mardi 10 octobre 2017

Cours d'écriture créative pour enfants à l'université - Episode 1

J'ai décidé de commencer une petite série de billets pour partager ici mes expériences d'enseignement de mon tout premier module universitaire en écriture créative pour enfants. Je me dis que ce serait chouette, d'une part, de rendre ici publics les ressources, les théories, les exercices d'écriture, etc. que j'ai mis en place pour cette première tentative, et d'autre part de parler des difficultés potentielles (pournepadire probables) que je vais rencontrer. Et enfin, encore d'autre part, ce serait chouette d'avoir vos commentaires, conseils, remarques, etc.

Pour rappel: je suis Lecturer in English in Education à l'université de York, ce qui correspond more or less à maître de conférences en français, grosso modo dans le champ de recherches et d'enseignement des sciences de l'éducation et de la littérature.

un petit bout de ma fac.
un autre petit bout

on a des chevaux sur le campus je sais pas trop pourquoi

Ce module donc s'appelle Creative Writing for Children: Theory and Practice. Il s'agit d'un module optionnel de deuxième année, que j'ai créé, et qui est disponibles pour nos (tout à fait remarquables évidemment) licences de Education et/ou de English in Education (BAE/BAEE). Je ne vais pas parler plus amplement de ces licences, mais juste pour répondre à votre question dont je sais qu'elle vient de naître sur vos (fort jolies) lèvres: non, pas spécialement; en fait, seulement une minorité de nos étudiant/es se destine à devenir prof. 

Dans ce premier épisode, je vais parler du module en général et de ses objectifs. Dans les prochains épisodes (j'ambitionne un par semaine, mais soyez patient/es, je risque de retarder parfois...), je parlerai de chaque session individuellement.
J'intercale ici un petit mot pour dire coucou aux gens qui sont totalement allergiques au concept de l'apprentissage de l'écriture créative. Vous pensez que l'écriture créative, ce n'est pas quelque chose qu'on peut apprendre, enseigner, améliorer, aider à développer, etc? Spoiler: vous n'allez pas aimer cette série de billets. Non, sérieusement, je vous jure, vous allez littéralement tout détester. Suggestion radicale: allez faire quelque chose d'utile de votre temps, quelque chose qui vous donne du plaisir et de la joie de vivre, plutôt que de vous fatiguer à écrire de longs commentaires désagréables tandis que des veines éclatent l'une après l'autre dans votre front plissé.
Je pars du principe ici que je n'ai pas besoin de défendre longuement le bien-fondé d'un tel module, même s'il est évident que j'ai envers le concept de l'apprentissage de l'écriture créative un regard bienveillant et critique à la fois, comme il apparaîtra sans doute au gré des billets.

Le module court sur toute l'année - il s'agit d'un 'long, thin module' (module long et fin, un modèle auquel nous aspirons tous), c'est-à-dire qu'il s'étire sur les trois trimestres, avec peu d'heures de contact par semaine. On a donc toutes les semaines (le lundi) une session de 2h.

Le module est subdivisé en trois unités:

- 1. Premier trimestre (Automne, 9 semaines): Aspects littéraires et formels de l'écriture pour enfants.
- 2. Deuxième trimestre (Printemps, 9 semaines): Aspects éditoriaux, commerciaux et socioculturels.
- 3. Troisième trimestre (Eté, 4 semaines): L'écriture créative avec les enfants: développement d'ateliers d'écriture.

La division entre les deux premières unités est évidemment largement artificielle, et bien qu'utile d'un point de vue pédagogique, il sera toujours un peu-beaucoup question des aspects de l'une lorsque l'on abordera l'autre.


Pour structurer et écrire ce module, je me suis basée d'abord sur mon expérience d'ateliers d'écriture dans un cadre non-universitaire (j'avais déjà écrit à ce sujet ici) et sur la recherche en littérature jeunesse (le truc dont je vous gave depuis des années), notamment en termes d'analyse de texte. J'ai notamment beaucoup pioché, pour ce trimestre du moins, dans les études narratologiques en littérature jeunesse (ce sera plus sociologique et idéologique le trimestre prochain).

Pour consolider ces bases-là, j'ai fait pas mal de recherches sur les cours d'écriture créative au niveau universitaire, notamment sur la difficile question de l'évaluation. J'en parlerai au fur et à mesure.

Quand j'ai commencé à réfléchir à ce module, j'avais déjà une idée assez claire de mes deux impératifs centraux:

1) La création d'une vraie 'ambiance d'atelier d'écriture'...
2) ...mais avec la rigueur intellectuelle d'un vrai module de littérature (jeunesse en l'occurrence).
La méthode du développement de module dite du Dash 2 en 1
Pour moi, la 'vraie ambiance atelier d'écriture', c'est un espace très particulier, un peu hors du temps, de concentration intense, de liberté, d'audace et de partage, avec beaucoup de bienveillance et de curiosité. La rigueur intellectuelle d'un module de littérature, cependant, c'est la capacité de réfléchir profondément et précisément, avec tout l'appareillage critique et théorique approprié, à un objet littéraire (texte, genre, style, etc.).

Pour moi, il était très important que les deux aillent de pair. Je ne voulais pas faire un module où le 'côté universitaire' soit ajouté artificiellement à un format d'atelier d'écriture - le coup du 'on va surtout écrire des trucs fun, pour le reste lisez entre deux sessions cet article bien boring sur la structure d'une intrigue'. Mais je ne voulais pas non plus faire quelque chose de très théorique où l'espace réservé à la pratique et au développement individuel soit mineur.

J'ai donc essayé de faire en sorte que chaque session comprenne des moments de pratique d'écriture intensive, mais avec des contraintes conçues en fonction des objets littéraires abordés, des lectures préparées par les étudiantes, des analyses littéraires faites en cours, etc.

NB je vais dire 'elles', et 'étudiantes', tout le long de ces billets, parce qu'il se trouve qu'il y a un seul garçon et 10 filles. 

Il était aussi très important pour moi que toutes les composantes de l'atelier d'écriture traditionnel, par exemple le partage des textes, les échanges, et les critiques (en groupe ou en binôme) soient constamment conceptualisées, interrogées, analysées, etc. à travers ces sessions. L'un des buts est donc non seulement de faire des ateliers d'écriture, mais aussi de pouvoir analyser de manière critique ce qu'est un atelier d'écriture, quelles peuvent être ses limites, etc. 

Quelques notes maintenant pour ceux et celles que ça intéresserait de connaître un peu les coulisses de la création de module.

Pour qu'un module soit avalisé, il faut pouvoir mettre en avant un certain nombre d'objectifs d'apprentissage spécifiques. C'est un exercice parfaitement frustrant, parce qu'en tant qu'enseignante on aimerait bien pouvoir dire 'tout l'intérêt de l'enseignement, le vrai, le beau, c'est qu'il est fondamentalement imprévisible; on ne sait pas où on emmène ses élèves, et d'ailleurs on est emmenée nous-même quelque part de nouveau et d'imprévu, et jamais! jamais! on ne peut dire où le voyage se terminera.'

moi quand je m'imagine dans un monde où il n'y a pas de contraintes administratives liées à la création de modules
Sauf qu'il n'y a pas de case pour ça.

Alors voici quelques objectifs d'apprentissage que j'ai dû produire. Je vous fais une traduction bien dégueulasse exprès, pour vous donner une impression tout à fait délicieuse de ces rémoulades de jargon qu'on produit au kilomètre dans le monde merveilleux de l'université contemporaine.

A la fin du module, figurez-vous, les étudiantes auront acquis les compétences suivantes:
- Travailler sur, échanger autour de, donner et recevoir des retours sur, et améliorer, leur écriture pour un jeune public.
- Examiner de manière critique leur écriture pour la jeunesse, et celle des autres élèves, depuis des perspectives esthétiques et culturelles; réfléchir à l'écriture pour la jeunesse en fonction des dichotomies pédagogie/esthétique et commercial/esthétique.
- Réfléchir sur, et évaluer, leur propre travail, et produire des lectures analytiques de leur propre écriture et de leurs processus d'écriture.
- Acquérir une connaissance profonde de la littérature jeunesse contemporaine et de la manière dont elle est produite, dont une connaissance de l'industrie de l'édition et de ses paramètres. [note pour les Français qui claquent des dents en lisant l'expression 'industrie de l'édition': sorry, love]
- Concevoir des ateliers d'écriture créative avec des enfants, utilisant les compétences développées dans la première partie du module.
- Acquérir l'habitude d'écrire régulièrement, avec des contraintes variées, à des vitesses différentes et dans des formats différents, pour des types de publics variés.
Ca vend du rêve hein. Voilà les objectifs affichés du module, et je ne peux pas en faire abstraction car ils doivent se retrouver dans les critères d'évaluation. Car oui, il faut pouvoir prouver que l'évaluation évalue les compétences qu'on a dit qu'on allait aider les étudiantes à développer; concept radical s'il en est, et qui est l'un des aspects centraux vérifiés par les examinateurs externes, donc ça rigole pas.

Cette question de correspondance entre objectifs d'apprentissage et évaluation est la raison pour laquelle il n'est pas question dans la liste de la qualité des textes littéraires produits par les étudiantes. J'y reviendrai sans doute au cours de la série de billets, mais c'est un point intéressant à noter dès maintenant: la question de la qualité, de la beauté des textes obtenus... doit rester en sous-texte, en ce qui concerne la documentation administrative produite pour ce module.
 
La qualité des textes, donc: un objectif d'apprentissage essentiel, mais fantôme. On en parlera tout le temps; et pourtant il n'en sera jamais question officiellement.

'Tu la vois où?' 'PARTOUT.'
Mais à côté de ça, j'ai mes objectifs à moi qui sont un peu moins jargonneux et un peu plus libérateurs. Je veux qu'à la fin du module mes étudiantes:
- soient hyper calées en littérature jeunesse contemporaine
- en perçoivent les beautés, les joies, les douleurs, les difficultés, la puissance, l'originalité...
- mais aussi les formules, les recettes, et le degré de contrôle de ses aspects formels, stylistiques etc. par des autorités extérieures à l'auteur/e (éditoriales, notamment),
- soient capables de jouer avec tout ça, librement, dans leur écriture, 
- se rendent compte qu'on peut écrire beaucoup, énormément, sous des contraintes multiples et marrantes et frustrantes, que c'est souvent très nul, mais parfois très bien,
- ... et qu'en échangeant, en travaillant et en retravaillant, on peut rendre ce qui est pas mal bien, ce qui est bien très bien, ce qui est très bien génial,
- deviennent des lectrices critiques, attentives, de textes pour la jeunesse - publiés, non publiés, les leurs et ceux des autres,
- et puissent transmettre tout cela à d'autres, en mettant en place elles-mêmes des ateliers d'écriture si elles le souhaitent, à l'école ou autre part.
- écrivent des trucs cool. Osent. 

Vous noterez que l'objectif 'créer un livre pour la jeunesse publiable' n'apparaît nulle part, parce que ce n'est pas un objectif ni explicite ni implicite de ce module.  

J'ai dit que je partageais toutes les ressources, donc on commence. Par contre, désolée si tout n'est pas trouvable facilement pour vous, c'est dans la bibli de ma fac évidemment, mais ce sont souvent des textes assez obscurs.

Voici la liste de lecture générale (de base) pour tout le trimestre d'Automne. 
Beauvais, C. (2014) Complete Writing for Children Course. London: Hachette.
Herman, D., Jahn, M. and Ryan, M-L. (eds) (2005) Routledge encyclopedia of narrative theory. London : Routledge.

Hunt, P. (ed.) (2005) International Companion Encyclopedia to Children’s Literature, London: Routledge. 

King, S. (2000) On Writing: A Memoir of the Craft. London: New English Library.
Morley, D., & Neilsen, P. (eds) (2012) The Cambridge Companion to Creative Writing (Cambridge Companions to Literature). Cambridge: Cambridge University Press.

Nikolajeva, M. (2005) Aesthetic Approaches to Children’s Literature: An introduction. Lanham: Scarecrow.
Peach, L., & Burton, A. (1995) English as a Creative Art: Literary Concepts Linked to Creative Writing. London: David Fulton Publishers.

Et oui, je me mets moi-même dans ma propre liste de lecture, et why not? et oui je suis la première mais c'est pas ma faute si je suis la gagnante de l'alphabet (mais la perdante de l'autocitation, parce que 'Beauvais, C.', merci Papa merci Maman).


celui-là, puisque vous me demandez si gentiment des informations supplémentaires. Non, il n'existe pas de traduction française.

C'est un mélange de livres sur l'écriture créative, sur la littérature jeunesse, et sur la théorie littéraire, et j'ai créé cette liste en partie pour faire passer le message que c'est un tel mélange qui sous-tendra le module tout le long. Evidemment, les étudiantes ne sont pas censées tout lire, mais cette liste d'ouvrages est considérée comme étant de référence.

Il y a ensuite des lectures additionnelles pour chaque semaine, obligatoires et suggérées, que je vous donnerai au fur et à mesure.

Je crois que j'ai tout dit pour présenter le module... Ah oui, une autre info, assez importante: pour aider à créer l'atmosphère 'atelier d'écriture' dont je parlais plus haut, il est spécifié à toutes les étudiantes que l'usage de tout écran est interdit. Totalement interdit. Elles n'ont droit ni au téléphone, ni à l'ordinateur portable, ni à la tablette, nada. Stylo, papier, c'est tout. Zéro distraction: on se concentre sur l'écriture, la lecture et le partage, pendant deux heures (avec une pause au milieu).

Je précise à ceux et celles qui pensent (adorables petits choux que vous êtes!) que c'est normal pour les étudiant/es de faire ça: Non. Pas ici. Les mien/nes passent presque chaque seconde de chacun de mes cours avec douze onglets ouverts sur leur ordinateur portable et quinze notifications par minute sur leurs téléphones.

Comment cette contrainte atroce et cruelle a-t-elle été accueillie par mes étudiantes? Que s'est-il passé lors du premier cours? Vous le saurez lundi prochain...

D'ici là, bonnes lectures, bonnes écritures!

mercredi 20 septembre 2017

Comment vendre en Grande-Bretagne un livre publié en France?

Un nouveau billet en réponse à une question qui m'est de temps à autre posée par email, et qui ressemble un peu à cette autre, à laquelle j'avais répondu il y a quelques mois.

Pour ceux qui auraient la flemme de cliquer sur le lien: l'autre question, profondément perplexifiante, était la suivante: 'Je ne suis pas encore publié, mais je voudrais vendre mon manuscrit (en français) à un éditeur anglo-saxon, pour qu'il le traduise et le publie en anglais.'

La question que j'aborde aujourd'hui recoupe un peu la question précédente, mais elle est beaucoup moins absurde:
J'ai un livre publié en France, mais mon éditeur ne s'occupe pas de le vendre/ n'a pas réussi à le vendre dans les pays anglo-saxons. Comment faire pour le proposer moi-même à des éditeurs là-bas?
Je vais essayer de répondre à cette question en reprenant un peu la formule du billet précédent. Je pars du principe à travers tout ce billet que vous avez cédé à votre éditeur les droits mondiaux sur votre livre (ce qui est habituel).

Tout d'abord je voudrais vous inviter à questionner vos raisons de vouloir que votre livre soit publié en anglais (voir l'autre billet, où je parle longuement de cela.)

Je vous invite ensuite à lire dans l'autre billet tout ce que je dis de la difficulté d'être publié en traduction dans les pays anglo-saxons.

Ayant lu tout cela, je voudrais préciser d'emblée qu'il est beaucoup plus simple que ce soit votre éditeur français qui s'occupe de vendre les droits pour vous. 

Vous avez peut-être l'impression que votre éditeur ne fait pas beaucoup d'efforts pour vendre les droits anglo-saxons. D'abord, c'est peut-être faux. Mais même si c'est vrai, ce n'est pas forcément pour de mauvaises raisons. Votre éditeur a peut-être identifié, et sans doute à raison, que votre livre n'a pas le profil pour le marché anglo-saxon, qui est hyperformaté et, bis repetita ad vitam aeternam, n'achète que très, très, TRES peu de traductions. Il préfère donc focaliser ses efforts sur d'autres ventes à l'étranger. Ou alors, votre éditeur pense que peut-être sur un malentendu ça peut marcher, mais encore une fois, pas assez pour justifier un investissement de temps et d'effort gigantesque.

Je vous invite vraiment, et désolée si je me répète, à interroger ce qui fait en vous cette impression de frustration intense que votre éditeur n'arrive pas à vendre votre livre dans les pays anglo-saxons, surtout s'il arrive à le placer en Allemagne, en Corée, en Italie, en Pologne ou en Suède.


Ceci étant dit, partons du principe cependant que votre éditeur ne fait vraiment aucun effort pour vendre votre livre dans les pays anglo-saxons. Voilà ce qu'il devrait se passer pour que votre livre publié en France soit publié en anglais en Grande-Bretagne, sous votre impulsion. Il faudrait déjà:
1) que vous trouviez un/e agent/e britannique qui représente le genre de texte que vous écrivez. Pour ceci, il vous suffit en général d'identifier des textes anglo-saxons similaires au vôtre et de regarder qui les agente. Puis de préparer votre livre, un pitch, un synopsis.
2) que cet agent/e puisse lire le français ou ait des sbires qui le fassent.
3) que cet agent/e tombe amoureux de votre livre au point de vouloir chercher à le faire publier en GB (vous offrir de le représenter).
Maintenant que va-t-il se passer? On entre dans des questions nouvelles qui ont trait à la rémunération de l'agent/e pour son travail.

L'agent/e va en effet vouloir être payé/e si jamais le titre est vendu à un éditeur anglo-saxon. Donc, il va falloir négocier avec l'éditeur un avenant au contrat, qui va mettre sur papier la possibilité qu'un/e agent/e externe, si elle était l'apporteur/se d'affaires sur ce titre d'une vente à l'étranger, touche une partie de l'argent de la vente (normalement 20%)

En d'autres termes, votre éditeur devra donner son accord et modifier le contrat pour que cette possibilité existe. Il devra s'accorder avec votre agent/e pour cela.

Ensuite l'agent/e va essayer de représenter votre titre auprès d'éditeurs anglo-saxons, avec ou sans succès.

J'espère que dans ce billet j'ai un peu montré à la fois la grande improbabilité que votre livre, sous votre impulsion, soit publié en anglais, et à la fois le fait que ça reste absolument possible. Je suis d'autant plus capable de le dire que c'est exactement ce qui s'est passé sur la vente des Petites reines et de Songe à la douceur en anglais. Mon agente britannique les a pitchés et vendus à des maisons britanniques en ayant au préalable passé un accord avec Sarbacane pour lui permettre de le faire.

Cependant je précise que les deux romans arrivaient entre les mains de mon agente dans des circonstances très particulières:
1) Cela fait presque 5 ans que je suis avec mon agente britannique. J'ai publié grâce à elle 7 livres directement en anglais et en Grande-Bretagne. Nous avons une relation professionnelle très étroite et elle me soutient énormément depuis le début. C'est important, car dans ces conditions la rémunération de l'agent/e reste franchement minuscule (une portion de 50% d'une avance), et donc la motivation de l'agent/e moins financière que symbolique.
2) Je vis en Grande-Bretagne, parle anglais couramment et peux promouvoir mes livres sur le territoire britannique.
3) Les deux romans avaient des chiffres de vente françaises susceptibles d'attirer l'attention des éditeurs anglo-saxons. 
Toutes les situations sont différentes et tout reste possible. On peut avoir des ventes dans les pays anglo-saxons qui arrivent par une entière sérendipité et donc sans agent/e: un livre français découvert et dévoré en août par un éditeur britannique en vacances en Dordogne, un coup de coeur à Francfort, un coup de pouce d'un ami d'ami qui connaît quelqu'un actuellement en stage dans une maison d'édition en Grande-Bretagne... mais tout cela, vous n'avez pas de contrôle dessus.

Vous pouvez aussi vous amuser à envoyer des exemplaires du bouquin directement à des éditeurs, viser leur fenêtre avec, les suivre dans le métro londonien et leur glisser le livre dans leurs sacs, entrer dans leur maison la nuit et les poser sur leur table de chevet, mais si vous vous faites arrêter je décline toute responsabilité.

Donc pour synthétiser:

1) c'est possible
2)... à un niveau de je dirais 3 sur l'échelle de Jean-Claude Dusse.



Good luck!

vendredi 15 septembre 2017

Zézette épouse X

Selon des estimations TNS-Sofres, voici le top 3 des choses préférées des Français.es:

- la lecture
- le sexe
- Séverine Vidal, Manu Causse, Benoît Broyart, Gilles Abier, Sandrine Beau, Rachel Corenblit, Cécile Chartes, Antoine Dole, Chrystome Gourio, Driss Lange, Hélène Rice, Emmanuelle Urien, Taï-Marc Le Thanh, Axl Cendres, Arnaud Tiercelin, et moi.

Et ça tombe vraiment vachement bien, parce qu'une combination de ces choses-là sera disponible en librairie la semaine prochaine!

Introducing... (#célecadeledire)


Oui je sais c'est des nouvelles. Les nouvelles, ce truc invendable! Ce truc que personne n'aime! Mais attention poulet: c'est des nouvelles sur un thème très très particulier.

La Toute Première Fois! (toutoutepremièrefois essaie de désentendre cette chanson maintenant bon courage).

C'est Manu et Séverine qui ont eu l'idée: va voir le blog de Manu ici, qui explique. Ensuite reviens s'il te plaît, j'ai pas fini.

Merci rebonjour. Je peux donc vous dire qu'on a eu bien des fou-rires par email avec les 16 concerné.es, au cours de cette année où on a écrit nos nouvelles. Il paraît que certain.es ont fait des ateliers pratiques mais je ne peux ni infirmer ni confirmer cette rumeur.

il ne faut pas gossiper sur les gens et d'ailleurs Sandrine Beau a le droit d'écrire des livres au titre qu'elle veut ça ne veut pas forcément dire quoi que ce soit
C'est donc le 21 septembre que ce texte équivoque et multivoque, 16 nuances de première fois, sortira aux éditions Eyrolles.

Et pour célébrer cette nouvelle pleine de nouvelles, je me mets à nu aujourd'hui devant vous pour vous parler de ma propre expérience personnelle de ma Toute Première Fois et de mes Tous Premiers Emois.

De lectrice, s'entend. Ben oui. T'as cru qu'ici c'est Confessions Intimes? C'est un blog sérieux figurez-toi.

n'insiste pas, beau brun, je n'ai bu qu'une tisane
Donc laissez-moi un peu vous parler de la Toute Première Fois où j'ai deviendu toute rouge en lisant un livre...

Déjà je dois préciser que chez moi, quand j'étais petite, ce n'était pas exactement l'ambiance 'scotcher ensemble toutes les pages du dictionnaire entre 'Anal' et 'Zigounette'.' Mes parents se contrefichaient tellement que je tombe sur des Trucs Adultes qu'ils avaient dans les toilettes un énorme bouquin de blagues, parfaitement épouvantables, de Mina et André Guillois, que je lisais et répétais à tout un chacun en rigolant comme une baleine.

madeleine de Proust de ouf

Rétrospectivement, c'était absolument choquant et tout à fait inapproprié, et je peux vous dire que mes enfants à moi ne seront jamais autorisé.es à pénétrer dans les toilettes de mes parents. ('Mais pourquoi on doit faire pipi dans les plantes de Mamie?' 'Parce que.')

Ah oui, et mon père laissait traîner tous ses Largo Winch, ses XIII, ses Jessica Blandy, etc. Je m'arrête là sinon la DDASS va venir nous chercher ce weekend. Mais donc autant vous dire qu'à l'âge de quelques années, j'étais tout à fait au courant de quel organe allait où et dans quel but, et je trouvais ça alternativement hilarant (blagues de Mina et André Guillois) et boring-boring-BORING (sauter les pages dans Largo Winch pour arriver à l'ACTION paske ràf des nibards de l'autre blondasse!).

Et comme tout cela avait lieu dans le joyeux contexte des années 90, mes parents, comme nombre de leurs congénérationatriotes, ont eu à répondre à l'inévitable question de leur délicieuse enfant:

"Sa veux dire quoi Monikalévinski a fais une félassion à Bilklintonne?'

Je m'en rappelle très bien. L'explication était claire, et je trouvai la chose un peu trop dégueulasse, mais avec cette sorte de fascination qu'on a pour les autres enfants qui mangent les crottes d'oreille alors que, comme chacun sait, c'est super amer.

Bref, il m'a fallu attendre un âge beaucoup moins tendre pour ressentir pour la première fois de vraies émotions plus complexes à la lecture de textes faisant allusion au sexe. Ado, j'étais hyper complexée et très prude, donc je ne lisais pas de trucs franchement outrageants. Et je me souviens tout à fait du premier livre qui m'a fait transpirer dans le CDI. Il s'agissait, figurez-vous, de la série des Nils Hazard, de Marie-Aude Murail.

Rien que la couv est phallique. Enfin, pour l'edl.
A l'époque, j'allais au CDI du collège Montaigne tous les jours en heures de permanence et endossais le brave rôle d'Aspirateur à Ecole des Loisirs. Il s'agissait de dévorer de manière systématique et linéaire tous les livres ado de la légendaire collection, gentiment alignés sur l'étagère tout près de l'entrée, je me souviens.

Et donc, je devais être en sixième ou en cinquième, j'ai lu la série des Nils Hazard, qui est non seulement parfaitement géniale mais tout à fait érotique, pour une raison très précise: le héros (Nils, donc) et l'héroïne, Catherine, se vouvoyaient. 

Il en fallait peu pour déchaîner mon imaginaire, je sais. Mais c'était une relation absolument incandescente. Je ne crois pas qu'il y ait eu quoi que ce soit de décrit dans les livres, pourtant je me rappelle à peu près deux mille six cents heures en HD panoramique Dolby Surround Sound de leurs ébats sexuels, que j'avais sagement inventés dans ma petite tête.

Ils se vouvoyaient! C'est fou!

En plus le mec était étruscologue et elle, étudiante. Je pense que j'avais déjà une machinerie imaginative très développée pour l'éroticisation des couples universitaires.

Voilà donc l'histoire de mes premiers émois de lectrice. Je passe le reste sous silence, parce que quand même.

Allez, en prime, et pour terminer, je vous offre mon avis sur la description de sexe la plus magnifique dans la littérature jeunesse contemporaine. Il s'agit du Copain de la fille du tueur, de Vincent Villeminot. 


Il faut dire que le bonhomme connaît son Cantique des Cantiques. Je vous laisse découvrir ça.

Rendez-vous donc le 21 en librairie. Ma nouvelle à moi s'appelle 'Nouvelle Notification', et les 15 autres nouvelles, toutes plus déjantées, shocking, tragiques, drôles, tristes, belles, dans toutes les positions, sous toutes les coutures, montrent toutes les nuances de cette fameuse première fois.

Je précise que c'est pour les grands ados, hein. Pas les petits. Les petits ados ils peuvent lire Nils Hazard, d'ailleurs ça restera toujours mille fois plus hot. Insurpassable. 

mardi 29 août 2017

Bibi Scott débarque!

Vous cherchez le plus quintessentially british de tous les books de la rentrée? Ne faites pas un pas de plus. Car - enfin! at long last! - ma chère petite Sesame Seade (son nom anglais), transformée en Bibi Scott, débarque en France!

à gauche, l'angliche; à droite la frenchie
Sesame Seade, pour ceuzécelles qui suivent le blog depuis longtemps (thank you à vous, by the way), c'est une présence qui a émergé ci et là de ce côté de la Manche, mais je n'en ai pas parlé énormément, puisque c'était juste en angliche. Pourtant, c'est ma première petite série publiée en anglais, et ça reste l'une de mes écritures les plus dear to my heart de toute ma vie. Sesame-Bibi, c'est vraiment pour moi l'un des livres qui a le plus atteint l'équation idéale entre: 'livres que j'ai adoré écrire', 'livres que j'aurais aimé lire étant petite', 'livres dont j'aime le plus le résultat', et 'livres dont j'ai les échos les plus chouettes de lecteurs et lectrices'.

J'ajoute ici que nombre de lecteurs/trices qui ont lu Sesame et Les Petites reines m'ont dit que Sesame était visiblement la petite soeur de Mireille - ou une version plus jeune de Mireille... si ça ne suffit pas à vous convaincre...

Ce sont trois histoires de détective - une petite détective en patins à roulettes, prénommée Bibi, dont la mère est la vénérable doyenne d'un college de Cambridge, et dont le père est le révérend pasteur dudit college. Autant dire que ses parents ne voient pas d'un très bon oeil la vocation de Sherlock Holmes de leur fugueuse (et fougueuse) petite fille de 11 ans.

elle est tellement british qu'elle mange des Quality Street avec des canards

Mais Bibi a bien des missions à mener dans la calme petite ville de Cambridge, où des personnes, des choses et des animaux sauvages disparaissent avec une régularité étonnante, et où le crime, le délit et le grand banditisme ne sont jamais très loin, sous couvert propret de conversations universitaires...

Ayant moi-même vécu neuf ans à Cambridge, je peux confirmer que tout ce qui est raconté dans les aventures de Bibi Scott est totalement vrai et véridique ou presque, y compris la surabondance de canards, de gargouilles et de passages secrets à explorer en compagnie d'étudiants un peu sales et d'universitaires un peu bourrés.

Il me faut préciser que ma Sesame a été traduite absolument magistralement par Anne Guitton, que je ne peux remercier assez pour son humour, sa perspicacité et sa précision dans cette version française. Les chouettissimes illustrations sont de Zelda Zonk, et c'est publié chez Rageot, grâce à Murielle Coueslan qui est tout de suite tombée amoureuse de ma superhéroïne en patins à roulettes.

Le premier tome, Bibi Scott, chasse au scoop, est en librairie depuis HIER alors dépêchez-vous d'y courir. Et gardez la lèvre supérieure au degré de rigidité appropriée. On est en Albion, souvenez-vous...


mardi 6 juin 2017

La curieuse histoire de la citation qui n'existait pas

Je ne me souviens pas exactement de la première fois que je l'ai vue, ni de la deuxième, ni de la troisième probablement, mais je sais qu'après un petit bout de temps, à force de voir cette citation revenir et revenir et revenir sur mon fil d'actualité Facebook, j'ai commencé à être intriguée.



Peut-être l'avez-vous également vu passer. Signée de Lewis Carroll en personne, cette petite phrase dit simplement:

"Mais alors," dit Alice, "si le monde n'a absolument aucun sens, qu'est-ce qui nous empêche d'en inventer un?"

Je n'ai pas tout de suite douté de l'existence de cette citation, mais je me souviens l'avoir trouvée étrange. Elle ne sonnait pas Carroll, elle me semblait être assez peu représentative des Alice. Ces livres si irrévérencieux, complètement nonsense - tout l'art de Carroll, c'est justement l'absurde, la résistance du monde à ce qu'on lui trouve un sens... Je me suis dit: "Avec toutes les citations de Carroll qui pourraient devenir virales, pourquoi choisir celle-ci?"

A force de la voir repasser, j'ai fini par me demander d'où elle sortait. J'avais vraiment de plus en plus de mal à imaginer le personnage d'Alice dire une telle phrase. Etait-elle prise hors contexte? Je suis retournée à mes bouquins.

Et là...

Vous vous doutez de la suite. Impossible de la trouver.

J'ai cherché dans la version papier, j'ai cherché dans la version électronique, j'ai cherché partout. Nulle trace, même en paraphrasant.

Alors je me suis dit que c'était peut-être ma traduction qui péchait, et j'ai cherché en anglais. La citation est assez facile à trouver en anglais sur internet, bien instagrammée, bien facebookée, bien twittée.



Mais là encore, aucune trace de cette citation dans les Alice d'origine.

Perplexe, j'ai alors commencé sérieusement à me demander si c'était une citation apocryphe.

Alors j'ai écrit à la Lewis Carroll Society d'Amérique du Nord, et la présidente m'a répondu illico un drôle et énergique message pour me confirmer que cette citation n'existe nulle part et qu'elle lui semble d'ailleurs totalement contraire à l'esprit même de Carroll.

Et elle en a profité pour m'en dire une ou deux autres qui circulent beaucoup sur internet et qui sont simplement fausses. Dans les exemples qu'elle m'a cités, les phrases viennent de la série Once upon a time ou du film de Tim Burton.

'Les meilleures personnes sont folles' - autre citation qui n'aurait pas traversé l'esprit de Carroll...

Je suis depuis à la recherche de l'origine de cette fausse citation devenue si virale. Je n'ai pas retracé son origine exacte, mais j'ai quelques théories.

1) La citation est probablement une invention francophone.

Selon moi, cette citation, assez bizarrement, a été inventée par... un/e Français/e, et ensuite traduite en anglais.

Je n'en suis pas à 100% certaine, mais quand on la recherche, on trouve beaucoup plus de liens français, et presque toutes les traductions renvoient vite vers des liens francophones. J'ai essayé en espagnol, avec plusieurs traductions possibles, et je trouve un seul lien vers une image instagram en français (celle qui l'a postée l'a traduite en espagnol). Google Translate m'a aidé avec l'italien et l'allemand, mais je trouve vraiment peu de liens pertinents.

C'est donc ce me semble une success-story à la française.

ptet c'est lui qui l'a inventée


2) Elle a probablement été inventée vers 2000-2001.

En utilisant les fonctions de recherche de google, il semblerait que cette citation n'existait pas avant 2001. Les premières mentions que je trouve datent du 1e février 2001, bien qu'il soit possible que la citation ait été ajoutée a posteriori sur des billets de blog de 2001.

En anglais, la citation n'apparaît que beaucoup plus tardivement; une petite mention en 2002, puis en 2005, mais elle reste rare jusqu'en 2013. Plus récemment, elle monte en popularité, mais beaucoup moins que côté français.

Je précise que je n'ai littéralement aucune expérience de recherche d'origine de phrase sur internet, donc à part cette méthode très artisanale, je n'ai rien fait d'autre. Si quelqu'un qui a l'habitude peut en deux clics retrouver le ou la coupable (pardon, l'auteur/e de cette phrase légendaire), je lui serais très reconnaissante.

3) Mais pourquoi cette invention?

La citation me semble vaguement inspirée de plusieurs choses:

- Ces lignes-là (les plus proches dans tous les Alice selon moi):
‘If there’s no meaning in it,’ said the King, ‘that saves a world of trouble, you know, as we needn’t try to find any. And yet I don’t know,’ he went on, spreading out the verses on his knee, and looking at them with one eye; ‘I seem to see some meaning in them, after all. “—said I could not swim—” you can’t swim, can you?’ he added, turning to the Knave.
 « Si elle ne signifie rien, » dit le Roi, « cela nous épargne un monde d’ennuis, vous comprenez ; car il est inutile d’en chercher l’explication ; et cependant je ne sais pas trop, » continua-t-il en étalant la pièce de vers sur ses genoux et les regardant d’un œil ; « il me semble que j’y vois quelque chose, après tout. « Que je ne savais pas nager ! » Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il en se tournant vers le Valet.
(Texte intégral sur Wikisource)

- La chanson du début du film Disney, quand Alice imagine 'A World of my own' (Le monde de mes rêves) 

je précise que c'est l'une de mes chansons préférées de Disney et que je la connais intégralement par coeur. Demandez-moi de vous la chanter la prochaine fois.
Sauf que, comme vous pouvez le voir, la citation ci-dessus est entièrement contraire à celle qui est si amplement partagée, et la chanson de Disney, bien qu'un peu neuneu, ne dit pas du tout qu'elle va 'inventer un sens' dans ce monde - au contraire - elle dit que tout serait le contraire de ce qu'il est, et ne serait pas ce qu'il est, et que 'everything would be nonsense' (tout serait absurde).

4) Et alors, c'est grave?

Non. Le monde est plein de citations apocryphes, et loin de moi l'idée d'humilier publiquement ceux et celles qui n'auraient pas vérifié leurs sources. La vie est souvent trop courte pour vérifier ses sources. Personnellement, j'utilise notamment souvent une citation d'Hemingway ('Quand je veux transmettre un message, je vais au bureau de poste') qui est sans doute apocryphe, je ne sais pas.



Ce que je trouve intéressant, c'est de s'interroger sur le pouvoir de cette citation, et de tant d'autres, qui font nettement vibrer une certaine corde sensible dans certains milieux - ici, le milieu de gens amoureux de la lecture et de l'enfance...

...surtout lorsque (bien que cela se discute) la citation est assez loin de l'esprit de la personne qui est censée l'avoir prononcée.

Quoi qu'il en soit, son succès, clairement, est dû au fait qu'elle célèbre l'enfance, le pouvoir de l'imagination et la liberté. Mais ces valeurs-là sont plutôt étrangères au personnage d'Alice dans l'oeuvre de Carroll, qui aurait bien du mal à les prononcer, elle qui est surtout l'agent raisonnable et sérieux dans ce monde absurde qui la malmène...

Je suis fascinée par cette citation - citée, recitée, récitée, brodée, designée, peinte, tricotée, à tel point qu'elle est sans doute devenue la citation la plus citée de Carroll en France... alors qu'elle n'est pas de Carroll.

Et cette citation commence à apparaître en-dehors des réseaux sociaux, notamment dans les médias et dans d'autres livres jeunesse. Je pense qu'on peut estimer qu'elle vit désormais sa vie et qu'elle doit être considérée comme faisant partie du 'corpus étendu' de Carroll...

Je termine sur une anecdote - ayant fait remarquer à certaines personnes sur Facebook que cette phrase n'existait sans doute pas, j'ai eu le commentaire suivant: "Mais alors, si la citation n'existe absolument pas, qu'est-ce qui nous empêche de l'inventer?"

La riposte est jolie.

Mais à mon avis, Carroll ne l'aurait pas likée...

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Si vous avez des renseignements sur cette citation, dites-moi! Ca m'intéresse, purement par curiosité (et oui, je sais, les petites huitres aussi étaient curieuses...) J'attends la réponse de la Lewis Carroll Society de Grande-Bretagne qui a peut-etre aussi des renseignements complémentaires, je vous dirai.

samedi 27 mai 2017

Aucune différence ou presque: Littérature jeunesse et littérature adulte

Ah là là, ce billet, combien j’ai rechigné à l’écrire! Mais maintenant qu’on me demande quasi-systématiquement mon avis sur la question quand je fais des rencontres, je me dis qu’il faut bien que je le donne sous forme écrite un jour ou l’autre (toi qui lis ceci en 2036, j’ai peut-être changé d’avis depuis; vérifie).

La question en question: “Mais pourquoi vous obstinez-vous à dire que Songe à la douceur est un roman jeunesse?”

Je précise d'emblée, mais peut-être n’est-il pas besoin de le préciser, que cette question ne m’est jamais posée par des ados mais par des adultes.

Elle est en général accompagnée de questions plus intéressantes car plus théoriques, du type: Et d’ailleurs, pourquoi a-t-on besoin de la catégorie ‘littérature jeunesse’ de toute façon? Un bon livre c’est un bon livre qui parle à tout le monde, il me semble, non? Et la littérature ado/ jeune adulte, c’est juste de la littérature adulte pour laquelle on a créé une catégorie éditoriale lucrative… Non?

Non.

Avant de présenter mon opinion, je vais quand même préciser que c’est juste mon opinion. Bien que je réfléchisse beaucoup à ce genre de questions parce que ma vie est par ailleurs très vide de choses intéressantes à faire, ce n’est pas forcément l’opinion de tous les auteur/es jeunesse. Je pense d’ailleurs qu’elle est assez minoritaire.
Voilà donc mon opinion en quelques sous-parties bien organisées parce que c'est presque le bac et les souvenirs remontent.

C'est long et y a pas d'images. Tu vas quand même pouvoir suivre? J'ai la flemme de mettre des gifs et tout, j'ai déjà mis tous ces mots et ça a pris du temps.






Intro: Ce qu’on veut dire quand on pose cette question.
J’ai toujours été agacée, quand j’étais petite, d’entendre Sa Majesté J.K. Rowling, qui est pourtant la déesse de ma vie et l’astre solaire de mon existence, dire dans les médias qu’elle écrit ‘pour elle’, sans jamais penser qu’elle écrivait ‘pour les enfants’. J’avais envie de lui dire, Sorry, Jo, mais t’as écrit une histoire de sorcier de onze ans avec un chapeau et une chouette dans une école de magie; j’ai onze ans moi-même et je peux te dire que je reconnais assez clairement que c’est quand même à moi que c’est adressé, non?

A MOI
Ce qui m’énervait déjà quand j’étais petite, c’est que je comprenais très bien ce qu’on veut réellement dire quand on essaie, avec une apparente bienveillance, de dire que tel ou tel roman ado/jeune adulte est ‘en réalité’ un roman ‘adulte’, ou ‘général’, ou ‘universel’.
 
Et je comprenais déjà que ce n’était pas pour mon bénéfice à moi d’enfant qui aimais Harry Potter.

Alors commençons par dégager la problématique du sujet: explorons ce que les adultes sous-entendent le plus souvent quand ils estiment qu’un roman catégorisé jeunesse ne devrait pas l’être, et du coup commencent à remettre en cause la division littérature jeunesse/ littérature vieillesse générale.

a) D’abord, cela implique que le livre en question a l’air de ‘surpasser’ son lectorat ‘officiel’, c’est-à-dire qu’il ‘parle aux adultes’, c’est-à-dire qu’il ‘parle à tout le monde’. — a’) Dans ce cadre, cela sous-entend souvent une sorte de regret que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘trouvable’ par des adultes lecteurs. J’entends par exemple: ‘Vu qu’il est catégorisé jeunesse, j’ai failli passer à côté’ - comme si on avait fait exprès de planquer le bouquin pour que personne ne le lise.
Associé à cela est le fait que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘récompensable’ par des prix ou médias ‘généraux’. J’ai même entendu une fois: ‘C’est dommage, il ne peut pas gagner de vrais prix!’.     
b) Dans sa forme la plus grave selon moi, la question implique (pas toujours, je précise d’emblée!) qu’un lectorat jeune ne peut pas comprendre le livre aussi bien qu’un lectorat plus âgé; donc que le livre est d’une certaine manière gâché, ou son potentiel pas totalement réalisé, s’il est en LJ.
c) Cela implique ensuite que l’accès à la littérature est ‘biaisé’ par les éditeurs qui ont décidé de ces catégories. J’entends souvent cette remarque très originale: ‘Il n’y a pas de littérature jeunesse ni de littérature adulte, il y a juste des bons et des mauvais livres’. (si la personne qui a inventé cette expression l'avait copyrightée, elle serait pluritrillionnaire à l'heure qu'il est)
d) Enfin cette question implique qu’on cherche à se ‘rassurer’ auprès de l’auteur/e qu’elle ou lui, au contraire, ne cherchait pas spécialement à écrire pour la jeunesse; on espère un peu que l’auteur/e va s’avouer un peu lésé/e par sa catégorisation éditoriale. On ‘croit’ l’auteur/e et ses intentions quant au livre car l’auteur/e, elle/lui, connaît son lectorat ‘idéal’.

Je pense que ce qu’il est très important de voir, c’est qu’aucune de ces raisons ne prend en compte l'enfant ou l'ado lecteur. 
 
Ce sont des raisons entièrement autocentrées, et par ‘auto’ je veux dire ici centrées sur la position de l’adulte qui parle.

Un peu cruellement peut-être, on peut les réécrire ainsi:

a) C’est pour moi! J’ai reconnu! Arrête de dire que c’est pour les petits, moi je suis grand et j’ai aimé, donc c’est pour moi.
— a’) Hé c’est pas juste, vous m’aviez pas dit qu’il était là ce livre!
b) De la confiture aux cochons!
c) Les éditeurs, ils font rien qu’à nous créer des faux genres littéraires juste pour l’argent.
d) Mais en vrai, toi, secrètement, tu trouves que t’écris pas pour les enfants, on est d’accord?

Avertissement: J’exagère un peu tout le long de ce billet (moi? Jamais!).
Le tl;dr ( = point principal) de ce billet, c’est que, pour moi, cet apparent désir bienveillant de ‘faire tomber les barrières’ entre littérature adulte et littérature jeunesse est en réalité trop souvent une manière de refuser a l’enfant ou l’adolescent des domaines culturels d'excellence, qui leur seraient particuliers et dont ils seraient les bénéficiaires privilégiés.

Observons les points a, b, c et d séparément.

a) ‘J’ai reconnu, c’est à moi que ça s’adresse.’

On a là ce que j'appellerais une méconnaissance ou une fausse reconnaissance de certains livres de littérature jeunesse comme étant d’office une littérature ‘adulte’ ou ‘générale’.

La vérité, c’est que beaucoup d’adultes ont énormément de mal à résoudre la dissonance cognitive dérivant du fait qu’on peut aimer un texte et s’identifier à ses personnages en LJ, sans immédiatement en conclure qu’on en est le ‘véritable’ lectorat secret.
C’est le phénomène du même et de l’autre. Pour l’adulte, l’enfance ou l’adolescence ne sont pas des champs d’identification possibles. S’ils se persuadent qu’un livre jeunesse qu’ils ont aimé est ‘en réalité’ un livre ‘adulte’ ou ‘de littérature générale’, c’est parce qu’il leur est plus facile d’estimer qu’il y a eu erreur de catégorie éditoriale, plutôt que de reconnaître simplement que le livre est entré en résonance avec eux pour tout un tas de raisons complexes et intrigantes, bien au-delà d’une seule adéquation générationnelle.
 Ils disent alors: “ce livre, je ne l’aurais pas lu si on ne m’avait pas dit qu’il était là!” ou encore “c’est dommage, beaucoup de lecteurs potentiels ne vont pas le lire!”

Il est intéressant de voir qu’ils n’ont pas le raisonnement inverse. Si le livre était en ‘adulte’ (on dit ‘générale’), beaucoup de lecteurs potentiels jeunes ne le liraient pas. Il serait en-dehors des circuits des CDI, hors radar des libraires et des bibliothécaires pour ce lectorat spécifique, hors radar des parents et autres prescripteurs. Les jeunes deviendraient son lectorat non pas privilégié mais accidentel.

Bien sûr, on va me dire: “Mais Gaël Faye est lu par des jeunes! Les profs ont fait lire Harry Québert à leurs classes! La dame du CDI ont recommandé Bonjour Tristesse à ma fille de 16 ans!’

Oui, mais le fait que vous soyez capable de me dire les titres exacts de ces livres ‘de générale’ qui ‘passent en jeunesse’ (et c’est très, très, très souvent les mêmes qui reviennent) montrent bien que c’est là une exception.

Si Songe à la douceur avait été publié en ‘adulte’, il est évident que je ne recevrais pas autant d’emails de jeunes lectrices entre 14 et 17 ans, puisqu'elles l'auraient 'raté'. (Et de toute façon, comme j'en parle plus bas, ce ne serait pas le même livre en 'adulte'.)

b) Mais est-ce qu’ils comprennent vraiment? Ils sont si jeunes, après tout…

‘Les jeunes, à mon avis ils peuvent pas tout comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur du dedans de ce roman à cause de sa profonditude insondable qui est totalement incompréhensible à qui n’a pas vécu.’

Attention, je ne dis pas du tout que tous les gens qui posent cette question sont victimes de cette arrière-pensée. Mais le fait est qu’une petite voix me dit parfois: toi, tu crois que les jeunes ne vont pas ‘tout comprendre’, et du coup que c’est un peu un gâchis sur ce lectorat-là.
Parce que l’adulte reconnaît telle ou telle référence à Baudelaire ou Nabokov, ou reconnaît tel sentiment décrit, il pense qu’il comprend le livre. Comme il croit que les ados ne connaissent pas Nabokov ou n’ont pas encore vécu le sentiment (ce qui par ailleurs est souvent tout à fait vrai), l'adulte pense qu’il comprend ou lit mieux le texte.

Mais l’adulte qui dit cela ne voit pas, sans doute, d’autres références: le réseau puissant de références ‘latérales’ à… la littérature jeunesse. Ce sont des références, entre autres, de genre (par exemple le livre rappelle ou joue avec les codes de la romance ado), de style (par exemple Songe à la douceur est un roman en vers comme les romans en vers pour ados à l’anglo-saxonne), de format (par exemple, une 4e de couv’ peut convoquer le cadre référentiel d’autres textes jeunesse), de personnages (e.g. jouer avec des personnages de Mary Sue. Hein tu sais pas ce que c’est une Mary Sue? T’as pas tout compris au livre alors…).

Ces références-là, comme pour tout type de texte d’ailleurs, vont activer des réflexes de lecture, des attentes, des appréhensions, etc., et conditionner une compréhension du texte spécifique qui est celle de son lectorat principal (un lectorat jeune).

Trois minutes sur les blogs et vlogs des ados/ jeunes adultes lecteurs sont suffisantes pour voir que les ados lecteurs qui se goinfrent de LJ plus rapidement que tu lis tes compte-rendus de réunions sont des experts inégalés dans leur domaine. Et mon livre, c’est leur domaine.

Conclusion macroniste: vous êtes des lectorats différents, vous comprenez différemment, et c’est bien des deux côtés.

Mais c’est quand même un livre jeunesse. Si si.

c) Mais non! la littérature jeunesse n’existe pas, de toute façon, c’est une invention.
Alors, attention. Il n’y a pas d’essence platonique de la littérature jeunesse, ado ou ‘jeune adulte’. Mais ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
La littérature jeunesse existe, déjà, car c’est une catégorie éditoriale distincte. Raisonnement circulaire? Non, bien sûr, le fait qu’il y ait construction (sociale, culturelle, économique, etc.) ne veut pas dire que c’est une catégorie illégitime. 

Intro à la critique littéraire 101: Il n’existe pas de production culturelle indépendante de ses conditions matérielles de production, de promotion et de distribution, et avec elles l’oeuvre interagit dans un rapport dynamique.

La littérature jeunesse existe. Elle existe en partie parce que nous vivons dans une civilisation qui, depuis plus ou moins récemment, estime que l’enfance et, encore plus récemment, l’adolescence sont des tranches d’existence particulières qui requièrent un traitement spécifique, avec des distinctions exprimées dans les domaines médicaux, légaux, économiques, etc., et ici culturels.

Le fait que cette compartementalisation des générations soit historiquement construite et en constante évolution n’en fait pas quelque chose d’arbitraire ou d’absurde. Elle est structurante pour notre société et donc elle existe.

La LJ existe avec ses réseaux, ses prix, ses producteurs et ses distributeurs, et évidemment son lectorat. Il serait absurde de nier son existence.

Oui, mais son existence effective, économiquement et sociologiquement étudiable, se traduit-elle en une identité littéraire, thématique, stylistique, de genre, etc. spécifique?

C’est une question qui, vous vous en doutez, fait cogiter les universitaires dans le domaine depuis sa création, et ce n’est pas ici le moment de passer en revue les différentes théorisations. Ma version: non, je ne crois pas qu’il y ait une identité littéraire de la littérature jeunesse si l’on prend pour l’étudier les outils analytiques de l’analyse littéraire, narratologique, stylistique, etc. ‘adulte’.
Mais si on l’étudie latéralement, en ses propres termes, à la fois dans sa relation à la littérature ‘adulte’ et en tenant compte de ses caractéristiques particulières, on comprend comment la littérature jeunesse existe littérairement.

La littérature jeunesse, selon moi, est principalement caractérisée par une éditorialisation particulière, qui doit négocier trois composantes principales: la composante littéraire, la composante commerciale et la composante pédagogique.

Une éditorialisation, ça ne veut pas seulement dire des aspects pratiques, de distribution, de production, ni même de censure ou de formatage (même si bien sûr c’est important et cela fait fondamentalement partie de l’ADN de la littérature jeunesse).

Cela veut dire une création négociée entre plusieurs agents (d’écriture, d’illustration, d’édition, de publicité, etc.) qui d’une manière ou d’une autre fait tenir ensemble à la foix textuellement, paratextuellement et épitextuellement trois impératifs: esthétiques, commerciaux et pédagogiques, du texte.

La composante pédagogique qui, pour moi, est absolument inéluctable - et même, dans mon opinion, à célébrer, mais c’est une autre histoire - distingue ce type de littérature de manière non générique ni stylistique mais en termes d'audience. C’est cette composante qui indique son intérêt particulier et intrinsèque pour son lectorat.

Pédagogique veut dire simplement qui mène l’enfant (j’inclus là l’adolescent), pas ‘moralisateur’ ou ‘qui apprend des choses’. Cela veut dire pour moi que c’est un texte qui adhère de manière particulièrement forte à son lectorat souhaité, qui s’inquiète de lui, qui ne se distancie pas de lui, qui cherche à lui parler en tant qu’il est jeune et qu’il va grandir.

Un livre jeunesse, c’est un livre qui a de la tendresse pour son lectorat jeune. Il est, sinon conçu, au moins éditorialisé dans ce sens. 

Cela veut dire une voix narrative qui peut être moqueuse, cynique ou peu fiable, mais qui ne ridiculise pas le fait d’être jeune. Cela veut dire un livre qui prend au sérieux ce qui mérite de l’être dans le fait si étrange et si prenant d’être jeune.

Cela veut dire une littérature qui ne regarde pas la jeunesse de l’extérieur comme un phénomène bizarre, mais qui porte une attention toute particulière à ce qui fait la jeunesse, qui réfléchit implicitement à la jeunesse dans ses manifestations, constructions et actions sociales, philosophiques, sentimentales, individuelles, etc.

A cause de cela, on a un certain nombre de quasi-constantes en LJ qui ne sont pas des hasards.


Ce n’est pas un hasard si la littérature pour la jeunesse est souvent une littérature de l’intensité, qui parle de sentiments très intenses (amour, désespoir, haine, jalousie, etc.). Ce n’est pas un hasard si c’est si souvent une littérature de la nouveauté, qui décrit ce que cela fait d’expérimenter des choses qu’on n’a jamais expérimentées auparavant. Ce n’est pas un hasard si c’est une littérature de l’espoir, de la possibilité et du potentiel, tournée vers le futur, et qui si souvent ‘se finit bien’, ou ne se ferme pas dans la désespérance. Ce n’est pas un hasard en grande partie car c’est une littérature qui est éditorialisée dans ce sens.

Cette éditorialisation évidemment peut résonner à travers les générations. La nouveauté, l’intensité, l’espoir, ne sont pas spécifiques à la jeunesse. Mais, selon moi, ils y sont plus solidement accrochées.

On peut considérer que l’idée même de ‘jeunesse’ est temporellement flottante - on dit qu’on se sent ‘redevenir jeune’ par l’amour, l’attrait de la nouveauté, l’espérance, etc. - à n’importe quel âge. Ces expériences certes appartiennent ‘à tout le monde’ sporadiquement à travers le cours de la vie, mais elles sont présentes avec une densité particulière pendant la jeunesse. Le nier, c'est nier à la fois l'histoire sociale et culturelle et aussi les aspects biologiques et physiologiques les plus évidents de la jeunesse.

La LJ est une littérature qui le plus souvent rend compte, entre autres, de la particularité et de la beauté de ces expériences en tant qu’elles se rapportent à cette période spécifique de la vie. C’est cela la composante pédagogique de la LJ.

Quand les adultes ‘méconnaissent’ un livre de LJ comme livre ‘de littérature générale’, ils le réduisent à un produit seulement littéraire. Ils en perdent la composante pédagogique, et donc ils en ratent une dimension cruciale. Ils le lisent mal, ils le lisent de manière incomplète. Bien lire un livre de LJ, c'est en reconnaître ce en quoi il parle de manière privilégiée et intime à l'enfant ou l'adolescent lecteur.
 
Evidemment, il y a des expériences de nouveauté, d’intensité, de possibilité, qui ‘parlent plus à tout le monde’ que d’autres.
Les adultes ne ‘méconnaissent’ pas comme littérature ‘générale’ des albums où il est question d’aller sur le pot pour la première fois, mais ils ‘méconnaissent’ souvent des romans ado où il est question d’amour. C’est sans doute parce qu’ils ont maîtrisé le pot (bravo!) mais pas tout à fait l’amour.
 
Mais ça ne veut pas dire que le livre est fait pour eux.

d) Mais toi, tu penses à qui comme lectorat idéal quand t’écris?
A un lectorat jeune.

Mais: il ne faut pas toujours croire les auteurs quand ils parlent de leurs intentions.
Personnellement j’ai toujours été très claire que, dans mon intention, qui vaut ce qu’elle vaut, mon lectorat principal ou premier est un lectorat jeune. 

‘Jeune’, ça dépend des livres ce que ça veut dire, bien sûr, mais il me paraît absolument absurde de dire que j’ai écrit un livre comme Carambol’anges ou Les petites reines sans me poser une seule fois la question du lectorat. Je ne les ai pas écrits dans l’abstrait, avant de les lancer dans le monde en une joyeuse et naïve parabole en m’étonnant de les voir retomber principalement et premièrement entre les mains d’enfants du CM1 à la 6e pour le premier et de jeunes filles de la 6e à la 3e pour le second.

Quant à Songe à la douceur, je me suis tellement préoccupée de son lectorat que j'ai demandé à l'éditeur d'en faire lire la première version à des jeunes lecteurs et lectrices, après quoi j'ai considérablement modifié le texte pour répondre à leurs remarques et à leurs recommandations.



C’est un fait que des adultes ont lu et apprécié Les petites reines ou Songe à la douceur, et j’en suis ravie, et je suis moi-même une avide lectrice évidemment de romans jeunesse, dont je ne pense pas qu’ils soient fondamentalement toxiques. Mais nous sommes en tant qu’adultes un lectorat incidentel ou secondaire, dans le sens non polémique de secondaire, de la littérature jeunesse.  
Après, vous rencontrerez toujours des auteur/es qui disent qu’ils ne pensent pas à un lectorat jeune en particulier, cf. JK Rowling et plein d’autres gens très fréquentables. C’est même une vision assez majoritaire, il me semble, quand j’en parle aux amis et collègues.

Il y a même nombre d’auteur/es qui avaient envoyé leur premier roman à Gallimard, croyant sincèrement que c’était un roman adulte, et M. Gallimard leur a dit ‘envoyez ça plutôt à l’école des loisirs’. Et donc, ils se sont retrouvés auteur/es jeunesse. La guigne! C’est possible d’écrire ‘accidentellement’ un livre jeunesse, oui. Le premier.

Mais désolée, j’ai du mal à croire qu’après être entré/e dans ce système d’éditorialisation, on continue à n’écrire ‘que pour soi-même, sans penser du tout au lectorat’. Ca me semble soit hypocrite, soit extrêmement naïf, de dire qu’on écrit son 13e roman et qu’on l’envoie à Thierry Magnier en s’ébaubissant que ce soit ‘encore un roman ado, dis donc! Incroyable!’.

Evidemment que les auteur/es jeunesse internalisent les codes, les attentes, le processus éditorial, les styles, les genres, etc. particuliers de la LJ. Ce n’est pas un crime et il faudrait même le revendiquer plus fort. Oui, notre lectorat compte pour nous. Oui on pense à lui! Et alors? On ne devrait pas se justifier d’avoir en tête une abstraction d’enfant ou d’ado lecteur quand on écrit un livre dont on sait parfaitement qu’il va être éditorialisé pour enfants ou ados.

——

Voilà j’arrête ce loooooong billet. Allez-y, dites-moi dans les commentaires plein de trucs:

  • Mais les livres qui ‘glissent’ en jeunesse? (L’attrape-coeurs). Mais les livres jeunesse qui ‘glissent’ en adulte? (Le curieux incident du chien dans la nuit). Ca ne veut pas dire que la frontière est poreuse?
Scoop: toute frontière est poreuse.
  • Mais moi je pense qu’il faudrait justement qu’il n’y ait plus qu’une littérature générale que toutes les générations aiment ensemble en même temps dans les mêmes bibliothèques!
Moi aussi j’aimerais bien être tous ensemble.
  • Mais moi je suis auteur/e jeunesse et je ne pense jamais aux enfants! Jamais jamais!
Sauf quand tu les manges avec du beurre.
  • Mais moi ton livre je l’ai donné à ma fille de seize ans et elle a détesté, alors que j’ai quarante-sept ans et j’ai adoré.
Toi et ta fille ne décidez pas à vous seules de ce qui constitue un livre jeunesse ou pas.

Ma conclusion générale tient en une phrase:
Les adultes doivent apprendre a accepter l’existence d’une littérature d’excellence dont ils ne sont pas les destinataires privilégiés.

mercredi 17 mai 2017

Nos Inséparables sont de sortie

Aujourd'hui 17 mai, pendant que j'étais dans les trains pendant 7 heures (je reviens du Havre où j'ai rencontré la super équipe du master de création littéraire, et avant ça je faisais un stage d'écriture à l'école Les Mots à Paris, mais ça, ce sont d'autres histoires - tellement d'histoires, tellement d'histoires!), ma première traduction littéraire, Inséparables, de Sarah Crossan, est sortie chez Rageot!

J'en avais déjà parlé en détail, mais je n'avais pas encore, à l'époque, ni la magnifique couv' ni mes exemplaires auteur:


Il est beau, il est épais comme un coussin, et le papier est assez poreux pour absorber au moins quelques-unes de vos hectolitres de larmes (perso, je l'ai traduit en pleurnichant comme une madeleine, c'était une expérience intéressante).

petits extraits

en diagonale
Joyeuse naissance donc à Grace et Tippi en version française. J'espère que ce roman troublant, émouvant, dérangeant, lumineux, bizarroïde, vous plaira autant qu'à moi, et que ce n'est que le début de l'arrivée en France des romans en vers de Sarah.

J'en profite pour dire ici un gigantesque MERCI à Hélène Daveau, mon éditrice sur ce projet, qui a été le capitaine de cette expédition-traduction, et a aiguillé le petit moussaillon que je suis à naviguer, parfois à vue, dans la tempête et le roulis et la houle de ce roman pas facile à cartographier. Hélène est une éditrice d'une perspicacité et d'une précision exceptionnelles. Je ne compte pas le nombre de fois où, identifiant exactement les passages qui m'avaient fait suer à grosses gouttes, elle m'a proposé, dans la marge, l'air de ne pas y toucher, "Et cette phrase-là, ça n'irait pas?" avant de suggérer La Phrase Exacte, celle qui s'enclenche pile poil comme une pièce de puzzle, et que je cherchais depuis le début, perdue quelque part dans le grand écart entre anglais et français.

Merci aussi beaucoup à Murielle Coueslan et à toute l'équipe de Rageot qui ont acheté le livre de Sarah, m'ont fait confiance sur la base de presque-rien pour le traduire, et le défendent en amont de sa sortie depuis plusieurs mois déjà.

Et bien sûr merci Sarah.

Sur ce, bonne lecture, et
Nous
Voilà.