REWIND
Depuis Barthes et son célèbre article sur la mort de l'auteur (1968) (et même avant, hein- je fais un peu ma franchouillarde en mettant tout sur le compte de ce bon Roland), chacun sait dans le microcosme de la critique littéraire moderne que l'intention et l'opinion de l'Auteur quant à son Oeuvre sont à la fois inconnaissables et indésirables. En d'autres termes et à titre d'exemple, Sandrine Beau, t'as beau avoir écrit Des crêpes à l'eau que je suis en train d'analyser dans ma thèse de doctorat, eh bien figure-toi que ton opinion ne m'intéresse pas! Tu es le pire juge de ton oeuvre! Tes intentions n'ont aucune valeur à mes yeux! L'auteur est mort, vive le lecteur, comme dit l'autre!
Mais pas tout à fait. Car c'est là que le bât blesse: contrairement à notre pote Roland, j'étudie la littérature jeunesse (au cas où vous étiez pas au courant).
En critique de littérature 'adulte', il est désormais convenu que l'on ne dit pas 'l'auteur veut dire', 'l'auteur essaie ici de', etc, à moins de faire une analyse biographique, historique, ou psychanalytique (mais c'est fiévreusement démodé, très cher ami). A la place, on dit 'le texte communique', 'le texte tend ici à faire ceci ou cela': le texte, lui, a le droit de vouloir dire.
Cela permet une immense liberté analytique et une pratique véritablement créative de la critique. Oui, car avant, quand l'Auteur était vivant, c'était comme si le texte renfermait un Message que le lecteur devait déchiffrer, et ensuite c'est tout. Fermeture absolue du texte, clef dans la poche de l'auteur. Mais maintenant que l'Auteur a le bon goût de nous laisser tranquille, on crée quand on critique: on fait se rencontrer Shakespeare et Kant, on délivre Frankenstein du journal intime de Mary Shelley, et on décode Homère avec notre regard de maintenant, sans complexe. En littérature adulte, un bon auteur est un auteur mort.
Mais en littérature jeunesse tout est plus compliqué (et aussi beaucoup plus intéressant bien entendu) car à la base de la critique de la littérature jeunesse, comme je l'ai déjà dit ici, se trouve le notion que ce médium articule au niveau symbolique la relation adulte-enfant du point de vue de l'adulte. Un corollaire de cet axiome, c'est que c'est un médium traversé par un élan pédagogique (certains diront qu'il est irréductible). Ignorer volontairement l'intentionnalité de l'auteur réel, c'est donc peut-être se priver d'un axe important de notre pratique critique: notre intérêt pour la dimension éducative du médium qui en fait sa caractéristique. Cette dimension n'est pas l'apanage de l'auteur/illustrateur: elle est aussi modulée par les autres créateurs-médiateurs de l'oeuvre jeunesse: agents, éditeurs, designers, etc.
Evidemment, on peut faire une analyse critique du livre de jeunesse comme on le ferait en littérature adulte, en disant 'le texte dit' et en ignorant le créateur réel. C'est ce que je fais la plupart du temps, car par la faute de mon éducation traditionnelle, écrire 'l'auteur veut dire' fait mal à mon azerty.
Mais comme certains critiques du médium l'ont déjà noté, se dé-Barthésiser un peu bénéficierait sans doute à notre discipline. Parce qu'on n'étudie pas un livre pour enfants comme on étudie un livre pour adultes, et que le livre de jeunesse est un outil omniprésent d'acculturation, de socialisation et potentiellement de politisation d'une population dépourvue d'un très grand nombre de pouvoirs sur la scène publique (les enfants). Vu comme ça, est-ce une décision critique responsable que d'ignorer volontairement l'intention des auteurs et créateurs du livre jeunesse?
L'auteur pour adultes est mort et enterré (du moins jusqu'à la naissance de la prochaine contre-théorie), mais l'auteur jeunesse met beaucoup plus de temps à agoniser. Et peut-être est-ce là encore une différence bienvenue entre nous et nos collègues et néanmoins ennemis de la fac de lettres.






