lundi 28 novembre 2016

Inséparables

Je viens de rendre à Rageot le premier jet de ma traduction de One, de Sarah Crossan, qui sortira en 2017. Hé oui, l'année prochaine, je fais donc mon tout premier pas comme traductrice.


One, c'est le roman ado de l'année en Grande-Bretagne; il a gagné le Carnegie - le prix de littérature jeunesse le plus important de ce côté-ci de la Manche - et d'innombrables autres prix. C'est un livre qui est à la fois littérairement exigeant et profondément émouvant - le genre de succès à la fois d'estime et commercial que très peu de livres rencontrent.

Le pitch est pourtant absurdement casse-gueule: c'est l'histoire de deux soeurs siamoises, racontée par l'une des deux, Grace. Je n'en dirai pas plus pour le moment: c'est déjà suffisamment accrocheur...

Sarah Crossan est une auteure que j'admire beaucoup, et qui a eu une importance particulière pour moi car c'est avec son superbe The Weight of Water que j'avais découvert la forme du roman en vers pour adolescent/es.


Pour l'instant, aucun des romans en vers de Sarah n'avait été traduit en français - tout comme les nombreux autres romans en vers britanniques ou américains - pour des raisons évidentes: traduire des romans en vers, ça a l'air bien galère. Mais ayant vu que je venais de publier un roman en vers, Murielle Coueslan, mon éditrice chez Rageot (qui publie l'année prochaine en français ma série des Sesame Seade), m'a contactée pour me demander si je connaissais le travail de Sarah. Elle venait de lire One, et elle envisageait de l'acquérir.

Je lui ai immédiatement répondu: 'Bien sûr que je connais! et oui, il faut absolument l'acquérir! et est-ce que je peux le traduire???'. Je ne suis pas généralement du genre à m'imposer comme ça, donc je me suis fortement auto-étonnée. Et Murielle m'a répondu presque illico pour me dire oui.


Sarah et moi, à Sheffield il y a quelques semaines
Le processus de traduction de One a été, au départ, plus que flippant. Déjà, ce n'était pas seulement la première fois que je traduisais un roman en vers - c'était la première fois que je traduisais un roman tout court (à part ma propre traduction des Petites reines vers l'anglais). N'étant pas traductrice professionnelle, et sachant que mon expérience d'écriture en anglais et en français n'était pas suffisante, j'ai fait mon universitaire de service: j'ai lu le plus de choses que je pouvais sur le sujet, j'ai étudié diverses théories de la traduction, j'en ai parlé à mes amis traducteurs.


Sauf qu'évidemment, la théorie, ça va un moment, mais évidemment il existe des tas de théories différentes pour la traduction de la poésie, des romans, de la littérature jeunesse, etc. Pas de réponse universelle, et rien ne vaut la pratique; j'ai énormément appris de mes lectures, mais encore plus au cours du texte, en me confrontant directement aux questions et aux problèmes que ce roman-là en particulier me posait.

En voici quelques-uns qui, il me semble, valent la peine d'être commentés.


One a pour caractéristique assez intéressante d'être un roman en vers avec très peu de rimes, et toutes utilisées de manière très stratégique. Au début, j'étais très ferme: il fallait préserver cette absence de rimes, que j'interprétais comme une intention importante du texte.

j'en profite pour mettre des couvs
d'autres romans en vers
Le problème, c'est qu'en français, c'était beaucoup plus difficile. Le français a beaucoup de catégories de mots qui se terminent de manière identique, en particulier les adjectifs, les participes présents et passés, les infinitifs, etc. Donc plus j'avançais, plus il s'avérait difficile de ne pas faire rimer le texte par endroits.

Non seulement c'était difficile, mais ce n'était pas naturel. Et j'ai finalement décidé que ce n'était pas nécessaire. Peu à peu, je me suis faite à l'idée que la rime pouvait être autre chose, dans ce travail de traduction, qu'une concession, une fioriture, un ajout indésirable à des fins de vers intentionnellement laissés en liberté. J'ai découvert que si j'acceptais que des rimes émergent naturellement, je rendais de manière beaucoup plus fidèle la fluidité originale du texte de Sarah.


Ces nouvelles rimes m'ont aussi servi à compenser un autre effet du texte difficile à rendre: la dimension fortement allitérative de la langue d'origine. Les mots anglais courants, non tirés du latin, qui sont ceux que Sarah tend à utiliser, sont généralement courts, sonores, voire onomatopéiques. Ils sont parfaits pour les vers extrêmement courts - parfois un seul mot, parfois une seule lettre - orchestrés par Sarah.

Sauf qu'en français, ça ne fonctionne pas pareil. Beaucoup de nos mots, même courants, sont longs, surchargés de préfixes et de suffixes, et semblent gauches ou lourdauds dans des vers courts. On peut bien sûr trouver des alternatives plus mélodieuses, mais ce n'est pas toujours désirable: Grace et Tippi, les héroïnes du livre, ont un langage extrêmement naturel, simple, spontané, et il aurait été étrange de leur faire utiliser des synonymes plus légers mais trop recherchés.



L'ajout de rimes par-ci par-là m'a servi, par endroits, à déplacer la musicalité du texte, pour ainsi dire, de l'intérieur des vers à leur extrémité.


Autre difficulté: rendre l'esthétique très minimaliste de l'écriture de Sarah. Ses 'chapitres' sont parfois presque des haïkus: elle utilise des vers extrêmement courts, extrêmement évocateurs. C'est en grande partie la grammaire anglaise qui rend possible ce style très dépouillé. En anglais, de nombreux mots de liaison sont optionnels, et la machinerie syntaxique est minimale. On peut facilement faire subir des régime express à une ligne de texte simplement en supprimant des articles et des conjonctions de subordination.


Ce n'est pas le cas en français, où on a besoin d'une artillerie de guerre pour enchaîner deux propositions, et où chaque mot requiert son article ou son déterminant. C'est pourquoi les textes anglais traduits en français prennent naturellement du poids - ce qui n'est pas un problème pour un roman 'normal', mais devient très embêtant pour un roman en vers. Je ne pouvais pas transformer les minces vers de Sarah en longs paragraphes.

De plus, en anglais, les mots de liaison utilisés par Sarah, parfois sur un seul vers, sont généralement légers, délicats: ses 'that', 'who', 'since', 'why', etc., parsèment discrètement son texte. Mais pas leurs équivalents français, 'qui', 'que', 'jusque', 'pourquoi', etc., beaucoup plus durs à l'oreille, et qui, en proportion, auraient ajouté un vacarme effroyable.


Pour y remédier, j'ai joué sur les phrases sans verbes, rares en français, mais joliment oniriques; par endroits, elles rendent les pensées de Grace, la narratrice, de manière beaucoup plus fluide que n'aurait pu le faire l'épaisse grammaire française nécessaire à une traduction plus littérale. J'ai aussi - rarement, mais stratégiquement - réajusté certains enjambements pour éviter de terminer certains vers sur ces mots-briques plus lourds en français qu'en anglais.

Bien sûr, je suis un minimum terrifiée, étant donné que c'est la première fois et que je ne suis pas une pro. J'ai dû gérer mon syndrome de l'imposteur: j'ai fait avec One le travail de quelqu'un d'autre, et j'en suis consciente. Mais j'ai fait de mon mieux, j'ai beaucoup appris, je me suis beaucoup reprise, corrigée et recorrigée. Et le travail éditorial n'a même pas encore commencé. Le manuscrit est désormais entre les mains de mes éditrices chez Rageot, et je suis prête à remettre, cent fois sur le métier, cet ouvrage.

A la suite de quoi, Inséparables sortira en 2017, à ma grande joie.

dimanche 27 novembre 2016

Vrac

Vinzou, je m'aperçois que ça fait 2 mois que je n'ai rien posté sur ce blog, et ce n'est pas faute de nouvelles. Mais le trimestre universitaire est intense - et à peine commence-t-il à toucher à sa fin que c'est l'heure de Montreuil! où vous me retrouverez, si vous le souhaitez:
  • le samedi de 10h à 12h chez Hachette, et de 16h à 18h chez Sarbacane
  • le dimanche de 14h à 16h chez Sarbacane.
En vrac, quelques autres news, surtout autour de Songe à la douceur. Cela fait maintenant deux mois que le livre est sorti et je suis enchantée de l'accueil qui lui a été réservé. Je n'ai jamais reçu autant de messages et de lettres, pas seulement pour Songe mais aussi pour Les petites reines qui a été, du coup, 'relancé' par la mise en avant de Songe.

Je me protège autruchément des avis, mais il y a eu des chroniques de Songe sur de nombreux blogs, ainsi que dans La Mare aux Mots, Libération, le Figaro, Télématin, Néon Mag, Causette, sur France Inter, et d'autres. La page 'revue de presse', mise à jour un peu trop sporadiquement, de Songe à la douceur est ici.

youpi matin-in-in
J'ai aussi eu la chance d'être interviewée par de nombreux blogs et sites lors de la sortie et après. La Voix du Livre a publié un entretien très complet, en plusieurs parties, ici. Merci aussi aux Histoires sans Fin pour une interview vidéo au sujet du livre, si ça vous dit de voir ma tête pendant 17 minutes:



In other news, La Charte des Auteurs et des Illustrateurs pour la Jeunesse a lancé cette semaine sa grande campagne annuelle pré-Montreuil, avec une série de photos absolument géniales pour parler, poétiquement mais pragmatiquement, des faibles pourcentages de droits d'auteurs accordés en jeunesse, en montrant de manière très concrète ce qu'ils permettent d'acheter au quotidien par livre vendu (indice: pas grand chose). Je ne sais pas si j'ai le droit de reproduire les photos ici, alors allez voir sur leur site ou leur page Facebook les superbes photos de Laura Stevens.

Voici ma contribution:


Sur ce, à très vite, promis.

mercredi 7 septembre 2016

Va jouer!

Hop hop hop, un livre en chasse l'autre! hasards du calendrier éditorial obligent, voici qu'aujourd'hui sort chez Sarbacane un nouveau petit album, Va jouer avec le petit garçon!, écrit par moimem et illustré par Maisie Paradise Shearring.

GRAOOOOAAAR
Ce que cette couverture ne montre pas, c'est la quatrième de couverture!



Génial non? Alors de quoi est-il question dans ce terrifiant album? D'une situation que bien des enfants (moi y compris) ont connue et de laquelle ils sont traumatisés à vie: t'es au parc, tranquilou bilou, tu joues toute seule, tu t'amuses, tout va bien, et là y a ta mère/ ton père/ ta tante (dans mon cas) qui te dit:

'Clémentine!!! Regarde là-bas, y a un petit garçon (/une petite fille) qui est tout seul! va lui demander si tu peux jouer avec lui!'

Et toi t'es là 'Non non ça va je préfère jouer toute seule.'

Mais cette réponse ne satisfait pas l'adulte. 'Allez, va lui dire bonjour! Arrête de faire ta timide!'

Et toi tu exploses intérieurement d'exaspération et de désespoir: 'Mais non j'ai pas envie!!!'

'CLEMENTINE CA SUFFIT VAS-Y VA DIRE BONJOUR VA JOUER AVEC LE PETIT GARÇON'

Et là t'es obligée d'aller traîner ta pelle et ton râteau pour aller dire bonjour à un garçon qui était aussi bien content d'être tranquille tout seul et toute l'injustice du monde est sur tes épaules et t'en fais encore des cauchemars vingt ans plus tard.

(Je précise que ça peut aller très loin car dans mon cas l'une de mes tantes m'a dit un jour, alors qu'on était toutes les deux dans un train, et que j'avais seize ans, "Tu veux pas aller dire bonjour au garçon là-bas? Il a l'air de s'ennuyer". C'était un mec de genre vingt-cinq ans qui oscillait au rythme de la musique de ses écouteurs.)

Ce qui est très bizarre c'est que, d'une part, les adultes, eux, ne vont pas 'dire bonjour' aux autres adultes qui sont tous seuls (du moins ceux qui ne font pas du harcèlement de rue un mode de vie) et que d'autre part, les adultes sont totalement terrifiés que leurs enfants aillent voir des inconnus, donc ce truc d'aller jouer avec tel ou tel petit enfant au hasard est absolument incohérent et devrait être puni par l'Union Européenne.

C'est le point de départ de cet album-vérité.



La maman de notre jeune héros à chapeau lui dit d'aller jouer avec le petit garçon là-bas dans le bac à sable. Formidable naïveté que cette sollicitude maternelle! car

Et si jamais le petit garçon, c'était pas un petit garçon?
Si jamais c'était un monstre déguisé dans une peau de petit garçon volée?
A partir de là notre héros se fait enlever dans le bac à sable par le petit garçon qui est donc un monstre déguisé et qui kidnappe souvent des enfants dont les parents leur ont dit 'va jouer avec le petit garçon'.

Va-t-il s'en sortir, lui et les autres pauvres petits prisonniers? Mystère...

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Cet album a eu une genèse assez particulière donc j'en profite pour parler un peu des différentes manières dont peut naître un album. Questions qu'on nous pose assez souvent: Choisissez-vous l'illustrateur? La seule réponse, c'est que ça dépend, mais la plupart du temps, non - on propose un texte à un éditeur, qui trouve ensuite un illustrateur ou une illustratrice. En général, on ne se rencontre pas, sauf au hasard d'un salon, mais on communique souvent par email.

Là, c'était totalement différent comme mode opératoire: j'ai écrit Va jouer avec le petit garçon! spécialement 'pour' qu'il soit illustré par Maisie.

C'était il y a un an et demi et quelque: Emmanuelle, qui édite les albums chez Sarbacane (et qui co-règne sur l'empire à la girafe) est revenue enthousiaste de la foire de Bologne, où elle avait rencontré Maisie Shearring, toute jeune illustratrice qui venait de gagner un grand prix pour son travail.

un extrait de l'album/ BD de Maisie, Susan's School Days, avec lequel elle a gagné le prix
Maisie venait de terminer un Master en illustration jeunesse (l'un des meilleurs du pays) à l'université d'Anglia Ruskin, qui se trouve être à Cambridge. 

Donc Emmanuelle m'a demandé si ça m'intéressait de rencontrer Maisie et de voir si on pouvait faire un album ensemble. On s'est rencontrées à Cambridge, dans un café grisailleux, et on s'est très bien entendues. Elle avait apporté son portfolio. Emmanuelle était particulièrement intéressée par les dessins 'petite enfance' de Maisie, surtout une série de petits personnages avec des animaux:


Et moi j'avais été particulièrement frappée par ses dessins de foule, notamment un dessin de parc:


Après notre rencontre, j'ai cogité pour trouver une histoire qui justifie des tas de petits personnages et des foules et qui soit adaptée à des petits enfants et qui de préférence les terrifie, les ravisse et les fasse se rebeller contre leurs parents dès demain matin. Ah oui, et qui soit entièrement écrite au conditionnel.

Ça a donné Va jouer avec le petit garçon, ça a plu à Emmanuelle, et je l'ai entièrement traduit en anglais pour que Maisie puisse le lire! Toute la correspondance a eu lieu en anglais, tout le travail d'édition aussi.

Il s'est passé une drôle de chose en traduction, d'ailleurs. La première ligne de texte en français, c'est:
'Alors que je joue toute seule tranquillement
Maman depuis son banc m'appelle.'
C'était donc une petite fille l'héroïne. Mais dans la traduction anglaise, où les adjectifs ne sont pas genrés, cette voix est devenue neutre. Je n'ai même pas fait attention car il me semblait évident que c'était une petite fille - les neuf dixièmes du temps j'ai des narratrices, donc c'est quelque chose d'entièrement naturel pour moi.

Pas pour Maisie! qui, privée de cette indication, nous a fait des dessins... de petit garçon! Après discussion, on a décidé de garder ce petit héros garçon. Ca me change - je crois que c'est mon seul livre avec La pouilleuse à avoir un narrateur.

D'autres trucs rigolos quand on travaille avec une illustratrice anglaise: elle avait naturellement mis des uniformes scolaires aux enfants! il a fallu changer ça. Et la vue de la ville, dans l'une des grandes illustrations de la fin, faisait très british dans le premier essai. Bref, c'était très rigolo comme processus.

Voilà donc notre bébé, qui est trop chouette, in situ à Cambridge le weekend dernier:

y avait du vent #cambridge

Maisie avait assorti sa robe au monstre
Et last but not least, on a fait une petite vidéo pour vous présenter une image de l'album! Vous pouvez la voir ci-dessous. Comme on est toutes les deux très nulles en vidéo et qu'on a absolument pas l'habitude, c'est très artisanal. La preuve, voilà comment on a dû installer notre caméra:


Les dessous de la promotion du livre jeunesse... c'est délicat

Voilà donc Maisie et moi, in English, avec sous-titres, parlant de l'une des illustrations du livre. Enjoy!



mercredi 24 août 2016

Jour de sortie!

Et voilà, on y est, aujourd'hui 24 août, Songe à la douceur est en librairies!


Comme toujours, ce sera une journée un peu étrange, vu que je suis toute seule chez moi en Angleterre, que le livre ne sera nulle part ici, et que ni mes ami/es ni mes collègues angliches ne sont au courant. Donc pas de célébration, juste des préparations de cours et des corrections de thèse de master (t'as les larmes aux yeux là j'espère).

Mais pas grave, car j'ai déjà vu apparaître, de-ci, de-là, de fil Facebook en billet de blog, des photos du livre un peu partout, chez ceux et celles qui ont pu l'avoir à l'avance - et je dois dire que j'admire le talent photographique de ces baroudeurs...

Philippe Arnaud depuis l'Amérique...
Théo Uhart depuis sa chaise longue...
et Nathan Lévêque, qui a posé Songe à la douceur exactement où il devrait être, c'est-à-dire sur un pont parisien...

Et puis Songe à la douceur est déjà là, en ligne et sur papier, à travers des chroniques déjà nombreuses. Bon, pour être honnête, je m'en protège férocement, car oui, je te confirme que je suis en effet stressée, oui oui, il y a la pression, t'as raison, c'est marrant que tu me poses cette question!

Cependant, je suis éblouie de voir (à travers les interstices entre mes doigts posés sur mes yeux), dans les chroniques qui me parviennent, tant de détails, de commentaires et de remarques qui me font penser mais oui, c'est exactement ce que je voulais dire... et même si, en bonne prof, je m'empresse de préciser que ça n'a aucune importance ce que je voulais dire (#mortdelauteur #loveyoubarthes #wimsattbeardsley), c'est quand même une gigantesque joie (et aussi toujours une bizarrerie totale) de se savoir si attentivement lue, de constater des résonances, des connexions, entre 'nous', à travers le livre. 

J'ai répertorié les chroniques qui me sont parvenues ici, sur la page du livre sur mon site. J'espère que vous en trouverez une qui vous incitera à essayer le livre, parce qu'il y a de tout là-dedans, des chroniques écrites par des très jeunes adultes et des ados, d'autres par des adultes, euh... confirmés (ça va, je vexe personne?); des chroniques à fleur de peau, d'autres ultra-argumentées; des chroniques de ceux qui ont lu 'l'original', d'autres non; des gens qui ne lisent jamais ce genre de livre normalement, et même certaines qui ont réagi en vers...

Et puis d'autres qui sont totalement barrés, comme Simon Roguet, de la librairie M'Lire à Laval:



Dans la presse aussi, Songe à la douceur a eu droit à une double page dans Page des Libraires, grâce à Gwendal Oulès,


et puis dans Philosophie Magazine, grâce à Alexandre Lacroix; là il faut quand même que je signale que je n'ai pas encore reçu mon exemplaire, il arrive toujours plus tard en Angleterre (merci Gilles pour la photo!), mais j'arrive à peine à me représenter ce qui se passera quand je verrai pour de vrai mon livre à l'intérieur de ce magazine que je lis rituellement et obsessionnellement depuis tant d'années:

Que dire d'autre dans ce billet déjà honteusement trop autopromotionnel? (promis, on revient aux billets normaux bientôt). Vous voulez savoir l'histoire? Les grandes lignes en sont racontées dans presque toutes les chroniques, et j'en avais parlé ici, et c'est aussi sur mon site.

Pour le redire vite: c'est une histoire d'amour qui fait le grand écart entre dix ans: la première fois c'est un amour adolescent, la deuxième fois c'est un amour jeune adulte. C'est en vers. C'est inspiré d'Eugène Onéguine. Pour le reste, vous verrez bien...

Ca commence comment? Comme ça!

Ne me reste plus donc qu'à souhaiter à Eugène et Tatiana de tomber entre vos mains si ça vous chante - et à espérer qu'en effet, ils réussissent à vous chanter quelque chose.

lundi 22 août 2016

Les amitiés féminines en littérature jeunesse

Je viens de finir les deux premiers livres de la saga napolitaine d'Elena Ferrante, L'amie prodigieuse et Le nouveau nom, qui m'avaient été recommandés par un très grand nombre de personnes. Je n'ai pas été aussi passionnément enthousiasmée que d'autres, mais j'ai quand même beaucoup apprécié cette fresque historique et je suis heureuse qu'elle ait trouvé un lectorat international.


Un détail cependant qui m'interpelle, c'est le nombre de gens qui m'ont 'vendu' la saga en me disant 'Je n'ai jamais vu d'amitiés féminines aussi bien décrites en littérature'. C'est un argument que l'on retrouve d'ailleurs dans les nombreuses chroniques du livre que j'ai pu voir. Notamment, l'une des personnes qui me l'a recommandée a dit avoir trouvé extrêmement original le tout début du premier tome, où l'amitié entre les deux petites filles est longuement décrite, avec ses tourments et ses plaisirs.

Extrêmement original? En littérature générale, peut-être. En littérature jeunesse, pour enfants et pour ados, les amitiés féminines, ça fait un bail qu'on est sur le sujet.

Attention: je ne voudrais pas exagérer le phénomène; il est absolument évident qu'on n'a pas assez de personnages principaux féminins en littérature jeunesse (comme en générale); qu'on manque de portraits forts et nuancés de fillettes et de jeunes filles, et de leurs relations, notamment amicales; qu'on souffre d'une surabondance de personnages féminins caricaturaux, de jolies crétines et de moches mesdemoiselles-je-sais-tout, etc.

et d'une gigantesque quantité de livres où on a un seul personnage féminin intelligent, qui n'est donc amie qu'avec des garçons; puisqu'elle est intelligente, elle a le droit
oui oui, toi aussi, Pullman. J't'aime quand même, va.
 
Mais on a aussi depuis longtemps d'excellents livres qui dépeignent avec nuance et ambiguïté les relations amicales entre (très) jeunes filles. Il y a chez Ferrante des descriptions vraiment fortes et bien vues des amitiés-amoureuses, entre haine, jalousie, admiration et adoration - mais de nombreux/ses auteur/es jeunesse ont aussi beaucoup montré à quel point ces amitiés féminines, en particulier chez les jeunes filles, pouvaient être complexes, destructrices, extatiques et dévorantes.

Le personnage de Lila m'en a rappelé beaucoup d'autres - pas en 'littérature générale' (alias, en littérature vieillesse) - mais en littérature jeunesse. Ce n'est pas pour dénigrer Ferrante que je dis cela, évidemment, et je ne suis pas du tout en train de dire que la saga napolitaine est une saga 'pour enfants' (ou ados). Mais pour ce qui est de la description de l'amitié, elle rejoint en bien des endroits une réflexion qui existe déjà en LJ.

Ce n'est sans doute pas une coïncidence quand on considère qu'une majorité d'auteurs jeunesse sont des auteures (non pas qu'on ne puisse pas écrire des amitiés féminines en étant un homme), et que nombre d'auteur/es jeunesse sont en contact quasi-quotidien avec ces jeunes amitiés, à travers enseignement, messages de jeunes lectrices, et rencontres scolaires.

Je citerai quelques exemples qui me sont venus à l'esprit en lisant Elena Ferrante; donc une liste totalement personnelle de livres jeunesse qui selon moi proposent des représentations d'amitiés féminines, soit entre toutes petites filles, soit entre plus jeunes filles, équivalentes en intérêt et en nuance:

 
Mon amitié avec Tulipe, d'Anne Fine, un roman cultissime sur une amie... prodigieuse, en cela qu'elle est hypnotisante, capricieuse, imprévisible, dévastatrice. Le roman va extrêmement loin dans sa représentation de l'amitié entre jeunes filles, ses aspects érotiques, sournois et brutaux. Avec en sous-texte l'importance de la réputation, pas seulement au sens simple du gossip qu'on attribue si souvent à tort aux jeunes filles comme étant l'essence de leurs vies (!), mais au sens plus large de ce qui nous suit dans notre existence, s'accroche à nous, parfois injustement, et se retrouve dans le regard des autres.  
 
On pourrait citer tout Jacqueline Wilson, mais Une amie d'enfer m'a toujours frappée comme étant l'un de ses textes les plus intéressants dans sa représentation d'amitiés entre filles. Au départ, c'est une histoire toute simple d'opposés qui s'attirent: la jolie rebelle, kleptomane et instable Tanya, et la chouchoute des profs mal dans sa peau Mandy. Mais il y a beaucoup de choses qui compliquent et nuancent cette relation, dont l'influence du traumatisme subi par Tanya, des sentiments d'abandon et de jalousie qui passent fluidement de l'une à l'autre alors que tour à tour elles s'envient mutuellement, se punissent l'une l'autre, se réconcilient, etc. 

 
Je ne sais pas combien de fois j'ai parlé sur ce blog de Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel, mais il bien faut en reparler! Alors que les deux livres ci-dessus se focalisent (comme ceux d'Elena Ferrante d'ailleurs) sur un seul 'couple amical', quatre filles et quatre garçons, ça fait un bon tas de combinaisons possibles... et dont de très nombreuses sont réalisées. C'est vraiment un roman exceptionnel dans ce qu'il représente, avec énormément de générosité et de nuance, des mille et une manières dont les adolescents peuvent 'être ensemble' à quinze ans. 


Avec Dysfonctionnelle, d'Axl Cendres, on a une amitié-amoureuse qui évolue, s'adapte, se modifie, se complexifie, et qui doit se heurter - comme d'ailleurs dans la saga napolitaine - à des différences sociales particulièrement bien observées et dont les frustrations et les difficultés sont magistralement représentées. 

J'ai aussi pensé à Tête de melon, un roman de Mary Downing Hahn que j'ai relu mille fois étant petite, qui m'a tout l'air d'être épuisé maintenant - mais qui décrivait aussi avec énormément de pertinence les relations entre une jeune fille 'cassée' par une mère déserteuse, et une autre venue d'une famille très chrétienne.

Avec ce livre comme avec certains de ceux du dessus, c'est important d'insister sur le fait que ce sont des romans presque entièrement psychologiques; 'il ne se passe rien de spécial' à part l'amitié entre ces deux filles, et on a donc énormément de place pour la raconter et y réfléchir - c'est l'objet central du livre. 

Je trouve cela intéressant de constater à quel point ces livres jeunesse ne font pas que représenter ces amitiés, ils y pensent, ils théorisent l'amitié; les personnages féminins sont très souvent dans l'introspection et l'analyse. On peut d'ailleurs leur reprocher cette psychologisation et ce manque d'action, qui peut donner l'impression que les personnages féminins n'existent que par leurs états d'âme et leur langage. Mais ces récits, si l'on s'intéresse à leur portée éducative, fournissent des clefs extrêmement précieuses aux jeunes filles qui sont en train d'apprendre à naviguer ces relations complexes dans la réalité. Et si l'on s'intéresse à leurs aspects esthétiques, ils encodent de manière souvent belle et subtile des faits psychologiques complexes. 

Il ne faudrait pas non plus oublier les classiques, comme Les Quatre Filles du Docteur March (d'ailleurs abondamment cité chez Ferrante), Claudine à l'Ecole/ Claudine à Paris, voire même Les petites filles modèles, qui pour son époque est remarquablement lucide sur les relations entre fillettes. J'ai aussi exclu les récits de relations sororales en littérature jeunesse: Apple and Rain ou One de Sarah Crossan, A nous deux de Jaqueline Wilson (encore), Deux pour une d'Erich Kastner, je suis sûre que j'en oublie des tas d'importants. Je n'ai pas non plus inclus, mais j'aurais pu, le Journal de Georgia Nicholson de Louise Rennison, et les très nombreuses variations plus 'girly' ou humoristiques sur le thème de l'amitié entre filles - du Club des baby-sitters à Quatre filles et un jean - qui, si on prend la peine de s'y pencher, ne se résument pas à l'échange de conseils maquillage.


Je soupçonne également qu'il doit exister en littérature 'vieillesse' de très nombreux autres portraits d'amitiés féminines extrêmement intéressants - mais je me demande s'ils ne seraient pas en littérature de genre - romans historiques et romances, en particulier? ce ne sont pas des genres que je lis souvent, mais je serais curieuse de savoir si les lecteurs/trices de Ferrante qui sont aussi des consommateurs/trices de littérature de genre ont trouvé que Lila et Lenù leurs rappelaient d'autres héroïnes. 

Encore une fois, le but de cet article n'est pas du tout de minimiser la qualité des deux premiers livres de la saga de Ferrante, mais simplement de faire remarquer que certaines relations, personnages ou intrigues qui nous semblent invisibles en litté générale ont parfois été développées depuis longtemps dans d'autres littératures. Personnellement, j'ai des souvenirs très forts à la fois de mes amitiés féminines enfantines et adolescentes, et des très nombreuses lectures enfant/ado sur le sujet qui ont accompagné mon expérience de ces relations si particulières.

jeudi 11 août 2016

Madeleines au creux de la main



Hier matin, en allant au travail, j’aperçois sur le trottoir un ver de terre qui avait dû tomber d’un camion, d’une brouette, voire d’un bec d’oiseau, car il était à douze années-lombrics de toute surface adaptée à sa molle constitution. Prise d’une grande compassion pour le pauvre animal (dit la fille qui trimbale en même temps dans son sac sa lunch box du jour avec un filet de saumon à l’intérieur), je me baisse et le ramasse, avec dans l’idée de le déposer dans un potager urbain qui se trouve sur mon chemin, à quelques rues de là.
 
le potager
Mais alors que je m’approche dudit potager, télescopage temporel: le ver de terre se tortille dans ma paume, et en moins d’une seconde de ce chatouillis entre ligne de vie et ligne de chance, je perds vingt ans. Une vraie madeleine tactile, cette sensation si simple, mais si singulière, d’une torsion de ver de terre. Pour ceux qui, comme moi, haïssent profondément le jardinage, ça remonte à loin, l’époque où on entassait quatorze ou quinze de ces gluants petits tuyaux dans nos mains pour les sentir grouiller.

Alors donc, devant les murs médiévaux de ma cité viking, à huit heures du matin, entre un pub et un restaurant indien, une tête visqueuse (ou une queue? sorry, ver de terre, je suis pas sûre, le prends pas mal) vient déloger du creux de ma main, qui les avait égoïstement emprisonnés, toute une innombrabilité d’après-midis passés, à genoux, à extirper des lombrics du sol entre oseille et groseilles. 

 
pas évident-évident, t'admettras
Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive; récemment, un autre agent proustesque en mission transtemporelle m’est atterri entre les mains: une VHS. Evidemment, ce n’est pas comme si je n’avais pas vu de VHS depuis les années 90, mais je n’en avais pas touché depuis longtemps. Mes mains avaient eu largement le temps de remplacer par d’autres sensations habituelles, désormais plus utiles, le souvenir tactile de ce pavé, avec cette lourdeur et cette densité bizarrement réparties, ces orifices crantés, cette fine languette sur le côté

En reprenant par hasard une VHS en main, c’est comme si l’enregistrement d’origine remontait à la surface, se frayant un chemin entre d’autres sensations perdues - la petite roulette de l’iPod mini, la rondeur caoutchouteuse du Nokia 3410, la froideur glissante de l’iPod touch. Il ramène avec lui le déglutissement métallique du magnétoscope, l’odeur laiteuse d’un bol de Chocapic, et l’agacement d’avoir encore des exercices de géo à faire avant demain.

Puisque donc je suis en mode ‘vieux con’ aujourd’hui, je proclame qu’il faudrait un loto du toucher comme on a un loto des odeurs - on nous banderait les yeux et on nous mettrait dans la main une pile de Pogs, du Gak, une carte Orange, une pièce de deux francs, un mange-lacets (je parle évidemment ici au nom des bébés des années 90 - si tu me donnes un plumier, ça va pas fonctionner). Ou juste des choses qu’on n’a pas empoignées depuis très longtemps: une souris à Tipp-Exx, une Cracotte au chocolat, le fermoir d’une botte de ski, un cadran de cabine téléphonique, un petit parapluie à cocktail.

Evidemment, il faudrait que l’orchestrateur de ce loto tactile nostalgico-narcissique soit quelqu’un qui nous connaisse très bien, et qui ait de préférence grandi avec nous: soeur ou frère, cousin ou cousine, ami/e d’enfance.

Mais comme on aurait grandi, contrairement à cette batterie d’objets divers, j’ai peu d’espoir qu’on puisse réveiller de la même manière la vraie sensation de quand on se donnait la main tous les deux. C’est osseux, une main, ces jours-ci.