mardi 27 mai 2014

Recherche titre désespérément

Chèr/es petit/es anges qui lisez ce blog,

J'ai besoin de vous! 

Et pas seulement moi!



Voyez-vous, Tibo Bérard et moi-même, ainsi qu'une splendidissime illustratrice dont je ne sais pas si je peux déjà révéler le nom donc je vais le garder pour moi pour le moment, avons dans nos poches un petit bouquin absolument pépixien pour enfants de gabarit CE-CM, aimant l'aventure, l'humour et les voitures volantes, et qui devrait sortir début 2015. 

Tout est parfait, me direz-vous! Sauf que nous n'avons PAS DE TITRE.

NO TITLE!

Et ça urge là. 

Aussi avons-nous décidé de faire appel à vos resplendissantes lumières!

avec quoi à la clef si votre titre est choisi? eh bien, c'est au choix:
  • un exemplaire du livre à sa sortie
  • un dessin de poireau par moi-même, avec la main gauche et les yeux bandés
  • une photo (assez floue) de Tibo en maillot de bain
  • une vidéo de moi en train de réciter l'alphabet grec en moins de quinze secondes (j'ai gagné un concours de vitesse de récitation d'alphabet grec quand j'étais en première OUI MADAME)
Il nous faut un titre qui corresponde à ces critères particuliers:
  • fun et punchy 
  • qui attrape et piège inexorablement l'attention des jeunes humains entre 7 et 11 ans, et ne répugne pas totalement à leurs adultes domestiques


Mais de quoi s'agit-il??? vous entends-je marmonner. Je peux pas te trouver de titre si tu me dis pas de quoi ça parle!!!

Bon, je ne vais pas vous raconter toute l'histoire, ce serait très neuneu de ma part, mais voici quelques éléments importants:
  • Il y a un ange de 10 ans qui conduit une bagnole volante un peu pourrie!
  • Il y a une vieille d(âme) de 93 ans qui voudrait bien savoir qui l'a envoyée de vie à trépas!
  • Il y a le paradis, l'enfer, le purgatoire, des démons, des diablotins, des anges, des archanges, un cyclone, des muses, des pythies, des diables à moto...!
  • Il y a un mystère à résoudre, des gendarmes du ciel à éviter, et des courses-poursuites infernales!
  • C'est drôle, plein d'aventure, et ça va très vite!
ALORS???

Notre seul titre actuel est "Mission Infernale", et on fera avec si vous ne trouvez pas mieux. Mais je suis sûre que vous trouverez mieux. Sinon je serai tellement déçue que je vous ferai la tête comme ça. 


Ca fait peur hein? Allez, lâchez vos comm'!

Bises d'encouragements et mercis d'avance,

Clem

mercredi 21 mai 2014

Ecrire pour la jeunesse en France et en Angleterre

Je passe la moitié de mon existence à me plaindre de la difficulté d'être auteur jeunesse en France, et l'autre moitié à me plaindre de la difficulté d'être auteur jeunesse en Angleterre. Heureusement, ça veut dire que je passe aussi la moitié de mon existence à encenser le système français, et l'autre moitié à encenser le système anglo-saxon.

Plusieurs personnes m'ont demandé d'écrire un billet de blog sur les différences entre l'écriture et la publication de livres jeunesse en France et au Royaume-Uni, sans doute dans l'espoir de me faire taire vu que j'en parle à tout le monde en poussant de longs hurlements dès que l'occasion se présente. Il est vrai que les deux systèmes et les deux marchés sont très dissemblables et pour quelqu'un qui essaie d'écrire pour les deux, c'est un exercice un peu délicat.



Voilà pourquoi, entre autres:

Le côté littéraire et le côté commercial

Ecrire en anglais pour le marché anglo-saxon requiert, personnellement en tous cas, un compromis entre la dimension littéraire et la dimension commerciale de mes livres. Evidemment, en France aussi, il faut qu'un bouquin se vende - mais côté français je n'ai jamais eu de discussion sérieuse avec un éditeur pour rendre mes bouquins 'plus commerciaux'. Au Royaume-Uni, il faut vraiment qu'un livre attire le plus grand nombre de lecteurs possibles.

C'est en partie parce que quand on écrit pour le marché anglo-saxon, on écrit, potentiellement, pour tous les anglophones du monde, et aussi beaucoup d'autres pays. On nous demande de faire en sorte que le livre plaise non seulement aux petits Britanniques, mais aussi aux Américains, aux Australiens, aux Sudafricains, et aux Allemands, aux Espagnols, aux Coréens et aux Turcs.

Les cessions de droits à l'étranger sont donc extrêmement importantes et il va de soi qu'un livre publié en Angleterre sera traduit autre part. En France, pour la plupart des auteurs, les ventes à l'étranger sont un heureux bonus, mais pas une attente.


étude comparative des réactions anglaise et française à la vente de droits à l'étranger

Questions de blé

Du coup, les quantités d'argent que l'on gagne sont extrêmement différentes. Les gens ne me croient pas toujours, mais la différence entre une avance en France et une avance au Royaume-Uni pour une auteur comme moi est, littéralement, de 1 à 10. Etre auteur à plein temps au Royaume-Uni est donc quand même beaucoup plus confortable financièrement qu'en France, même si ça reste très difficile de gagner un salaire décent.

Il y a d'autres différences cruciales. Au Royaume-Uni, quand on n'en est plus à son premier livre, on reçoit généralement une avance avant d'avoir fini d'écrire son bouquin. Evidemment, c'est rarement le cas en France, où on vend la plupart du temps le bouquin après l'avoir écrit, quitte à se faire envoyer bouler par ses éditeurs.

'Fidélité' aux éditeurs

En France, à part chez l'école des loisirs qui pratique une monogamie assez forcenée, on a tendance à papillonner entre différents éditeurs - surtout si l'on publie, comme beaucoup d'auteurs jeunesse, de très nombreux livres par an. Ici, au Royaume-Uni, il est assez mal vu de n'être pas 'fidèle' à une seule maison d'édition.

auteur française flirtant avec des tas d'éditeurs


L'agent littéraire

Pour moi, c'est la différence principale entre être publié en France et au Royaume-Uni. En France, les agents littéraires, en gros, n'existent pas - de temps à autre on voit un article qui dit CA Y EST ILS ARRIVENT et en fait non. Du coup, on se bat avec les éditeurs pour négocier droits, avances et clauses compliquées.

En Anglicheland, la possibilité d'avoir un agent littéraire est un rêve absolu, du moins pour moi. C'est un intermédiaire extraordinaire entre éditeur et auteur, avec des connaissances dans tous les domaines qu'il faut - notamment en droit - et c'est aussi un soutien psychologique non négligeable.

Contenu politique et idéologique

La littérature jeunesse française, ce n'est pas un secret, est beaucoup plus radicale. Beaucoup plus hot, beaucoup plus politiquement incorrecte, beaucoup plus politiquement engagée, et avec beaucoup moins de tabous. Du coup, mes livres français, surtout pour ados, sont invendables au Royaume-Uni, parce qu'il faudrait les réécrire... pour adultes.

Ce n'est pas forcément parce que les éditeurs sont des grosses chochottes, mais parce que les maisons d'éditions sont terrifiées par la possibilité de 'restreindre leur marché'. Les médiateurs du livre jeunesse au Royaume-Uni peuvent facilement boycotter, blacklister ou cesser de soutenir un auteur. Les maisons d'éditions évitent à tout prix de se mettre ces gens-là à dos, et ça veut dire qu'ils contrôlent très fermement le contenu idéologique de leurs bouquins.

'Branding' et publicité

Au Royaume-Uni, le 'branding' est très important: un auteur a une 'image', et il faut y adhérer. Ca veut dire que c'est beaucoup plus difficile de changer de genre, ou de tranche d'âge. Il faut aussi promouvoir ses livres très activement, car les éditeurs s'y attendent et peuvent décider de ne pas continuer à vous prendre vos bouquins si vous êtes une flemmarde sur Twitter.

Evidemment, en France, la littérature jeunesse est un tout petit monde: c'est assez facile de s'y faire connaître, au moins de nom, et surtout maintenant grâce aux blogs et à Facebook. Au Royaume-Uni, être publié pour la première fois est une expérience absolument terrifiante: on est personne au milieu d'une foule d'anglophones du monde entier.



D'un autre côté, les anglo-saxons font grand cas des auteurs débutants. On a un communiqué de presse dans les magazines professionnels les plus importants, une soirée de lancement, beaucoup d'attention de la part des blogs, et on est vraiment soutenu par l'éditeur, notamment pour participer à des événements. On est briefé par le département de la publicité de la maison d'édition. En France, euh... moins, quoi.

En résumé...

La situation n'est idéale ni dans un cas ni dans l'autre, mais elle n'est pas non plus atroce dans les deux. Pour l'instant, je m'en accommode pas mal: j'adore le fait qu'en France (surtout avec Sarbacane) je peux écrire plus ou moins ce que je veux, mais j'adore le fait qu'au Royaume-Uni, mes livres sont lus par un lectorat plus large, et que l'éditeur cherche toujours à en vendre plus, notamment à l'étranger. Et puis le fait d'être beaucoup mieux payé est quand même extrêmement confortable. Mais le confort a un prix: un compromis constant entre le littéraire et le commercial.

Bref, je continue (ou du moins, j'essaie de continuer) à écrire des deux côtés de la Manche, et jusqu'ici ça m'a apporté plus de joies que de chagrins.

mercredi 30 avril 2014

Mission Incorrecte: Représenter l'extrême droite dans la littérature ado

Chronique en forme de réflexions, ou réflexions en forme de chronique, à la suite de la lecture de l'excellent Bloc de Haine par Bruno Longchampt, chez - who else? - Sarbacane évidemment.

Bloc de Haine, ce sont des bribes de l'histoire d'Alex, 25 ans (parfois 17, parfois 7, parfois 21 au gré des flashbacks), qui vit pour l'instant en prison, ce qui n'est que très moyennement son truc, surtout depuis qu'on lui a collé dans sa cellule un codétenu 'bougnoule' et probablement 'pédé' alors que c'est précisément la haine qu'il porte à ces gens-là qui l'a mené en prison. Une haine qui s'est transformée en un acte de violence inouïe, un jour, apparemment sans préméditation. Enfin, sauf si l'on appelle 'préméditation' des années de sourd ressentiment, nourries par les journaux télé et les petites bagarres quotidiennes dans son quartier de Marseille, "un quartier malfamé perché sur une colline aux ruelles bourrées d'Arabes" (56).

Un sourd ressentiment nourri aussi par sa rencontre avec Julie, jolie, friquée, bien fringuée, très bien sous tous rapports, et membre du FN. Il la rencontre au soir du 21 avril 2002, s'étant incrusté par curiosité à la fiesta du parti. Aux côtés de Julie, il apprend qu'il est possible de raisonner, de structurer, de justifier, de politiser, d'articuler sa haine. Il a raison d'avoir la haine. Dans la grande maison des parents de Julie, on lui explique d'ailleurs que son nationalisme est beaucoup trop naïf: il ne va pas assez loin.
[Alex] - C'est un Antillais, le bonhomme. Pas un clandestin débarqué en bateau. Les Antilles c'est la France, non?... enfin, ce que je veux dire, c'est que ça n'a rien à voir avec les Arabes ou quoi...
- Antilles, Afrique: je ne vois que des nègres, moi. La même race! Non... Si tu savais le bordel que c'est, là-bas! On est loin de l'image de la glorieuse colonie que tu as l'air de te faire, mon grand! Les vieilles familles françaises souffrent, c'est terrible! Parce que c'est bien simple, les nègres en veulent aux Français de faire vivre l'économie de leur petite île, d'avoir du patrimoine. Ben merde! Ils croient quoi, les bamboulas? Si on n'était pas là, ils crèveraient la dalle...
La représentation des idées d'extrême droite dans la littérature jeunesse se fait souvent de manière maladroite. Didactique, gnangnan, politiquement corrects, ce sont souvent des livres qui cherchent à prôner le vivre-ensemble, l'acceptation de tous, et à dénoncer les méchants pas beaux qui pensent mal. Je ne vais pas citer de titres, mais lors de mes recherches en littérature jeunesse engagée j'ai rencontré beaucoup de livres comme ça, gentillets et bien-pensants. Des livres qui n'osent pas donner directement la parole aux fachos, qui n'osent pas répéter certains mots, et qui, s'ils le font, s'arrêtent en route pour revenir sur ce qu'il s'est dit: "c'était pas bien, hein, ce qu'il a dit le monsieur?". Bruno Longchampt ne fait jamais ça. Alex et les autres balancent tout ça, et c'est tout.

Je me suis senti une grande affinité avec ce parti pris. Quand j'ai écrit La pouilleuse, l'une de mes stratégies était de répéter tels quels les discours que j'avais entendus quotidiennement lors de ma prépa à Henri-IV. Des discours violemment classistes, racistes et homophobes, par des ados de dix-huit ou dix-neuf ans qui ne voulaient pas qu'on touche à leurs privilèges. Mais je voulais que ce soit sans commentaire; ce sont des discours qui se suffisent à eux-mêmes.

Dans la littérature 'pour adultes', ce type de parti pris est extrêmement fréquent. En littérature jeunesse, c'est beaucoup plus rare, parce qu'on pense souvent que "l'enfant" ou "l'ado" est incapable de meubler ces silences de ses propres commentaires.

Ce n'est peut-être pas sans raison. Une critique de La pouilleuse sur Internet, par une ado de quatorze ans, disait: "J'ai détesté ce livre. C'était horrible, l'auteur est atrocement raciste." Narrateur, auteur - où est la frontière? Peut-être que ce n'est pas si évident que ça quand on commence à peine à se frotter à la lecture. Après tout, à quatorze ans, j'avais eu de sérieux doutes quant à la possibilité d'écrire un livre comme Lolita sans être soi-même un pédophile chevronné.

Mais évidemment, tant qu'on ne se confronte pas à ce genre de textes, on n'apprendra jamais à négocier ces non-dits, à se faire son opinion.

Bloc de Haine est l'un de ces très rares livres pour la jeunesse qui parvient à mettre le lecteur dans un état d'inconfort et de malaise profond. Il ne 'parle pas de' l'extrême droite, ce n'est pas un livre 'sur' les thèses du FN, ce n'est même pas 'une étude de cas d'un jeune qui se radicalise'. C'est un roman à thèse, bien sûr, un roman engagé, dans le sens sartrien du terme - c'est-à-dire un roman qui force le lecteur à prendre position, non sans violence, mais avec un immense respect pour le jeune lecteur. 

Un jeune lecteur traité comme quelqu'un qui n'attend pas forcément des réponses, mais qui veut qu'on lui fournisse les données du problème, sans tricher. Les données du problème, quand il s'agit de l'extrême droite, c'est un certain vocabulaire, qui diffère d'ailleurs selon qu'il est public ou privé; ce sont certaines situations, certaines personnalités, une certaine évolution personnelle et sociale. 

Les données du problème, c'est aussi le fait qu'il est naïf de penser que tout peut se régler si on dit pardon ou si on regrette, ou qu'il est facile de vivre avec les autres si on y met du sien. Les autres, c'est toujours infernal.

Beaucoup trop de textes pour enfants et adolescents cherchent à dénoncer les idées extrémistes mais en éludant complètement ce qui en constitue les éléments centraux. Bloc de Haine montre parfaitement le respect qu'on peut avoir, en littérature ado, pour la capacité du jeune lecteur à prendre possession de ces éléments, sans commentaire. 

mercredi 23 avril 2014

Entre deux chaises: petits dédoublements quotidiens

Je viens de finir un article universitaire sur Matilda. En gros, je n'en dis pas du bien. Oh là! non pas du tout.


Je vais pas vous dire pourquoi, mais c'est une critique idéologique du livre qui s'inscrit dans mon nouveau projet de recherche. En général, ça m'est égal, en tant qu'universitaire, de dire 'du mal' des livres - ce n'est pas vraiment 'du mal', après tout, c'est une critique argumentée et étayée qui est censée faire avancer la recherche. Oui, mais là, le problème, évidemment, c'est que je me souviens que ça, c'était moi, il y a une quinzaine d'années:


Ben oui, comme beaucoup d'intellos bobos universitaux accros aux bouquins, j'étais une mini-Matilda qui à la fois jalousait et adorait la surdouée la plus célèbre de toute la littérature jeunesse. Donc j'écris mon article, blablabla, livre idéologiquement problématique, sous-tendu par des valeurs profondément ceci et cela, et tout le temps il y a mini-moi qui me donne des coups de coude pour me dire:


Hého, je réponds, la ferme pour voir? C'est pas parce que je critique que j'aime pas, hein! Oui d'accord la critique est sévère, mais...


... mais n'empêche que bon, c'est vrai, si on est un minimum honnête en tant que chercheur, les critiques qu'on fait à un livre ont un impact direct sur notre appréciation du livre, évidemment. Evidemment que je ne peux pas me permettre à la fois d'idolâtrer le bouquin et d'expliquer avec sincérité pourquoi il est hautement douteux.

Et puis ensuite, quand on critique un livre et qu'on est aussi auteur jeunesse, il advient un deuxième problème: le retour culpabilisant sur ses propres productions littéraires. Cette fois c'est l'esprit de Roald Dahl lui-même qui vient me sermonner (sous la forme d'une imitation assez mauvaise du dessin de Quentin Blake) :





Normal. On critique, on critique, et puis tout à coup on se dit ohmerdalor, mais je fais exactement la même chose! moi aussi problème idéologique machin truc! moi aussi valeurs transparentes naturalisée normalisées! mékelconne! 


Alors du coup la fois d'après, c'est l'inverse. J'écris mon manuscrit de bouquin pour enfants, trankil, on est relax, ça va nickel, ça se passe bien et soudain... mon surmoi universitaire se joint à la fête pour me dire fais pas ci fais pas ça, tu entres pile dans tout ce que tu dénonçais ce matin quand tu écrivais cet article tu te souviens? hein?

En général, la réponse ne se fait pas attendre:


Exercice quotidien de dédoublement de la personnalité, donc - écouter le mini-moi dans certaines circonstances et pas dans d'autres; essayer de faire en sorte que l'auteure et l'universitaire ne se croisent jamais au détour d'un couloir, sauf si nécessaire. En général, c'est un compromis qui ne se fait pas sans un petit peu d'auto-violence:


Mais sinon, ça va, je me soigne. Enfin, on se soigne. Toutes les deux. Trois. Huit.

Et vous, vous êtes combien?

mercredi 16 avril 2014

Il était une fois une fille qui n'avait pas mis son blog à jour depuis presque un mois

Oui, oui, I know! C'est juste que, je t'explique, d'abord j'étais en vacances dans le nord, à Manchester et ses environs:

oh le beau temps
Ensuite j'étais en vacances en France pour l'anniversaire des 90 ans de mon grand-père:
avec plein de grenouilles
Ensuite c'était le Cambridge Literary Festival, où j'ai rencontré plein de petits zenfants et leurs parents:

moi en train de torturer publiquement des petits lecteurs

z'ai fait un bô dessin
Oui paske les amis, c'était notamment pour célébrer la sortie de mon tout joli Scam on the Cam, le dernier tome des aventures de Sesame Seade!

juste trop magnifique, #quedubonheur
Donc voilà pourquoi mon blog angliche a reçu un peu plus d'attention récemment. Cependant, j'ai trouvé cinq secondes pour écrire un billet de blog en cette triste et joyeuse semaine. Joyeuse, parce qu'il y a du soleil en Anglicheland! Triste, parce que c'est la semaine de l'anniversaire de la mort de ces deux-là:

une petite pensée en forme de guili-guili au chignon










Où en étions-nous? Ah oui. Donc comme je disais, il y a quelques petites nouvelles par-ci par-là. Des nouvelles chroniques pour Comme des images, dont une lecture commune à l'ombre du grand arbre, et puis d'autres par ici:

La littérature jeunesse de Judith & Sophie, 11/03/2014: “Il n’est jamais question de matraquer les ados en leur disant qu’internet c’est le mal. Il s’agit au contraire d’une invitation à la réflexion pour éviter ces situations extrêmes mais de plus en plus fréquentes. Ce roman, c’est aussi des questionnements d’adolescents : des envies d’une autre vie, des personnalités qui se cherchent, des actes irréfléchis, des amours, des amitiés, la pression des études (ici on est au lycée Henri IV à Paris qui forme l’élite de la société)…Ce roman, c’est aussi une fin. Une fin qu’on attend du fait des apartés de la narratrice sur le parcours qui l’a menée dans cet hôpital, mais une fin qu’on n’imagine pas, une fin qui dénote en sortant du fil conducteur de l’histoire tout en étant son dénouement le plus innatendu.”
3 étoiles, 12/03/2014: “Un roman hypnotique et moderne qui décrit avec justesse et intelligence certains travers de la société, les affres de l’adolescence, l’ingérence humaine : le cri primal de l’injustice, le premier non. Enorme premier ***coup de coeur*** roman 2014″.
Sophie lit, 13/03/2014: “J’ai été profondément touchée par le récit de Clémentine Beauvais qui parle d’éléments déclencheurs dans une vie, de prise de conscience, de victimes collatérales, d’amitié manipulée, d’amours adolescentes dans un casse-tête au dénouement tragique.”
Librairie Payot de Genève, mars 2014:
coupdefoudre 
L’ouvre-livres, 14/03/2014: “Mêmes vêtements de luxe, même tennis Bensimon et surtout, surtout : même avenir, même futur formaté, même parcours prévu. Tout est déjà gravé dans la pierre du prestigieux établissement….Ce roman traite de sujets contemporains avec une intelligence qui vous saute à la figure à chaque chapitre. Rien n’y est mièvre ou pleurnichard. Sans pathos, mais avec pleine conscience de notre époque, Clémentine Beauvais nous offre un texte subtil, vrai et dramatiquement probable. Lu en un soir et une pause-déjeuner, dévoré mais pas près d’être digéré.”
La mare aux mots, 14/03/2014: “Souvent dérangé (mais ça fait du bien, parfois, d’être un peu bousculé), on assiste à des scènes parfois dures, parfois violentes. Clémentine Beauvais nous raconte la jeunesse des quartiers huppés, dans lycées aux taux de réussite au bac proche des 100%”.
Livresse, 15/03/2014: “Mais de quoi s’agit-il ? Comment un petit livre de deux cents pages peut-il susciter un tel émoi ? Parce qu’il est criant de vérité, parce qu’il véhicule des messages que chaque adolescent devrait recevoir en son sein.”
Livresquement, 21/03/2014: A l’image de sa première phrase d’accroche, l’ensemble du livre est incroyablement prenant. Une fois commencé, croyez-moi, vous ne le lâcherez plus !
CRDP de Paris, 31/03/2014: “Une fois de plus les réseaux sociaux sont mis en cause. Quelle part d’intimité peut-on y dévoiler ? Que faire en cas de violation délibérée de son intimité ? Comment Léo va-t-elle s’en sortir ?Jusqu’à la fin le lecteur croit le savoir. Pourtant il se trompe, l’auteure a choisi de brouiller les pistes pour le surprendre. Un roman qui met en scène des adolescents déshumanisés par leur milieu social. Un regard sur la vie qui changera peut-être les idées reçues.”
Croque les mots, 31/03/2014: “Comment une intrigue aussi simple peut être autant frappante ? Pourquoi un tel sujet nous touche autant ? Peut-être parce que nous sommes la génération touchée en plein coeur…. Ce petit livre est énorme par son fondement. L’auteure a un style qui sait nous toucher profondément, qui sait nous concerner, et surtout : Qui sait se moquer de nous. Je ne m’attendais pas à ce que l’histoire prenne une telle tournure. J’ai été tellement perturbée par cette fin, ces derniers pages qui ont su me rendre bouche bée, et me faire refermer le livre avec pour seule parole le silence. Cette fin géniale.”
Mirontaine, 09/04/2014: “Beaucoup de pertinence et d’intelligence dans ce roman qui au-delà de l’intrigue met en scène des dialogues percutants, vifs avec des références intertextuelles puissantes. A mettre sur toutes les tables de CDI, de chevets, sur les paillasses des salles de science.”
Aziquilit, 15/04/2014: "Le mal-être des adolescents, les dérives des réseaux sociaux, l’estime de soi sont les thèmes abordés par ce magnifique roman."

Je suis parfaitement estomaquée du nombre et de l'intensité des réactions à ce livre, et je remercie encore les blogueurs et blogueuses très très bas jusqu'à en toucher la moquette avec le bout de mon nez. 



Sinon, j'ai des petits truczéchoses en préparation, à divers degrés de probabilité. En vrac:
  • une application d'album pour iPad (probablement)
  • des vrais albums (peut-être)
  • un livre déjanté pour 8-11 ans (probablement)
  • un roman pour adultes sombre et psychologique avec un vrai message social et politique candidat au prix Goncourt de l'année prochaine (pas du tout)
Je vais promis écrire des billets un peu plus consistants sur ce blog bientôt, car je sais que vous mourez tous d'impatience de lire des trucs compliqués de théorie littéraire philosophico-masturbatoire au lieu de regarder des photos de ma bobine et des autoportraits mal dessinés sur des post-it. En attendant, je retourne à un article que je dois finir pour bientôt.

Bises à tous,

Clémentine

mercredi 19 mars 2014

La littérature jeunesse engagée (2/2)

Le premier volet (ici!) concernait surtout la publication de livres jeunesse engagés à travers le monde. Mais je ne vous cache pas que c'étaient davantage les conclusions théoriques de l'analyse de ces textes qui m'intéressaient. En voici quelques exemples, raccourcis et simplifiés évidemment.

A quoi ressemble l'enfant-lecteur 'implicite' de la littérature jeunesse engagée? 

L'enfant-lecteur 'rêvé' par les textes engagés pour la jeunesse (le 'lecteur implicite' dans le vocabulaire de Wolfgang Iser) est, primordialement, quelqu'un qui serait réceptif au texte et à ses implications - et désireux et capable d'agir pour améliorer le monde à la suite de sa lecture. Cet enfant idéal serait donc profondément marqué par ses lectures et chercherait à convertir ces rencontres 'intangibles' en actions réelles.

Dans le jargon sartrien, les textes sont autant 'd'appels' à un lecteur qui, idéalement, s'attellera à une tâche colossale: celle d'endosser une part de responsabilité pour le monde, et de contribuer à le changer. Cette tâche est partagée par auteur et lecteur.

Donc en gros, c'est un enfant-lecteur implicite qui ferait exactement ce que l'auteur lui demande? 

Eh bien, justement... non. Du moins, pas dans les exemples les plus complexes de littérature jeunesse engagée, où il peut se passer des choses très intéressantes.

Prenons par exemple La carie, un album apparemment simple, mais en réalité d'une fabuleuse profondeur, par Avi Slodovnick et Manon Gauthier. Dans cette histoire, Marissa, une petite fille qui doit se faire arracher une dent se voit promettre par sa mère qu'elle aura une pièce si elle met la dent sous son oreiller. A la place, cependant, la gamine refile son chicot à un homme sans domicile assis dans la rue - pensant logiquement qu'il a davantage besoin d'argent. L'homme lui sourit, puis le narrateur clôt le récit en disant: 'Et maintenant, tout ce dont il avait besoin, c'était... un oreiller'.



Bon. Le lecteur implicite du texte est, on l'a dit, quelqu'un qui actualiserait les valeurs du texte. Mais ce n'est pas la même chose que de dire: le lecteur est invité à suivre le comportement de Marissa. En réalité, le texte est tendrement, mais sérieusement critique du comportement de Marissa. En donnant sa dent au SDF, elle n'a rien changé à la situation. Bien sûr, symboliquement, elle a fait une bonne action, et l'homme la remercie par un sourire - sans compter qu'elle a eu raison de remarquer que cet homme avait besoin d'argent.

Cependant, son acte est vain. Marissa est prise dans un réseau de fictions tissées par les adultes. Elle croit que la Petite Souris existe, et qu'elle donne de l'argent pour les dents. Elle croit aussi, tacitement, que tout le monde, y compris les SDF, ont évidemment un oreiller. Elle a tort, et le texte est explicite au moins quant à cette seconde 'croyance': la dernière page du livre, glaciale, montre un lit vide, où le SDF ne dormira pas ce soir.



Le jeune lecteur se détache alors de Marissa pour être plongé dans un gouffre vertigineux de nouvelles questions. Mais alors, si donner sa dent ne 'sert' à rien, que faut-il faire? S'il n'est pas suffisant de remarquer qu'il y a de la misère, comment aller plus loin? L'album reste muet à ce sujet. Le jeune lecteur est 'planté' là, au moment justement où il aurait tellement besoin d'un 'guide' adulte, d'un prescripteur, d'une réponse... Mais il n'y a pas de réponse. 

A partir de ces silences, le jeune lecteur 'idéal' de la littérature jeunesse engagée devient pleinement acteur de son engagement naissant.

Mais l'adulte, il sait, lui, ce qu'il faut faire? 

Selon ma théorisation, non, l'adulte ne sait pas. L'adulte 'caché' de la littérature jeunesse engagée (cliquer pour accéder à mon article sur ce terme un peu technique!) est avant tout un adulte angoissé, incertain, dépossédé de ses moyens d'agir. Ces textes témoignent de l'impuissance de cette autorité. C'est une impuissance telle qu'elle doit s'incliner face à une autre autorité, une autorité en devenir, celle, justement, de l'enfant.

Mais évidemment, personne n'aime se sentir menacé dans son autorité. L'adulte 'caché' n'aime pas ça non plus (j'espère qu'il sera compris ici que je 'personnifie' une entité qui n'est pas réellement une personne, comme expliqué dans l'article susdit). Du coup, ces textes sont aussi extrêmement prescriptifs par moments, extrêmement autoritaires.

On a donc un double discours de l'adulte dans la littérature jeunesse engagé: un discours d'impuissance et d'espoir, et un discours d'autorité et de prescription. Ce double discours, me semble-t-il, ne peut jamais être simplifié en l'un ou en l'autre, bien que certains textes soient évidemment plus ouverts que d'autres.

Donc la littérature jeunesse engagée est par nature utopique, et donc irréaliste?

Oui, mais c'est le cas de toute littérature jeunesse. Car la littérature jeunesse s'adresse à l'enfant, et l'enfant est, pour l'adulte (du moins c'est ainsi que je le théorise...) fondamentalement un être en devenir et donc un être imprévisible.

Puisque c'est un être imprévisible, c'est un être qui pourrait encore tout être. On cherche donc à la fois, en tant qu'adulte, à lui faire adhérer à une certaine position, et à ce qu'ilouelle crée ses propres positions. "Tant qu'il y a de l'enfance, il y a de l'espoir", si l'on peut dire.

Cependant, la littérature jeunesse engagée exacerbe cet utopisme de tout discours s'adressant à l'enfance. Ceci est dû d'abord à ses thèmes de prédilection: c'est une littérature qui parle énormément d'avenir, d'impact des actions humaines, d'espoir, et de la faculté de l'enfant à gagner en puissance au détriment de l'adulte. C'est dû, ensuite, au fait qu'une telle littérature trahit souvent les insuffisances de l'adulte, du monde adulte, de la société et de la politique adultes. Du coup, le motif de l'enfance et son pendant logique - l'adulte en devenir que l'enfant représente - s'en trouvent glorifiés. 

Une telle littérature est utopique, irréaliste, ou du moins idéaliste, parce qu'elle 'compte' explicitement sur l'enfant-lecteur; elle dépend de lui. Mais dans tout discours s'adressant à l'enfant, il y a une demande similaire de la part de l'adulte - un désir, une angoisse d'être écouté.

Tout discours s'adressant à un enfant est toujours en partie un aveu d'impuissance de l'adulte. Cet aveu est assorti d'une demande, d'une imploration. La littérature jeunesse engagée est un corpus de textes qui rend ces aveux, ces demandes, ces implorations plus visibles que la littérature jeunesse 'embarquée'.

Bon allez je me tais. Si vous voulez en savoir plus, il faudra attendre que mon bouquin sorte, et il sera en angliche. Il y a d'autres choses dans le livre évidemment, mais c'est un résumé plutôt cohérent de ce que j'y raconte.

mercredi 12 mars 2014

La littérature jeunesse engagée (1/2)

Je n'ai jamais écrit de billet à propos de ma thèse de doctorat, soutenue l'année dernière, sur la littérature jeunesse engagée (ça devait me saouler de répéter sur mon blog des trucs que j'écrivais à longueur de journée dans la thèse). J'ai parlé du grand méchant mot "idéologie" en littérature jeunesse ici, mais pas techniquement de l'engagement dans la littérature pour enfants. Je vais faire une petite série de deux billets sur le sujet.

ma thèse de toutes les couleurs
En quelques mots: ma thèse portait principalement sur la théorie de la littérature jeunesse. Comme je l'ai expliqué sur ce blog plusieurs fois, la recherche anglo-saxons en littérature jeunesse est très axée sur l'idée que ce type de littérature présente l'adulte comme norme et comme plus puissant que l'enfant. En analysant des albums pour enfants politiquement engagés, publiés internationalement, je cherchais à nuancer cette théorisation.

Dans ce premier billet, quelques observations sur la littérature engagée pour la jeunesse de nos jours.

Qui s'engage de nos jours en littérature jeunesse? 

Très peu de monde. Quoi qu'en disent certains, la très vaste majorité de la littérature jeunesse reste 'embarquée', dans le jargon sartrien, c'est-à-dire portée par une idéologie passive. La littérature jeunesse engagée, qui assume ses positionnements idéologiques (soit dans l'attaque, soit dans la défense de valeurs), reste rare.


Certaines cultures sont plus promptes à accepter et valoriser des livres jeunesse politiquement engagés. Certains pays, dont la France, les Etats-Unis, la Scandinavie, certains pays d'Amérique du Sud, etc. ont une tradition d'écriture pour la jeunesse engagée et quelques maisons d'édition, généralement petites ou indépendantes, qui font de l'engagement politique leur ligne éditoriale.

Ce n'est pas le cas au Royaume-Uni, où la production de livres politiquement engagés, en tous cas pour les plus jeunes, est très faible en ce moment. Cependant il y en a eu par le passé.

L'engagement politique, c'est juste des livres politiquement corrects, non?

Non. La définition du 'politiquement correct' varie, évidemment, mais il est très réducteur de dire que le livre jeunesse politiquement engagé fait seulement dans la bien-pensance bobo-bourgeoise et cherche à montrer comment on peut tous être heureux et se faire des bisous si on oublie qu'untel est noir et unetelle lesbienne, et qu'on sauve tous joyeusement la planète en triant nos déchets.

Il y a beaucoup de livres pour enfants politiquement engagés qui disent des choses gênantes et perturbantes sur nos capacités, justement, à vivre ensemble - qui doutent qu'on en soit jamais capables. C'est le cas de The Island, d'Armin Greder, un album dans lequel un immigrant est traité de manière abjecte, et rejeté à la mer, par une communauté insulaire. Et que dire du Peintre des drapeaux, par Alice Brière-Haquet, dont la fin n'a rien d'un épisode de Dora...

Pour revenir à Sartre, ce type de livres peut mettre en scène sans concessions la difficulté extrême du rapport aux autres; le fait qu'on est jeté les uns contre les autres, avec si peu d'explications, si peu de raisons de s'aimer, qu'on prend parfois des décisions terribles.

Cependant, oui, certainement, il y a aussi de nombreux livres politiquement engagés qui prônent la tolérance, l'amitié, la diversité, de manière utopique et naïve. Ces livres-là sont une autre facette du même phénomène: ils cherchent à apporter des réponses aux mêmes angoisses. Ils le font en simplifiant les réponses plutôt qu'en posant des questions.

Evidemment, il n'y a pas une catégorie (la 'bonne' ) et une autre (la 'mauvaise'), mais des livres tous différents et, pour presque tous, idéologiquement ambigus. C'est cette ambiguïté idéologique qui m'intéressait dans ma thèse.

L'engagement politique fait-il vendre? 

Pas au très grand public. Les livres jeunesse politiquement engagés sont extrêmement ciblés et les maisons d'édition ont une stratégie précise quant aux clients qu'elles cherchent à convaincre. Principalement, il leur faut gagner la confiance et le soutien des prescripteurs. Elles s'appuient aussi sur des communautés de chroniqueurs, de libraires, de parents et d'enseignants passionnés qui communiquent sur Internet et dans des publications spécifiques.

Le prix Coretta Scott King est décerné aux livres qui promeuvent 'un changement social non-violent'
Par contre, il y a de plus en plus de prix qui sont donnés aux livres qui incitent les enfants à réfléchir aux questions sociales et politiques, et ces prix vont évidemment en majeure partie aux livres politiquement engagés. Les éditeurs misent beaucoup là-dessus.

L'engagement politique est-il le signe d'un mauvais livre?

Chacun décide de ses critères de 'qualité', mais il est complètement injustifiable de déclarer catégoriquement qu'un livre 'à message' est par définition un mauvais livre. C'est simpliste. Les maisons d'éditions et les auteurs engagés apportent généralement une très grande attention à la qualité du texte et des illustrations, parce qu'elles savent qu'elles ne vendront pas à un très grand public et qu'il faut donc, par exemple, que leurs livres gagnent des prix.

Oui, mais le texte peut être beau, et l'image belle, et le livre extrêmement prescriptif! Non?

Si, bien sûr. Et ces textes sont évidemment prescriptifs et pédagogiques: ils cherchent non seulement à divertir, mais aussi à interpeler le jeune lecteur quant à l'état du monde. Cette fonction fortement pédagogique du texte engagé est là par définition.

Avant de pousser des hauts cris en disant que l'art doit se suffire à lui-même, il faut se rappeler deux choses:

1) Le soutien à l'art engagé n'a rien de stupide. C'est une position littéraire et idéologique qui a toujours eu ses défenseurs, de Voltaire à Hugo à Sartre. De très nombreux Prix Nobel de littérature sont férocement engagés. Le courant opposé - 'l'art pour l'art' - semble de nos jours en faveur dans la littérature pour adultes. Mais déjà en 1963, Roland Barthes s'agaçait du 'va-et-vient épuisant entre le réalisme politique et l’art-pour-l’art, entre une morale de l’engagement et un purisme esthétique, entre la comprission et l’asepsie’. L'engagement littéraire est une position parmi d'autres, amplement théorisée; l'art pour l'art est la position inverse, qui peut sembler 'évidente' à certains mais ne l'est pas. 

2) La littérature pour enfants est de toute façon toujours-déjà une littérature éducative. Ca, c'est un truc qui ne plaît pas à de nombreuses personnes, mais tant pis. Dans notre civilisation, l'enfant et l'adulte ne se situent pas l'un par rapport à l'autre sur un pied d'égalité. L'adulte a pour 'mission' de socialiser l'enfant. Qu'il le veuille ou non - et ça, les sociologues de l'enfance le théorisent depuis longtemps - l'adulte adopte par rapport à l'enfant une attitude didactique. Ce n'est pas un problème, ce n'est pas une tare, ce n'est pas un scandale. C'est comme ça. La littérature jeunesse est par définition une littérature de socialisation, une littérature qui éduque à la société et à ses valeurs.

Ce qui ne veut pas forcément dire qu'elle opprime et oppresse l'enfant
La littérature jeunesse engagée est une littérature hautement prescriptive, qui revendique son statut de littérature socialisante et en profite pour mettre en avant des valeurs sociales, politiques et culturelles qui lui importent, dans l'espoir qu'elles influenceront l'enfant-lecteur dans ses futurs choix.

Cela veut-il dire que la littérature jeunesse engagée manipule l'enfant-lecteur ?

Le mot 'manipulation' (et 'endoctrinement', etc) revient souvent parmi les détracteurs de la littérature jeunesse engagée. Je pense encore une fois que c'est une réaction simpliste. On peut manipuler quelqu'un de manière explicite ou implicite, active ou passive: ce que les féministes reprochent aux livres pour enfants 'genrés', c'est justement de 'manipuler' l'enfant-lecteur en lui faisant croire que roubignolles et nichons sont la cause de comportements spécifiques.

Evidemment, de très nombreux livres pour enfants politiquement engagés sont coupables de présenter des opinions et des valeurs comme objectives et fixes alors qu'elles sont discutables et subjectives.

Je m'arrête là pour aujourd'hui. Dans le second billet, la semaine prochaine, je parlerai de mes conclusions plus spécifiquement quant à l'étude et la théorie de la littérature jeunesse.