est-ce qui se passe ? Ben, ca montre que c’est ce qui lui arrive à elle. Elle est au centre, c’est elle qui est emmerdée. Ca enlève le hiatus aussi, c’est plus fluide.





Ca m'arrive a l'épicerie 
Ca m'arrive au lycée 
Ca m'arrive debout sur le quai 
Ca m'arrive dans le métro 
Ca m'arrive devant chez moi 
Ca m'arrive au coin de la rue 
Ca m'arrive quand j'y pense plus 
Ca m'arrive constamment 


Un jour j’ai eu un choix assez fascinant, d’une tablée de garcons qui pourtant avaient l’air de faire rien d’autre que des petits ricanements dans un coin depuis trois quarts d’heure :




Ils le font au bar  
Ils le font au lycée 
Ils le font dans le car 
Ils le font sur le quai 
Ils le font devant chez moi 
Ils le font dans la rue 
Ils le font (illisible) 
Ils le font contamment.

'Ben oui madame, parce que c’est des garcons et des hommes qui le font.' ... D’accord, et donc ce choix est très fort quand meme, ca donne quoi comme impression ? Ben c’est pas genre un truc qui arrive sans personne derrière, c’est leur faute à eux…

Comme différents groupes arrivent à des solutions différentes, on peut engager des débats sur les implications de chaque choix. Certains groupes défendent mordicus qu’il faut que ça reste désincarné, comme la foudre qui tombe. D’autres veulent qu’on voie bien que c’est elle qui est au centre de cela. D’autres disent ‘Oui, mais c’est moche comme son…’ Dans tous les cas, on a une réflexion étirée entre les aspects politiques et poétiques du langage.

Lorsque les groupes tentent de créer une traduction littéraire de toute la strophe, cela fait émerger intuitivement des remarques très liées à des interrogations théoriques fondamentales en traductologie. Je parlerai plus en détail de cela dans un prochain billet, car cela mérite une attention spécifique.

‘Madame, est-ce qu’on a le droit de rajouter des rimes ?’ – souvent, je remarque que l’effort poétique passe par un désir de rime, interne et en fin de vers. Le français, langue beaucoup moins puissamment rythmée que l’anglais, exige ses marqueurs poétiques d’une autre manière, et les ados sont intuitivement poussés (comme je le suis moi-même) vers la rime.

On a le droit de dire métro ? et RER ? et bar ou café ? en cours plutôt qu’au lycée ? On a tous les droits, du moment qu’on arrive à expliquer nos choix sans trop de mauvaise foi…

On termine la session avec la lecture à voix haute – aussi ‘performée’ que possible – des traductions obtenues. J’adore ce moment, car c’est toujours fascinant d’entendre tous les différents mondes qui éclosent à partir d’un même œuf. Et c’est l’occasion d’une discussion comparative, non pas pour évaluer et hiérarchiser ces décisions, mais pour les frotter l’une à l’autre, en éprouver les aspérités, les richesses et les omissions, les insuffisances compensées par des fulgurances…

L’atelier se termine souvent sur des constats assez mélancoliques quant à la nécessité, en traduction, de toujours négocier. Ces négociations – avec soi-même, avec son lectorat, avec le texte source – exigent une réflexion sur des plans multiples, et apportent des joies autant que des frustrations.

Pour moi, l’expérience de la frustration de la traduction est l’une des plus formatrices, car elle est porteuse d’enseignements métalinguistiques – c’est-à-dire de réflexion sur ce qui fait le langage. Car ce n’est pas qu’entre deux langues que le langage frustre, qu’il refuse de dire ce qu’on voudrait. 

Quand on s’aperçoit que parfois (que souvent !) le langage échoue à signifier, que dans sa propre langue aussi, on est constamment en train de procéder à des ajustements, et qu’il reste toujours quelque chose qui baille - alors on a appris quelque chose de fondamental sur les rapports entre les êtres humains.

On a aussi appris, me semble-t-il, quelque chose de fondamental sur la nécessité du littéraire – car le littéraire, c’est dans une large mesure ce qui, du langage, continue à gigoter dans ces espaces flous...

La prochaine fois, je ferai un billet sur les ateliers de traduction littéraire collective d'un album avec des public mixtes (adultes, enfants, etc.).